Mercredi, Ï3 janvier
Londres ! Reparaître, magnifique ambassadeur dans cette ville où, pendant Témigration, il avait été si misérable, mourant de faim et de froid. Beau rêve ! et qui allait se réaliser. Quels contrastes au grand profit des « Mémoires de sa vie » !
Chateaubriand eut une audience du Roi le jeudi, 21 mars, et prit congé de Sa Majesté pour se rendre à son poste.
C'est à Londres, en 1822, qu'il écrivit de suite la plus grande partie de ses Mémoires, renfermant son voyage en Amérique, son retour en France, son mariage, son passage à Paris, son émigration en Allemagne avec son frère, sa résidence et ses malheurs en Angleterre, depuis 1793 jusqu'en 1800. Parmi les Françaises qui habitaient alors le quartier de la riche émigration à Londres, il distingue M"** de Caumont, de Gontaud, du Cluzel et M°* de Boigne, « aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie, et la plus jeune de toutes. Elle a, depuis, représenté avec ison père, le marquis d'Osmond, la Cour de France en Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l'a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu'elle a vu. » — Oui, « à merveille », dans le genre « commérages » qu'elle déclare être le sien.
Il ajoute : « Bien certainement, à cette époque, M"* de Duras était à Londres : je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a manquée que d'un horizon et d'un jour de voile. J'écris ceci au bord de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à M""' de Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontré son premier souvenir. »
La lettre ainsi commémorée disait qu'il avait entendu la messe dans Técurie, transformée en chapelle, où avait été célébré le mariage de Claire de Kersaint avec le duc de Duras, et où lui-même avait assisté au service funèbre pour le repos de Tâme de l'infortunée Marie- Antoinette. Un poids de tristesse pesait sur lui ; il était comme au fond d'un désert ; il lui semblait qu'il ne devait plus revoir ses amis.
A ces souvenirs, poétiquement associés par l'amitié, allaient succéder, édités au bord de la Tamise, mais ayant leur point d'origine au bord de la Seine, quelques-unes de ces paroles que la haine inspire et qui peuvent tuer. .
Une feuille qui s'imprimait à Londres, La correspondatue
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privée^ publia un faclum où les rapports de M"* de Duras et de Chateaubriand étaient présentés sous un jour odieux. Jadis elle avait essuyé, sans s'émouvoir, les avertissements de M"' de la Tour du Pin, aussi bien que les critiques de M"' de Bérenger et des autres amies, à propos de son enthousiaste amitié pour l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs. Mais alors les critiques et les gronderies — témoignages de sincère affection — ne dépassaient pas le cercle de Finlimité, et Ton vivait dans une sorte de retraite imposée, aux anciennes familles non ralliées, par la tyrannie soupçonneuse de l'Empire : retraite enchantée pour M"* de Duras. Très en vue à la Cour maintenant, et jouissant d'une grande influence, elle était devenue, pour plusieurs, un objet d'envie et de jalousie, d'autant que ses opinions libérales excitaient ou redoublaient Tanimosité des ultras. Certaines pièces satiriques le prouvent.
Dans ce milieu d'intrigues et de rivalités, quel éclat allaient faire de telles calomnies, semées un peu partout ! Quelles blessures profondes cette publicité de scandale ne laisserait-elle pas aux cœurs de ceux qu'elle aimait : le duc de Duras, le comte et la comtesse de «La Rochejaquelin, le duc et la duchesse de Rauzan, Chateaubriand. Que penserait celui-ci de cette attaque honteuse ? A quels excès de plume, ou autres, ne se porterait pas le peu endurant ambassadeur, soit pour la défendre, soit pour se venger ?
Elle écrit à Chateaubriand comme si de rien n'était; et telle est sa force d'âme, telle la maîtrise qu'elle exerce sur soi, que sa lettre, comme souriante, est pleine de nouvelles : intrigues de Cour, visite à Tatelier de Gérard, tableaux remarquables, a Talleyrand est fini ». Tout à coup, la force l'abandonne et la plume lui tombe des mains : « Je suis attristée et malheureuse », gémit-elle, « je ne puis écrire davantage. » Son état habituel de souffrances la rend plus sensible aux morsures de la calomnie ; son imagination, surexcitée, grossit démesurément les suites que l'incident pourrait entraîner. Chrétienne, épouse, mère, amie, elle souffre dans toutes ses manières d'être, dans toutes ses puissances de sentir, de penser et d'aimer.
Si Chateaubriand n'avait pas été retenu par les convenances de sa haute position, peut-être aussi par les supplications de son amie, quelle vengeance il eût tirée de ces haines masquées qui l'avaient déjà attaqué, et auxquelles il avait infligé des
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flétrissures qui ne s'effacent pas : a Calomniateurs anonymes, payants ou payés, la presse est libre en France aujourd'hui. Que n'imprimez- vous dans les journaux de Paris ce que vous publiez dans les gazettes de FAllemagne et de l'Angleterre? Montrez^' vous du moins Français en quelque chose : renfermez vos mensonges dans votre patrie. Ayez le courage de dire qui vous êtes. Un peu de honte est bientôt passé. Ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera qu'un mot méprisable de plus, »
Chateaubriand connaît assez M"** de Duras pour comprendre l'atrocité du a tourment » qu'elle endure. II se hâte de lui répondre; et sa lettre est une des plus émues qu'il ait écrites.
Il admire sa bonté d'avoir eu le courage de lui parler de nouvelles après avoir lu le recueil de ces calomnies. Il termme ainsi ; « Je sens que je donnerais un million de fois ma vie pour vous et que vous serez, tant que mon cœur battra, le premier charme et le grand attachement de ma vie. Je volerais au bout de la terre pour vous épargner un chagrin. Je me sens capa* ble de tout pour vous. Je vais être bien malheureux pendant tout le temps que vous allez souffrir. » Et il donne l'ordre à son ami Berlin d'acheter et d'anéantir le plus grand nombre possible de ces papiers infâmes.
Relevée soudain, et consolée, elle lui répond qu'avec des lettres comme la dernière elle se sent de force à braver toute la Correspondance privée.
Au cours de son ambassade^ il fut question d'un Congrès qui se tiendrait à Vienne ou à Vérone; et cette nouvelle, qui avait déjà couru avant son départ de Paris, prenant plus de consistance, alluma dans son cœur une envie folle d'être choisi par son gouvernement pour représenter la France à « l'assemblée des Rois».
Il raconte dans ses Mémoires qu'il écrivit â M. de Montmo<rency, ministre des Affaires étrangères, mais qu'il ne trouva, de de ce côté, aucune faveur. Il passe sous silence qu'il avait chargé de sa cause, auprès du ministre, M*^® Récamier, et qu'il lui avait adressé maintes lettres, — où les propos d'amour s'entrelaçaient aux arguments spéciaux, comme pour ajouter à la force de ceux-ci la séduction de ceux-là.
Il mit dès lors son espoir en Villèle et il« le fit presser», disent les Mémoires d'outre-tombe « par M"*** de Duras ». Combien de lettres à la chère sœur, pour stimuler uif zèle qui n'avait
pas besoin d'excitant ! Le mot, très significatif, que je viens de citer, a presser Villèle » , l'insinuerait, et c'est déjà un témoignage de reconnaissance ; mais il ne rappelle les fréquentes instances que d'une manière par trop elliptique. De sa première lettre de Londres, à la dernière, la recommandation a pensez au Ck)ngrès », revient sous mille formes, — sauf une fois, où il n'en fut pas question du tout. El comme M"** de Duras s'en éton-^ nait à bon droit, il lui répondit ce mot qui est à retenir comme un trait de caractère : « Je ne sais comment vous ne vous étiez pas aperçue que je suis très superstitieux en politique. Je ne vous avais pas parlé du Congrès parce que j't^vais mis dans ma tête que, si j'en parlais, l'afTaire manquerait, d Notée au superlatif par Chateaubriand lui-môme, cette superstition dénonce le haut degré de fiévreuse passion où s'emportaient ses désirs en politique — et en d'autres sujets. Au degré immédia«> tement supérieur, il semble que ce serait la folie. Et déjà, dans la frénésie de telles impulsions, n'y aurait*il pas un grain de folie?
Une fois n'est pas coutume : la crainte de voir manquer l'affaire se manifestait, nous l'avons vu, autrement que par le silence. Et non seulement il ne pouvait se retenir d'en parler toujours, mais il fallait que M*"^ de Duras lui en parlât toujours. Etsi la chère.sœur, qui n'est occupée que de lui, oublie une fois, à son tour, de lui en parler, une seule fois, si elle s'oublie à parler d'elle-même, de son gendre, de ses romans — oh !.. . sans appuyer, en glissant, et bien vite — il se fâche, et s'indigne, et lui décoche des traits cruels et injurieux, tels que celui-ci : a Rassurez-vous. Je ne vous parlerai plus de politique ; je ne vous parlerai que de vous et de votre roman. » Or, ses lettres, à lui, n'étaient pleines que de lui. a Le Congrès !» « Le Congrès ! » — <c Dites à Villèle que je ne suis en ce moment d'aucune utilité ici, et que je serais capital au Congrès. Il n'y a que moi en France qui connaisse la politique anglaise et ses rapports avec l'Autriche... Le Roi de Prusse m'envoie une boîte, avec son portrait enrichi de diamants. » — « Je désirais aller au Congrès parce que j'avais la conviction d'être utile aux royalistes. Je vois tropr comment on les avait calomniés et perdus. »
Tout ce qui pouvait contribuer à le faire nommer, visites à Villèle, raisonnements politiques, prévisions ministérielles, corn, paraison des divers prétendants, supériorité de Chateaubriand
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sur eux tous, intérêt personnel du Président à choisir Tambassadeur de Londres, M"^ de Duras le faisait ou le disait avec une présence d'esprit et une finesse dignes aussi bien de Villèle que de Chateaubriand, égales à la chaleur de son amitié. Gagner Villèle ne suffisait pas. Il fallait aussi se concilier le vrai Maître. Elle en avertit l'ambassadeur en ces termes : « Vous reviendrez d'Angleterre sans avoir vu Hartwel. Gela est pitoyable. Ge n'est pas le moyen de gagner le Roi. Vous n'imagineriez pas combien il est sensible à ces choses-là. » — « Allez donc vous promener à Hartwel. Écrivez au Roi, et citez un peu de latin. Envoyez-moi votre lettre. M. de Duras la remettra, et vous aurez une réponse. » Le conseil, plusieurs fois donné, n'avait pas été suivi. D'où Timpatience qui se marque dans ce mot de rappel : « Allez donc à Hartwel. » Chateaubriand, peu enclin aux pratiques courtisanesques, n'écrivit à Louis XVlll qu'après avoir reçu la nouvelle de sa nomination *. 11 annonce enfin à son amie qu'il a visité Hartwel, qu'il vient d'écrire au Roi, qu'il a cité un vers d'Horace — le poète favori de Louis XVIll, — qu'il désire que M. de Duras remette sa lettre à S. M. avant son arrivée.
C'est à Villèle, et donc à M°** de Duras, et point du tout à Montmorency, ni par conséquent à M"* Récamier, qu'il dut la réalisation de son rêve.
€ Victoire ! Victoire ! lui écrit la chère sœur ; vous venez d'être nommé par le Conseil. Villèle est adorable. »
Etrange mobilité de cette puissante et inquiète nature. A peine sait-il qu'il est nommé, le voilà dans une agitation douloureuse ; il se repent d'avoir désiré, d'avoir demandé, d'avoir fait demander, d'avoir tant insisté, d'avoir réussi ; et, pour un peu, il refuserait de quitter Londres. M. de Marcellus a raconté que le 29 août de retour à Londres, il réveilla dans la nuit M. de Chateaubriand, qui ne dormait guère. — « Eh bien ! » me dit-il, « ils s'obstinent à me refuser ?» — Préparez-vous à partir sous huit jours, repris-je, vous êtes nommé plénipotentiaire à Vérone. » Dans sa joie M. de Chateaubriand m'embrassa, mais le lende-
i, « J'allai voir Hartwell en mémoire de l'exil de Louis XVllI : je remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir. Les infortunes royales sont maintenant si communes qu'on ne s'intéresse guère aux lieux que n'ont point habités le génie ou la vertu. Je ne vis dans le triste parc d'Hartwi*!! que la fille do Louis XVI.
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main, il entra brusquement dans ma chambre, tout agité, furieux presque, pour m' « expliquer qu*il ne voulait plus partir ».
Chateaubriand s'embarqua à Douvres le 8 septembre 1822.
Ses lettres à M"® de Duras vont ajouter un intérêt d'intimité et de psychologie aux grands et admirables récits du Congrès de Vérone. Le mot, plus simple et plus vrai, du correspondant et de Tami « corrigera le nous un peu janséniste et royal » du diplomate et de l'historien .
Chateaubriand à Madame de Duras,
7 heures, mardi [1" octobre 1822].
J*allais vous écrire. J'ai trouvé en rentrant chez moi un billet de VillMe qui me disait de passer chez lui. Il m'a appris que les Rois seraient le 15 à Vérone, que Mathieu écrivait qu*il fallait me faire partir et qu'eRlîn je devais me préparer. Je pars donc samedi. Je porte les instructions et les pleins pouvoirs. Le duc de Wellington va à Vérone, et par conséquent Mathieu y va aussi. 11 n'y passera que huit à dix jours et m'y laissera. Ainsi tout est pour le mieux. Villèle était fort gai. Je l'ai conduit dans ma voiture chez le garde des sceaux. A demain.
Chateaubriand partit le samedi, 5 octobre, pour Vérone.
Dijon, lundi matin, 7 octobre [i822].
Me voilà passant à Dijon, demain à Genève, jeudi soir ou vendredi matin à Milan. Je vais vite et reviendrai encore plus vite. Le ciel y est trop beau et les souvenirs trop comme Olivier pour la politique. Je vous écrirai de Genève.
Genève, mardi soir, 8 octobre [1822].
Je suis venu ici sans m'arrôter. Je tombe de sommeil et de fatigue. Je vais me coucher pour partir demain à quatre heures. Je ne sais ce que je vous dis. Je tiens ma parole et voilà tout ce que je puis. Je serai dimanche à Milan et je vous écrirai. A vous.
%i% LA DUCHESSB DE DURAS RT CHATEAUBRIAND
Milan, samedi malin. 12 octobre 1822.
J'ai vu le Simplon, les îles Borromées, l'enfer et le ciel, et tout cela m'a été à peu près indifférent, etc. Pourtant, les arbres qui ont toutes leurs feuilles, cette belle lumière, ce beau soleil, m'ont fait souvenir du temps où l'Italie était quelque chose pour moi. Je vous en apporterai la preuve*. On dit ici que le Congrès sera de courte durée ; tant mieux! Mais en attendant, toute la terre sera à Vérone, et nous y serons suivis. Boissy, mon attaché, m'a arrêté la moitié d'un palais^ à très bon marché, pour moi, votre gendre et un autre secrétaire, et ce bon marché est 4.000 francs par mois. 11 y a des palais loués 15,000! Dieu sait quelle besogne nous ferons pour notre argent ! Je couche ici et pars demain pour Vérone. J'y arriverai tout juste avec les ministres et vingt-quatre heures avant les Empereurs .
Je vous écrirai de Vérone. J'ai trouvé ici la comtesse Golston et Humboldt. J'ai voyagé entre le roi de Prusse qui me précédait et ses fds qui me suivaient.
Vérone, ce mardi, 15 octobre 1822.
Je suis arrivé hier ; j'ai trouvé ma maison toute montée et votre gendre établi chez moi : j'ai été dans la joie. Nous avons dîné ensemble et causé politique toute la soirée, au coin du feu, dans notre palais. On ne peut être plus raisonnable et mieux voir que lui. La plupart des ministres sont arrivés. Les Rois et les Empereurs arrivent aujourd'hui. Le Congrès, à ce qu'il paraît, sera fort court, et j'espère vous revoir dans six semaines. Hyacinthe se porte tout à fait bien. 11 n'a été souffrant qu'un ou deux jours et aucune rechute n'est à craindre. Mathieu n'est pas ici, il arrive aujourd'hui. 11 m'a écrit quatre lettres fort amicales. Je n'ai encore vu personne que le comte de Bernstorff et mes bons amis les Prussiens. J'irai faire ma visite ce matin au prince Mettemich. Ecrivez-moi.
L'empereur Alexandre, si Ton en croit le bruit public, paraît avoir renoncé à son voyage d'Italie.
Vérone, le 18 octobre 1822.
Je vous ai écrit en arrivant ici. Je n'ai rien à vous dire de nou-
1. Allusion A la pièce de vers Les Alpes ou V Italie. t. Casa-Lorenxi.
veau. J'ai dîné hier chez le prince Metlernich. Je dois voir demain les Empereurs et les Bois. On dit toujours que dans un mois tout sera fini. Chacun est pressé de s'en aller. Mathieu parle de nous quitter dans huit ou dix jours, mais je pense qu'il restera jusqu'à la iin du Congrès. On s'ennuie beaucoup ici. Votre gendre est ma seule consolation, et vous ne sauriez croire combien je suis heureux de l'avoir chez moi, il court, il m'apporte des nouvelles, il voit tout le monde, et est parfaitement estimé et accueilli. Ce qui m afflige, c'est que l'Italie ne me fait rien. Je ne suis plus qu'un vieux voyageur qui ai besoin de mon gîte, et puis de ma fosse. Quand on a âge de Congrès, tout est fini. C'est un courrier anglais qui part ce matin, qui vous porte ce petit mot. Je ne sais rien de Paris : jugez si j'ai envie de recevoir de vos nouvelles.
Vérone, 20 octobre 1822.
J'ai reçu vos deux lettres, l'une du douze et l'autre du quinze. Comme j'écris par la poste, je ne puis vous dire qu'un mot, réservant les détails pour le courrier que nous enverrons ces jours-ci. Vous aurez la lettre à mon beau-frère. Je vous ai mandé mille éloges de votre gendre et je vous les répète. Ne grognez pas de ces quatre lignes, c'est tout ce que je puis faire aujourd'hui.
Hyacinthe, qui allait à merveille, a tant fait d'imprudences qu'il a pris un rhume ; mais c'est peu de chose, pourvu qu'il se ménage.
Véronç, ce 25 octobre 1822.
J'ai reçu toutes vos lettres en y comprenant celle du 18, qui m'est arrivée hier. Nous savions la défaite des royalistes, mais Dous n'y croyions pas, du moins pour le moment, car du reste nous comptons peu sur le succès. J'ai vu tous les Rois, princes et princesses. L'empereur d'Autriche est excellent, et l'empereur de Russie, comme de coutume, généreux, noble et admirable pour nous. Il m'a parlé hier de la France avec une élévation de sentiments, une délicatesse qui me mettaient les larmes aux yeux. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre position est bonne, que nous n'avons rien à craindre de qui que "ce soit au monde, et que tout me fait espérer que nous sortirons de ce Congrès avec honneur pour nous et sûreté pour notre pays.
Je ne puis vous dire si je plais à ces Rois et à leurs ministres. On ne sait jamais ce que les autres pensent de vous. Je suis arrivé
ici sans soutien. Tout était armé contre moi. J'ai vu des gens qui me souriaient et qui auraient voulu m'étouffer. On avait évidemment travaillé à faire naître contre moi des préventions de toutes les sortes. Je me suis contenté d'être poli, de me promener au soleil, de peu parler, de répondre quand on m*a interrogé, ne recherchant ni ne fuyant personne. J ai eu des conversations sérieuses avec le prince Mettemich, M. Gentz, le comte de Bernstorff, M. Nesselrode, et môme Pozzo.
(c Je suis bien aise, m*a dit Tempereur de Russie, que vous, particulièrement, soyiez venu ici. On gagne à se voir mutuellement. Vous connaîtrez par vous-même ce que c'est que ï Alliance. Bien des gens la calomnient, et vous pourrez dire qu'elle est fondée sur les motifs les plus désintéressés et les plus purs. »
Ce Congrès sera pour moi une rude épreuve, et le chef-d'œuvre de ma conduite politique serait d'y avoir détruit tout ce que la haine et l'envie ont amassé contre moi de calomnies depuis huit ans. Je ne m'en flatte pas, mais j'aurai déjà beaucoup gagné si j'ai forcé l'inimitié à l'estime et si les intrigues viennent échouer contre mon peu de savoir-faire et ma droiture naturelle.
M. de Montmorency partira vraisemblablement dans huit ou dix jours, lorsque l'on commencera à parler des affaires d'Italie. Je ne tarderai guère à le suivre, car le Congrès ne peut guère s'étendre au delà du mois de novembre. La bonne comtesse Tolstoï est airivée hier et elle me sera d'un grand secours : au moins, je ne serai pas seul. Nous avons ici la Vice-Reine d'Italie (la princesse de Garignan) qui est une des .plus charmantes et en même temps une des plus belles femmes que j'ai jamais vues.
Je suis toujours charmé de votre gendre. Voilà la lettre pour mon beau-frère. Hyacinthe n'est pas bien, mais c'est sa faute.
Vérone, ce 29 octobre 1822.
J'ai reçu votre lettre du 2i. Vous aurez reçu ma lettre de Milan le 22 ou le 23, et mes lettres de Vérone successivement. J'ai remis à Humboldt, qui arrive de Vienne avec son Roi, vos deux lettres. Je vous remercie de votre exactitude à m'écrire. Vous devez être contente de la mienne. Je ne puis vous mander ce qui se passe ici, car je n'en sais rien. Il n'y a point de conférences générales, et je crois qu'il n'y (en) aura point. M. de Montmorency finira à lui tout seul l'affaire d'Espagne, après quoi il s'en ira, et ce qui restera à traiter sera si étranger à la France qu'on aura raison de nous laisser dans le loisir dont nous jouissons. Le jour, on
se promène par le plus beau soleil du monde, le soir, on se réunit chez la comtesse Liéven. Le prince Metternich fait les frais de la conversation générale avec beaucoup de grâce : on se couche, on dort, on se lève et on recommence.
Je regrette Targent du Roi que je mange ici bien inutilement pour service, et M. le Premier, dont au reste je ne me séparerai jamais, ferait bien de m'autoriser à revenir.
Je suis toujours charmé de votre gendre. Nous attendons le jeune Delalot en courrier demain ou après-demain. Quand il sera arrivé et qu'il m'aura apporté une lettre de vous, j'irai faire une course à Mantouc, à cause de Virgile. J'ai toujours oublié de vous parler de la mort de Canova, Le Pape a pensé mourir et n'est pas bien encore. Le roi de Prusse, qui revient de Venise, part pour Rome mardi, 5 novembre. L'empereur de Russie est le plus généreux, le plus chevaleresque prince du monde. La bonne comtesse Tolstoï est ici. Alexandre est venu la voir, seul, à pied, et a passé deux heures avec elle. Elle doit partir pour Paris dans dix à douze jours. Voilà un bon bulletin. Vous devez être satisfaite. Hyacinthe est tantôt bien, tahtôt mal ; on ne sait ce qu'il a et les médecins sont si mauvais qu'il ne faut rien espérer d'eux, mais tout de la nature.
La duchesse de Duras à Chateaubriand.
Paris, 6 novembre [4822].
Songez que là où vous êtes, il faut ôtre bien avec tout le monde. Vous n'allez pas ou vous allez peu chez M"*" de Liéven ; de là je ne sais quel air de gêne et de contrainte. Je me réjouis que la princesse Tolstoï soit arrivée, j'espère qu'elle va faire son devoir d'amie. Il faut qu'elle ait une maison, que vous y soyez tous les soirs, qu'elle voie les Empereurs, qu'elle fasse des frais. C'est ainsi que se conduit le monde, où les grandes choses sont portées par les petites... En attendant, cher frère, allez à Mantoue : vous n'en reviendrez pas plus chargé d'argent que le berger de Virgile. Nous sommes ici, en ce qui touche les affaires d'Espagne, un jour à la guerre, un jour à la paix. Jamais Paris n'a été si stagnant. C'est à mourir d'ennui. Savez-vous un bon mot de M"** de Puisicux sur le marquis de Bonnay ? Elle le voyait boire un verre d'orgeat : « Dieu! dit-elle, il boit son sang! » Gela m'a fait rire*.