T. ÏV, p
MADAME DK DUBAS PI^OTÉGE CHATEAUBR^^ND 171
24 mai à M. de Montmorency. Il me répondit, et sa lettre finit par ce paragraphe :
Puisque je suis en train de confidences... n'avez-vous pas pensé le premier qu'il faut soigner, vis-à-vis du ministère anglais, certains effets de la jalousie et de l'humeur qu'il est toujours prêt à concevoir sur les marques directes de faveur auprès du roi, de crédit dans la société ? Vous me direz s'il ne vous est pas arrivé d'en remarquer quelques traces.
Par qui les plaintes de mon crédit auprès du roi et de la société étaient-elles arrivées au vicomte de Montmorency ? Je l'ignore. »
Il semble d'abord que Chateaubriand éprouve quelque satisfaction à poser la question, et donc en même temps à constater le fait de cette « faveur » et de ce « crédit ». Et quand luimême, à la question qu'il vient de poser, répond a je l'ignore », il se trompe de mot très volontairement ; au lieu du verbe « je l'ignore», c'est «je l'oublie», ou plutôt «je veux l'oublier, » qu'il devait écrire. M°** Récamier montrait les lettres de Chateaubriand au moins à Adrien de Laval ; ce qu'il y avait lieu d'en retenir, Adrien s'empressait de le répéter à son cousin, le ministre des Affaires étrangères. Ainsi s'explique l'allusion de Mathieu, relative aux « jalousies diplomatiques ».
Et encore, comment Adrien était-il en mesure de faire allusion au rendez- vous (1822) de Chateaubriand et de M*"® Récamier dans la forêt de ChantiDy ? — rendez- vous dont M"'° Lenormant prit soin d'effacer toute trace, — presque, — dans les Souvenirs y mais qui a reparu, dans les textes pris sur les originaux et publiés par M. Herriot ; — comment ? sinon parce qu'il avait surpris ce petit secret dans la correspondance de Chateaubriand.
Une lettre d'Adrien à Juliette, datée de « Parme 20 septembre 1822 », porte ceci : « Vous faites sûrement quelques courses à la ville pour y voir r homme de la forêt de Chantilly. Si je ne me trompe, vous reconnaîtrez son nom à cette désignation romantique. » Et encore : « Que je suis donc avide de connaître les dispositions plus ou moins bienveillantes, ambitieuses, conciliantes, ou hostiles de votre correspondant, M. Lemoine, appelons-le toujours de ce nom, celui de son confident, si ma mémoire
174 La dlxhesse de duras et cëateaubriand
Comme en 1808, quand il rencontra M"' de Duras et se lia avec elle, il aimait d'amour M"* de NoaiDes, au vu et au su de M™" de Duras; de môme, en 1819-1823, il aima plus ou moins passionnément M*°" Récamier, sans cesser, pour cela, d'aimer en frère la chère sœur.
Jamais, à aucune époque, il ne se brouilla avec elle. Et malgré ses inconstances de cœur, ses inégalités de caractère, ses brusques sautes d'humeur, malgré ses incroyables duretés de paroles, malgré a ses injures », dont la correspondance va nous montrer quelques échantillons réussis, Chateaubriand fut toujours, pour M"*" de Duras, un frère aimé, adoré, servi, surveillé, admonesté, vitupéré, et d'autant plus aimé qu'il était plus coupable. — Il voulait qu'elle respectât son indépendance et qu'elle cessât de le gronder ; ce qu'il ne risquait pas d'obtenir de sa sœur dévouée- Lui-même n'abandonna jamais celle qu'il savait déterminée à ne jamais l'abandonner. BeUe et touchante amitié ! Et si originale ! EUe l'emporte sur les autres attachements de l'orageux René, en services demandés par lui et par elle rendus, en sincérité, sécurité, continuité, sans autre rupture que celle de la mort, malgré les fréquents écarts de son caractère, à lui, et malgré l'absolue franchise de « l'injuste Claire » — comme il disait en ses heures mauvaises.
On a prétendu que, depuis 1821, les belles déclarations de Chateaubriand s'envolent à l'adresse de M"" Récamier, et que sa correspondance avec M"** de Duras « perd de plus en plus son premier caractère. Toutes les lettres politiques qu'il adresse à la chère sœur ne valent pas un de ces tendres billets qu'il écrit à celle qui remplit sa vie. »
Après les remarques ci-dessus, j'ai le droit de dire qu'il y a, dans ces lignes, presque autant d'erreurs ou de fausses nuances que de mots.
Les lettres de Chateaubriand à la chère sœur gardent absolument leur premier caractère d'affection, de franchise, d'humeur grondante, d'appel au secours, de sympathie douloureuse aux jours des longues épreuves, et cela jusqu'à la fin. Le sans-gêne de sa correspondance avec M"*" de Duras et les « injures » qu'il lui adresse dans ses accès de mauvaise humeur prouvent mieux l'amitié, la grande et invariable amitié^ que toutes les galanteries dont se fleurissent et se parfument ses lettres à M°*^ Récamier. De ces injures, M*"® de Duras était en
MaOAMR DR DURAS PROTÈGE dlATEAUBAlAFCD i75
quelque manière, heureuse ; car elle ne s'y trompait pas : c'était encore Tamitié, confiante, pleine de sécurité, et qui ne craint pas les suites. « Enfin vous étiez là. Et je voudrais encore recevoir vos injures à ce prix. Vous voilà donc parti. » Est-ce qu'il se serait permis ces injures av«c M"* Récamier ? Il n'était pas assez libre avec elle, ni assez sûr d'être pardonné, ou plutôt excusé.
M"** Récamier n'est plus la beauté dans son frais épanouissement ; mais elle est toujours la grâce et le charme ; elle sera le repos, la paix, la douceur, le désennui, le refuge, « l'habitude », l'attitude dernière de Chateaubriand. « Il retrouvera le calme auprès d'une femme, de qui la sérénité s'étendait autour d'elle, sans que cette sérénité eût rien de trop égal», — sérénité que n'avaient ni M"* de Duras, ni M"' de Chateaubriand.
Toujours est-il qu'elle ne réussit à « remplir la vie de René » ni en 1821, ni en 1822, puisqu'elle s'en plaignit avec amertume, ni en 1823, puisqu'elle s'exila pour ne pas assister au triomphe d'une rivale; et moins encore, en 1825, ni plus tard, puisque, après son voyage en Italie, elle avoue au prince Auguste de Prusse qu'elle « travaille à convertir M. de Chateaubriand ».
A quoi le Prince répondait de Berlin :
7 novembre 1825.
J ose instamment vous prier, chère Juliette, de ne pas vous occuper à faire des conversions. Je crains que les personnes dont vous vouiez sauver les âmes ne tâchent d'obtenir par vous un bonheur céleste. — Vous m'assurez que vous voyez tous les jours M. de Chateaubriand, que vous jouissez vivement de la supériorité de son esprit et de la grâce de sa conversation, et que vous voudriez le ramener à des piHncipes plus sévèi*ës. J'aime trop la franchise pour la blâmer, même lorsqu'elle me blesse. Après que vous aurez achevé la conversion de M. de Chateaubriand, vous obtiendrez une place très distinguée parmi les missionnaires. Il paraît que vous aimez les dangers, puisque, malgré mes instantes prières, vous voulez absolument vous exposer à ceux que vous pourriez facilement éviter. La manière que vous employez pour faire des conversions est, sans doute, nouvelle... Je vous avoue que, malgré que je ne sois qu'un malheureux hérétique, ce mélange d'idées religieuses et de sentiments mondains ne peut se justifier.
Le Prince était encore amoureux de Juliette, et jaloux de Chateaubriand. Juliette était encore amoureuse de Chateaubriand, qu'elle eût voulu convertir, c'est-à-dire garder pour soi, et qui lui échappait sans cesse. De qui avait-elle lieu d'être jalouse en 1825 ? Et Chateaubriand aurait été jaloux, assure-t-on. De qui jaloux ? « Chateaubriand ne pardonnait pas à Mathieu de Montmorency d'être amoureux de M"** Récamier, quelque respectueuse etéthéréeque fût Tadoration. » Donc, jaloux de Montmorency? Est-ce qu'il aurait chargé Juliette de plaider sa cause auprès de Mathieu, ministre des Affaires étrangères, s'il avait éprouvé, à regard de celui-ci, le moindre sentiment de jalousie? 11 avait besoin de cette adoration de Mathieu pour arriver à ses fins, et, loin de la combattre, il l'aurait plutôt favorisée et avivée: elle le servait.
M"« Récamier ne sera la grande confidente, la grande amie, qu'après la mort de M™* de Duras. C'est en 1828, au départ de Chateaubriand pour l'ambassade de Rome, que se renoue leur correspondance; de ce jour, elle sera sans interruption, et, du côté de Chateaubriand, très belle, très touchante jusqu'au terme.
Ce coup d'œil en avant était nécessaire pour bien établir les diverses situations.
Chateaubriand à Madame de Duras.
[Premiers jours de février 1820.]
Je suis désolé. Tous les jours je veux vous voir, et tous les jours mon maudit article d'Espagne * m'arrête, mais j'espère qu'il sera le pendant de celui de la Vendée : il ne sera fini que demain matin : je vous le porterai en épreuves. Faites-moi dire de vos nouvelles.
Samedi soir.
oameui huit.
J'ai oublié de vous prier de parler à M. de Vérac- pour obte-
1. «M. de Chateaubriand vientde publier dans le Conservateur un morceau remarquable sur les affaires d'Espagne. U y signale les véritables causes de l'insurrecUon d'Andalousie. Il oppose, aux déclamations des libéraux, des faits et des citations historiques. » Ami de la Religionet du Roi, mercredi, 9 février 1820.
2. « M. le Marquis de Vérac, pair de France, succède à M. le prince de
nir de lui qu'il ajoute deux chambres à rappartemcnt que M"* du Roure va occuper au château de Versailles. C'est pour sa sœur et sa mère, qu'elle est obligée d'emmener comme garde-malade de son fils pendant qu'elle fait son service à Neuilly.
Dimanche, 5 h. 1/2.
A demain, entre midi et une heure, malgré vos injustices accoutumées.
Je vous remercie mille fois de vos bonnes visites à ma pauvre malade, mais je vous en veux pourtant de ne m'avoir pas écrit. J'arrive, je vous verrai demain à midi.
Mercredi 6 heures.
J'ai pensé étouffer à l'Infirmerie de mon rhumatisme remonté dans la poitrine. Je viens de mettre les pieds dans la moutarde. Je ne puis sortir ce soir. — La Borie vient de me faire demander si je n'ai ^pas] reçu ? Je ne comprends rien à cela, et je ne crois à rien.
A cette lettre est jointe la suivante :
Lisez cette lettre de Villèle et renvoyez-4a. Voilà l'affaire de Barante conclue ; mais gardons le secret jusqu'à distribution, excepté pour la soeur [M"* Anisson] à qui vous direz le succès. Je ne pourrai vous voir qu'à trois heures et demie.
Mercredi matin, Mars 1820.
Je vous porterai ce matin tous vos livres. Depuis hier, je suis enfermé pour faire le dernier article du Conservâtes qui va finir*. Vous êtes injuste dans ce moment, mais la santé reviendra, et vous verrez que vous calomniez vos amis.
Le Conservateur fit ses adieux par la plume de Chateaubriand^ le 3 mars 1820 : et dès le lendemain^ 4 mars^ on lisait dans
Poix dans le Gouvernement du ch&teaù de Versailles. 0 27 mars 1819, Ami de la Religion et du Roi, 1. yarticle parut le 3 mars 1830.
les journaux dévoués aux Bourbons : « On annonce que M. le vicomte de Chateaubriand a été chargé d'écrire la vie de Monseigneur le duc de Berry. Il tient de bonne source des documents précieux qui lui ont été envoyés pour ce travail. »
La pensée de confier ces documents à l'illustre écrivain émanait-elle de la duchesse de Berry, ou de Monsieur ? Ou bien Chateaubriand avait-il sollicité l'honneur de raconter cette vie ? N'est-il pas plus simple de supposer que l'initiative de pareille demande aux princes en deuil vint de la duchesse de Duras, et que, de son côté, le duc de Duras se chargea volontiers d'obtenir de Louis XVIII, toujours assez mal disposé pour l'auteur de la Monarchie selon la Charte^ le placet indispensable?
Toujours est-il que ces Mémoires touchant la vie et la mort de Monseigneur le duc de Berry ^ un des plus beaux écrits de l'auteur, obtinrent un grand succès en France et en Europe; ils achevèrent de dissiper la rancunière hostilité du Roi contre le ministre d'État révoqué en 1816 ; et ainsi ils rouvrirent à celui-ci la carrière des hauts emplois. On lit dans la Préface des Mélanges historiques où la Vie a trouvé place : «J'ai reçu, pour un travail trop au-dessous du sujet, une récompense que j'estime plus que tous les honneurs de la lerre : la mère de M**" le duc de Bordeaux, cette jeune princesse, le charme et l'amour de la France, a enseveli les Mémoires avec le noble cœur qui fut percé du poignard : que n'ai-je pu le ranimer? »
Chateaubriand à Madame de Duras,
Jeudi 30 avril [1820]
Je ne puis vous voir demain, c'est le 1*^ du mois. Je suis embarrassé dans toutes mes malheureuses affaires de finances. Il s'y joint cette fois l'histoire de la maison de la frue Saint-Dominique, et de mes débats avec le propriétaire. Mais certainement, vous irez souvent à Andilly, et tous les jours ne sont pas le premier mai.
1. En 1820, Chateaubriand vint occuper le n« 27 de la rue Baint-Dorainique Sain (-Germain.
•Vendredi.
Il m'est de toute impossibilité, chère sœur, d'aller à AndiJly, aujourd'hui. J'ai mille choses à faire et à régler. Lundi, si vous voulez, nous irons. Je suis désolé, puisque cela vous faisait plaisir. Je tâcherai de vous voir un moment ce matin avant votre départ.
Paris, le 29 juillet 1820.
Comment avez-vous supporté le voyage? Je voudrais bien recevoir une lettre de vous. Ne vous découragez pas si d'abord les eaux ne vous font pas de bien. Elles vous fatigueront peut-être, comme ces vilains bains souffres que je prends à présent, et qui me font un mal liorrible, mais, après, vous vous trouverez mieux: vous reprendrez des forces et vous vivrez, comme je vous l'ai prédit, cinquante ans après nous. Je ne sais encore ce que je ferai et ce que je deviendrai. Je m'ennuie ; j'écris un peu sur la politique. Les élections se préparent mal. Les royalistes sont découragés, et il faut convenir que cette promenade des préfets n'est pas une mesure rassurante. Quand je saurai comment vous êtes, ce que vous devenez, je tâcherai d'arrêter aussi quelque plan. Si vous allez à Ussé, j'irai vous y voir. M"*' de Chateaubriand est malade. Je suis aussi très souffrant. Vous nous avez quittés : il y a longtemps que je n'avais passé un été aussi triste. J'espère que ma première lettre sera moins lamentable. Lady Clara veut-elle bien recevoir mes hommages ?
Paris, ce 10 août 1820.
Votre petit mot m'a fait grand plaisir. J'espère qu'au moment où je vous écris, vous reprenez santé et courage. Vous resterez, comme je vous l'ai prédit, de longues années après moi dans ce monde pour me faire vivre dans votre amitié, au-delà de ma vie. J'ai beaucoup souffert et je souffre encore : je suis redevenu sourd d'une oreille, comme l'année dernière. Je vais recourir au môme remède. Je pars dimanche prochain pour aller voir ma nourrice, la mer. J'irai à Dieppe, je m'y baignerai quelques jours, puis je reviendrai à Paris par FerVacques et Montboissier. Je ne serai guère absent plus de quinze jours. Je vous écrirai de la route.
Je ne veux point importuner M. de D[uras j de mes affaires ; je n'y pense plus ; je ne sais pas pourquoi on avait pensé à moi, puisque je ne demande rien. Ces gens-là ne peuvent pas vouloir de moi, nous l'avons dit cent fois. Je vivrai* ma destinée. J'écris dans ce moment, et je ne sais ce que je ferai de ce que j'écris. Au reste toute cette machine tombe : j'aurai averti de sa chute, et je me ferai écraser sous ses ruines. Que peut-on de mieux, quand on veut comme moi le Roi et les libertés publiques ? Si j'échappe et que je survive à la monarchie, j'irai achever dans une chaumière, en Suisse, l'histoire de France. Vous y viendrez, et nous parlerons de ces hommes dont nous n'aurons ni méconnu les fautes, ni abandonné les malheurs. Ecrivez à Dieppe, poste restante. Mille choses à votre aimable fille.
Dieppe, ce 16 août 1820.
Je suis ici depuis lundi. Cet air de la mer me fait un bien infini. Je passe mes jours à regarder ces flots qui nous ont vus naître : apparemment qu'on tient de son berceau comme de sa mère. Je suis allé revoir le château d'Arqués, ce matin. J'ai cueilli un gros bouquet d'immortelles sauvages : elles avaient bien choisi leur sol. Mais les Henri, où sont-ils? Je vous dirai que je suis tout fier d'avoir retrouvé une preuve de mon ancienne mémoire. Dieppe est ma seconde garnison ; j'y étais en 89. J'ai reconnu jusqu'à la maison où je demeurais, le rivage où j'apprenais à faire l'exercice, et je me souvenais si exactement des ruines d'Arqués qu'il m'a semblé que je les avais quittées hier. Et pourtant qwl hier! Toute une monarchie a croulé, et moi, je ne suis bon qu'à finir.
Je ne serai pas longtemps ici. On m'a rendu trop d'honneurs, ce qui m'oblige à trop de visites. Et puis, c'est surtout le mouvement de la voiture qui me fait du bien. Je continuerai mon voyage le long des côtes et reviendrai à Paris par Fervacques et Montboissier. Je n'espère presque plus avoir ici une lettre de vous. Je meurs pourtant d'envie d'avoir de vos nouvelles. Si vous comptiez mon amitié pour quelque chose, vous seriez assurée de guérir. Jésus, fils de Sirach, ne dit-il pas qu'un ami est la médecine du cœur ? Il a bien raison, et je vous dois le soulagement de beaucoup des peines de ma vie*