Citée dans La Duchesse de Duras, par A. Bardou.x
i22 LA DUCHESSE DE DURAS ET CHATEAUBRIAND
Chateaubriand à Madame de Duras.
Vérone, jeudi soir. Z\ octobre 1822.
J'ai reçu votre lettre du 23. Je vous aï écrit le 29 par un courrier anglais. Depuis ma lettre, les choses ont un peu changé. Il y a ce soir même une première séance du Congrès à laquelle j'assisterai. Il y sera question de TEspagne. Nous avons déjà des notes des hauts alliés très favorables à la France. Le prince Metternich m'a fait dire d'un autre côté qu'il désirait avoir une conversation particulière avec moi. Quand M. de Montmorency sera parti, et il doit partir dans huit jours, il est probable que les affaires se rapprocheront de moi. Je vois des symptômes de changement. On commence à avoir moins peur de ma réputation, et les préventions, si longtemps entretenues par mes amis, peu à peu se dissipent. Au reste, le Congrès très certainement fmira dans le mois prochain, à moins de quelque événement du côté de l'Espagne.
Je vous quitte pour écrire une longue lettre à Villèle et j'ai à peine le temps, car il faut que je m'habille ensuite pour la séance du Congrès. Je suis toujours charmé de Henri; je crains pour Hyacinthe. Le duc de Filz-James m'a envoyé son fils qui m'est tombé ici hier au soir avec Delalot. Ce sont deux francs étourdis ; ils s'ennuieront ici à mourir. Je vais les envoyer voir Venise. Votre histoire de l'Infirmerie est très amusante.
Vérone, ce 5 novembre 1822.
Ah! si vous ne rognez, vous vous plaignez toujours!
Vous régnez pourtant, et cela ne vous empêche pas de vous plaindre : voilà vos jugements : je n'ai pas reçu un seul mot de if"® R[écamie7*]. Quant à cette pauvre femme qui était à Tlnfirmerie, vous ignorez que la supérieure est sa cousine : vous devriez mourir de honte. L'aventure de B. ne me frappe pas autant que vous : il va s'en aller en Provence, il reviendra, et l'empire de Thabitude est bien puissant. Ce sera de moins une crainte de tous les jours pour Villèle.
Ici nous nous ennuyons à mourir. Nous ne ferons pas grand chose. Je crois que M. de Montmorency pourra partir à la fin de la semaine. La principale affaire sera terminée. Le roi de Prusse et
Humboldt sont partis cette nuit pour Rome. Aujourd'hui l'empereur d'Autriche donne un bal pour la fc^te de l'Impératrice. Cette princesse est très distinguée par son esprit et ses connaissances. Voulez-vous savoir ma vie ? Je me lève à 7 heures et demie, je déjeune à 8 et demie avec Hyacinthe; à 10 je m'habille. Mathieu m'envoie chercher, ou je vais chez lui parler des affaires; à midi je rends ou je fais quelques visites; à trois heures, je vais me promener seul ; à cinq, je dîne avec mes jeunes gens ; à neuf, je me couche, s'il n'y pas congrès chez M. de Mettemich. On ne voit ni princes, ni Empereurs. Chacun vit à part de son côté. Le roi de Naples, h qui j'ai eu Thonncur de faire ma cour avant-liier, m'a raconté la dernière éruption du Vésuve. C'est la plus belle qu'il ait jamais vue. Toute la campagne était éclairée jusqu'à Gaëte. Encore, passe : c'est quelque chose qu'un volcan. Je passerai par Gênes que je ne connais pas, et, après cela, je renonce à tout voyage. J'en ai assez.
Vérone, ce 7 novembre.
On fait partir subitement un courrier sans m'en avertir : on vient me dire que les chevaux sont déjà mis à la voiture. Je ne puis que vous dire que j'ai reçu hier par le courrier autrichien votre lettre du 31 octobre. Je trouverai moyen de faire connaître à Alexandre les belles choses que vous dites de lui. Il faut finir.
Vérone, ce 11 novembre 1822.
Je vous écrirai demain une très longue lettre par le courrier français que nous expédierons avec des dépêches. Aujourd'hui je ne vous expédie qu'un petit mot par le courrier anglais qui m'a apporté hier votre lettre du 4.
Tous vos ragots sur M"'« M[athieu de Montmorency) sont vrais, mais à moitié. Elle n'est venue qu'à Chambéry, où nous lui avons envoyé un courrier pour lui apprendre que le départ de son mari était différé. Mathieu ne quittera Vérone que le 18, et il est probable que le Congrès sera clos quinze jours après. Je compte donc être à Paris du 10 au 15 de décembre. Je vous parlerai à fond du Congrès dans ma grande lettre qui partira demain et qui vous arrivera peut-être aussitôt que ce billet. Reconnaissez-moi donc au moins la vertu de l'exactitude.
Hyacinthe est malade de toutes sortes de maux. Mais j'espère qu'il se guérira lui-même sans avoir recours aux médecins qui le
tueraient peut-être : tant ils s'entendent peu sur le remède à lui donner!
Henri se porte toujours bien. Nous avons tous été souffrants d'un mal peu agréable pour un Congrès. Nous sommes tous guéris : on attribue cela à l'eau du pays. Jugez toutes les plaisanteries que feront sur nous les libéraux. [En tête de la première page, se lit, encadré, ce post-scriptum] : le courrier anglais qui devait vous porter cette lettre n'est pas parti. Vous n'y gagneriez rien, et vous aurez tout à la fois.
Voici la grande lettre, datée du 12 novembre :
Vous voulez savoir tout du Congrès, chère sœur : il faudrait vingt conversations pour vous le faire comprendre. Tout se passe entre les chefs de cabinets ; nous autres, plénipotentiaires, nous ne savons rien que ce que nos chefs veulent bien nous dire. Nous n'avons eu encore qu'une séance ; nous en aurons une seconde, cette semaine, où l'on nous dira ce qu'on a terminé des affaires d'Espagne. Après quoi Mathieu partira. Il n'est pas question d'Empereurs et Rois, on ne les voit pas. Ils n'ont été qu'une fois à un bal pour la fête de l'Impératrice. Il y a tous les soirs une réunion politique chez cette méchante créature, la comtesse de Liéven; on y chuchote, chacun dans un coin, ou bien M. de Mettemich raconte tout haut la manière de faire des macaronis. On admire et on se couche. La conclusion de tout cela, direz-vous, est que je n'ai point de succès. Aucun assurément, mais point de non-succès. On me traite comme mes confrères. Le fait est que M. de Metternich a pour de moi ; c'est un homme médiocre, sans fond, sans vues, dont le talent consiste à amoindrir tout, à réduire à rien ce qui a Tapparence d'être quelque chose, et qui n'a d'empire que sur la faiblesse. Il est faux. Cela est d'obligation ; il est assez léger pour un Allemand : il fut à Lovelace, dans sa jeunesse, ce qu'il est à Mazarin dans son âge mûr. Il cherche à séduire tout ce qui l'approche, et, quand il ne réussit pas, il devient ennemi. J'ai joué la passion, mais apparemment que mon accent était faux. Il doit avoir pour moi tout juste l'éloignement qu'ont eu tous les ministres en France depuis sept ans : il est de la même race. Ses manières sont au reste assez agréables et il a retenu des airs et des imitations de M. de Talleyrand. Ce qui me désole, c'est que ce petit homme a pris de l'ascendant sur l'empereur de Russie. Il a attaqué le côté généreux de ce prince, et, par ce moyen, lui a fait faire cent sottises, de concert avec l'Angleterre, dans les affaires de Turquie. Alexandre s'en aperçoit quelquefois et serait tenté de revenir, mais il est très faible, très
irrésolu, et la vigueur de son esprit ne répond pas à la noblesse de son caractère : mais Télévation d'Ame me subjugue toujours ; et, tout en reconnaissant ce qui manque à ce prince, je Taime à présent, et je suis revenu de tous mes anciens préjugés. Il passera dans l'histoire pour un niais et pour une dupe, et ce n'est qu'un homme qui a sacrifié une puissance immense à ce qu'il a cru juste et utile au bien général. En vieillissant, il a beaucoup gagné : il est encore jeune de tournure, mais il ne l'est pas de visage ; il a du chevalier et du prêtre : il me représente les évêques des XI* et xii* siècles qui couvraient leur tonsure d'un casque et qui se battaient à Ascalon et à Bouvines. Il est très bien pour moi, surtout en particulier, car en public il est un peu gêné par Metlemich. J'ai établi des relations intimes avec lui au moyen de la bonne comtesse Tolstoï qui, malheureusement, retourne à Paris samedi prochain. Alexandre est prévenu contre Villèle à cause de sa modération dans les affaires d'Espagne, et, en général, à cause de sa modération, car Alexandre est maintenant de l'extrême droile. Je porte la peine du péché de Villèle : on me regarde avec raison comme son ami et on me soupçonne d'être l'interprète de ses opinions et de ses principes.
A tout prendre, je suis content d'être venu ici, quoique, s'il devait y avoir un autre Congrès, j'y viendrais seul ou je n'y viendrais pas. J'ai appris des choses que je n'aurais jamais sues, et vu des hommes que je n'aurais jamais connus. Cela complète mon éducation politique ; maintenant je suis mûr, si l'on veut de moisi on n'en veut pas, je suis tout consolé, et j'écrirai l'histoire si on me dispense de la faire. Je suis toujours charmé de votre gendre, et, si je suis ministre, il sera sous-secrétaire d'Etat; mais Dieu sait quand f
Mathieu a de tels succès auprès de Mettemich que le portefeuille lui est assuré : tout ceci pour vous seule, à moins que vous ne croyiez devoir en dire quelque chose à Villèle. 11 est probable qu'après le départ de Mathieu, qui, comme ministre, passe avant tous et gène mes mouvements, mes actions hausseront, surtout si Villèle m'écrit et me regarde comme l'homme principal.
Vérone, ce mercredi soir, 13 novembre.
Un courrier de Rotschild qui part ce soir vous portera ces deux mots pour vous dire que Flavigny, arrivé ce matin, m'a apporté votre lettre. Je vous ai écrit hier par un courrier français une énorme lettre. Vous serez contente de moi. Pour Hyacinthe,
il est très mal, et moi, je suis d'avis à présent qu'il faut le guérir malgré lui, puisqu'il ne veut pas se soigner lui-même. J'en ai écrit dans ce sens à Villèle, qui s'y intéresse beaucoup, et qui, lui-même, voit que ce jeune homme est à moitié fou. Je n'ai que le temps juste de vous dire bonsoir et de fermer ce billet.
C'est bien dommage que votre tête ne soit pas aussi parfaite que votre cœur : vous ne tomberiez pas dans ces frayeurs étemelles ; vous ne verriez pas tout perdu, parce qu'on peut avoir la guerre ou la paix. L'un et l'autre système peut avoir des avantages et des inconvénients qu'il est permis aux hommes d'Etat de peser ; et si des hostilités, d'ailleurs peu dangereuses avec l'Espagne, si une guerre qu'elle nous forcerait à soutenir, devaient avoir pour résultat de nous faire reprendre notre rang militaire en Europe et de faire oublier la cocarde tricolore, il ne faudrait pas trop nous en plaindre : d'ailleurs tout est encore éventuel. Vous dites que les révolutionnaires triomphent à la pensée de la guerre I J'en doute, et il me suffit de lire les commentaires du Constitutionnel. Les fonds sont tombés ? Ils se relèveront. Enfin, c'est un moment de crise. Il faut savoir le passer, ne pas crier comme si tout était désespéré, ne pas tout abandonner et perdre la tête à la première difficulté qu'on rencontre sur la route. J'ai meilleure opinion de Villèle ; s'il se décide à la paix, il saura la maintenir ; s'il croit devoir faire la guerre, il la continuera de façon à s'assurer un triomphe. Nous en finirons avec le jacobinisme et nous aurons une armée sous la cocarde blanche. Calmez-vous donc. Mathieu part très exactement cette semaine, peut-être jeudi 21. Mes affaires à moi vont mieux. Pozzo part en même temps que Mathieu. C'est un furieux ultra, comme Clausel, lui qui voulait faire revenir les Cosaques pour chasser la Chambre de 1815, Si vous n'êtes pas contente de moi, j'irai me faire ermite. Ce soir on donne une fête aux Arènes ; on illumine des ruines : cela ressemble à bien des choses.
Hier au soir, l'illumination des ruines a manqué par la pluie, on nous l'annonce pour ce soir.
Il faut livrer ma lettre. Bonjour donc.
Il se souviendra^ dans ses Mémoires^ de celle illumination. On lit sous la date de 1833 : <c Vérone, si animée en 1822 par la présence des souverains de TEurope, était retournée en 1833 au silence : le Congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que la cour des Scaliger et le sénat des Romains. Les arènes, dont les gradins s'étaient offerts à mes yeux chargés
de cent mille spectateurs, béaient désertes; les édifices que j'avais admirés sous l'illumination brodée à leur architecture, s'enveloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de pluie. » Et dans le Congrès de Vérone ; <c Le Congrès de Vérone et ses fêtes se terminèrent par une course de chevaux et par une illumination : nous fuyions, et nous allions nous éteindre. » Et dans le même ouvrage, une page plus haut :
ce Ne voulant parler que d'affaires, nous avons placé dans nos Mémoires (t outre-tombe la partie la moins aride du G)ngrès et les choses auxquelles le public prend ordinairement un intérêt de curiosité. On y verra les portraits des personnages qui se pressèrent à Vérone, la comtesse de Liéven, la princesse Zénaîde Wolkonsky, la comtesse Tolstoï, le prince Oscar, etc, etc. »,
On chercherait inutilement, dans les Mémoires^ cette partie moins aride du Congrès et les choses auxquelles le public prend ordinairement itt hitérêt de curiosité. On n'y trouverait pas non plus les portraits annoncés, comtesse Tolstoï, princesse Wolkonski, etc., etc. Pauvtes Mémoires! Comment ont-ils donc été traités? comment édités?
Chateaubriand arriva, de Vérone, le vendredi 20 au matin. U fut appelé au conseil des ministres qui eut lieu à trois heures.