CHATEAUBRIAND AMBASSADEUR ET. PLÉNIPOTENTIAMIE
« Renoncer à leur correspondance ! » Elle était aussi nécessaire à Tun qu'à Tautre : à lui, parce qu'il avait besoin de l'appui de M"*® de Duras; à elle, parce qu'elle avait besoin de se dévouer, et qu'elle Faimait.
Si grands furent Tînlérêt et le charme des lettres qu'il en reçut, que plus tard, renouvelant un compliment sans doute déjà fait à diverses reprises, il lui dira : « Ecrivez-moi comme à Berlin. »
Il faut lire le récit de cette première ambassade dans les Mémoires d'outre-tombe ; il se clôt sur une sorte d'adieu à la duchesse deCumberland; et aussitôt, viennent ces lignes : « Les autres nobles amies qui, dans ce temps, me soutenaient à Paris, ont quitté cette terre. »
Quelles nobles amies ? D'abord la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu, premier ministre. On ne voit pas que son désir très ardent d'obliger et de servir Chateaubriand ait obtenu grand'chose en faveur de celui-ci. Et puis, et surtout, la duchesse de Duras, dont Tinfluence sur la destinée du cher frère fut si efficace qu'il se fît un devoir d'écrire dans ses Mémoires : <c Au commencement de la Restauration, M"** la duchesse de Duras me prit sous sa protection. » Ce qui ne veut pas dire que cette protection cessa de s'exercer dans la suite. Elle redoubla plutôt, et d'ailleurs avec un succès que nous allons constater.
Chateaubriand revint à Paris le 26 avril 1821 : — heureux de se retrouver au centre des affaires ; mécontent des ministres qui ne faisaient rien pour la droite, et de la droite qui n'entendait rien aux affaires ; menaçant de rompre l'alliance qu'il avait formée entre les royalistes et le centre droit. On n'avait pas
tenu les promesses qui l'avaienl déterminé à accepter Texil de Berlin. Il en était encore à attendre la restitution du ministère d'État que Monsieur lui avait annoncée comme prochaine : « On n'a pas tenu une seule des paroles qu'on m'avait données ; on n'a rien fait pour les royalistes ; on n'a pas voulu m'envoyer à Laybach où nos grands diplomates ont fait de belles œuvres ! le ministère d'Etat qui devait me suivre s'est perdu en chemin. Comme toute loyauté a été de mon côté, comme j'ai fait tous les sacrifices personnels et amené les royalistes au ministère, je suis dans la position la plus noble pour me retirer.. Tous les royalistes et même tous les libéraux nC appellent. » — « Il est assez clair que nous nous brouillerons (avec le ministère). Nous ne nous entendons sur rien. Je veux les libertés publiques, un système noble et généreux, Taccord de tous les sentiments indépendants avec la fidélité au trône légitime, toutes choses qui déplaisent aux uns et ne sont guère du goût des autres. Joignez à cela toutes les paroles qu'on a violées, tout ce qu'on m'avait promis, et tout ce qu'on n'a pas tenu. »
Quelques jours avant son départ de Berlin, M"** de Duras avait essayé de le calmer en lui écrivant que la restitution du ministère d'Etat — du moins Fespérait-elle sans pouvoir l'affirmer — serait faite à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux ; qne Talleyrand, Mole et leurs amis les libéraux multiplieraient les avances pour l'attirer à eux :
« ^Ah ! qu'ils vont vous faire la cour ! Ne vous laissez pas prendre. » — « Dans votre position particulière, vous ranger dans ce parti, c'est vous mettre dans la position la plus fausse. On ne manquerait pas de dire que vous avez poussé Villèle et Corbière pour les perdre. Maintenez donc votre indépendance. » Conseils de fine et ferme politique. Laissé à lui-même, abandonné à la violence de ses ressentiments et à la mobilité de son humeur vite noircie, qui sait s'il n'eût pas, dès 1821, cédé aux impulsions de colère et de vengeance qui le jetteront, à trois ans de là, dans le camp libéral. La tentation dut lui en venir plus d'une fois avant ce qu'on a appelé sa « défection ». II disait déjà à M"' de Duras : « J'en ai assez de la race. »
Par de tels conseils de patience, de sagesse et de modération, M"' de Duras, en cette circonstance comme en plusieurs autres^ le sauva de ses outrances, et lui rendit d'incomparables services. II écoula cette voix amie et se laissa guider par elle.
docile et attendri, — maugréant et protestant quelquefois — pendant la longue crise qui devait emporter le ministère du centre droit et amener au pouvoir les royalistes : <c Polignac sort d'ici... il m'a conjuré... J'ai été très rude... Enfin j'ai répété vos leçons... Vous êtes admirable... Je suis attendri plus que je ne sais dire. » Elle conseillait. Elle agissait aussi. Il obéissait et la laissait faire.
Chateaubriand à Madame de Duras.
Dimanche, 5 heures [29 avril 1821J.
Je n'ai pu aller chez vous, à cause des Thuileries. J'ai vu le roi deux fois, une fois (en) particulier et une fois en public. 11 a été extrêmement gracieux et m'a annoncé que je pouvais changer d'habit (j'avais Thabit de pair). Ainsi, me voilà ministre d'Etat*. Ne vous fâchez donc pas mal à propos. Ce soir, je vais chez Monsieur. S'il ne me retient pas trop longtemps, j'irai vous voir.
Par ordonnance royale du 30 avril.. . « M. le vicomte de Chateaubriand, ministre à la Cour de Berlin^ est nommé ministre d'Etat et membre du conseil privé de S. M. — MM. le vicomte de Chateaubriand et de Bonald ont reçu de S. M. la décoration de la Légion d'honneur. »
Vendredi.
Je n'ai rien à vous dire ce matin, puisque c'est ce soir que je dois avoir une conversation avec Polignac. Il s'agit de ministères et de la nécessité d'en finir : voilà tout. N'allez pas vous monter la tête pour rien. Je ne puis pas absolument trouver un moment ce matin, à moins que cela ne soit vers trois heures.
LMail, vendredi 4 [1821].
Enfin, voilà les fêtes passées*; mais il y a une queue à ces joies.
i. Et non pas « après le baptême de M. le duc de Bordeaux », comme portent les Mémoires doutre^iombe : « Et Ton me réintégra enfln dans mon ministère d'Etat ».