Introduction ù'Ourika
Sous la pression de la douleur, quels furent les autres souvenirs qui passèrent au cours de ce premier récit? Et comment furent-ils adaptés aux fictions du roman, c'est-à-dire, tout à la fois transposés et respectés ?
Les confidences déjà surprises vont nous permettre d'en dégager d'autres, non moins personnelles. D'après le peu que nous connaissons de l'enfance « jusqu'à douze ans » de celle qui disait « qu'elle n'avait pas eu d'enfance, ayant été tout d'abord sérieuse et raisonnable », il est permis de reconnaître Glaire de Kersaint aux premiers récits d'Ourika.
S'il n'est question ni du foyerdomestiqueoùclle vécut jusqu'à sa douzième année, ni de son père qu'elle adorait, ni de sa mère qu'elle accompagna en Amérique, ce n'est pas seulement parce qu'une mère, un père, un foyer étaient hors de propos dans l'histoire d'Ourika, petite esclave achetée au Sénégal et rapportée en France à Tàge de deux ans ; c'est surtout parce que la paix ne régnait pas entre les deux époux : il y avait incompatibilité d'humeur; et il y eut séparation de fait, laquelle, après débals et délais, devint séparation de droit, à la suite d'un jugement prononcé le 31 mai 1792.
Vraisemblablement Claire, arrivée à l'Age de raison, ne connut pas l'effusion des tendresses maternelles. Sainte-Beuve a supposé, bien à tort, quec< ses sentiments affectifs trouvèrent à s'employer sans contrainte dans le foyer domestique ». C'est une erreur assez grave dans le poKrait de M"" de Duras.
Le foyer domestique n'a pas de sens ou du moins n'a pas son sens habituel dans l'histoire de Claire de Kersaint.
Au foyer, elle était comme seule, sans frère ni sœur, le père presque toujours absent, la mère malade et repliée sur soi. Elle fut comme orpheline « seule, toujours seule », « isolée » de cœur, à l'ége où le cœur commence à s'ouvrir et à s'épanouir avec les premières sensibilités conscientes. Elle parle peu de sa mère, dans sa correspondance, du vivant même de sa mère. Et voici comment elle s'exprime sur le compte de sa tante. M"* d'Ennerv : « Je la chéris comme une mère ; et, quoiqu'elle ait une fille (la duchesse de Lévis) elle m'a traitée toute ma vie comme si j'étais la sienne. » Et d'une autre tante, la princesse de Poix : « Nous finirons l'automne avec ma tante, et une jeune personne qu'on nomme Eugénie, qui a été élevée par elle, et avec. moi. »
Après comme avant la séparation, après comme avant la
mort de son père, aux îles avec sa mère, comme à Londres sans sa mère, enfant, jeune fille, elle savoura progressivement lamertume de celte privation, de cette exception, de celle a solitude », de cet « isolement ».
A son enfance tout entière, et à la partie de sa jeunesse qui précède son mariage, doit nécessairement se rapporter la déclaration de 1812 : « J'ai passé bien des annéesde ma vieà pleurer. »
On possède ses lettres à M. de Duras de 1799 et de 1800. Il y règne un air de confiance et de contentement, une chaleur d*affection qui ne trompe pas. Autant qu'on le peut dire d'une épouse séparée de celui qu'elle aime et adore, elle est heureuse, et d'ailleurs elle sait prochain le jour qui va les réunir sur le sol de la patrie. Contrairement à ce qui se lit dans les portraits, préfaces, notices et biographies, je répète que M. de Duras vint la rejoindre le plus tôt qu'il lui fut possible ; il rentra en France dès 1801. De cette année à 1812, nulle trace de chagrin domestique sous la plume de M""' de Duras. Et, pas davantage, dans ses lettres à M. de Duras, en 1814 et 1813. Ce sont les seules connues jusqu'à ce jour. Or, la plume de M°* de Duras est franche et vraie comme son caractère.
« Les larmes versées pendant bien des années », le furent d'abord au foyer, péme avant Tàge de penser, par lenfant « pensive » qu'attristaient les propos amers et peut-être les scènes violentes entre les deux époux, prélude de la séparation. Les larmes versées le furent encore à la douzième année, quand on la mit au couvent, peut-être par décision judiciaire : les souvenirs qui lui en étaient restés, et qui ne se traduisaient pas sans critiques, diffèrent beaucoup de ceux que tant d'autres femmes distinguées de son temps avaient gardés de leur vie de pensionnaires. Larmes versées au départ de Paris, en hâte et en pleine fièvre révolutionnaire; et versées à Bordeaux, en apprenant soudain l'exécution de son père ce chéri »; larmes pendant a les longs pèlerinages de sa jeunesse », à travers les océans et les Amériques en compagnie d'une mère malade ; larmes versées à Londres, où elle était comme orpheline, et quelque peu malmenée par les émigrés, à cause des opinions de son père. Épouse heureuse, et heureuse mère, elle cessa de pleurer pendant quelques années. Mais ses larmes recommencèrent à couler dès le mariage de Félicie. Isolement, solitude, larmes inconsolées : « On peut être isolé, quoique bien entouré. »
C'est le souvenir de ces isolements successife et la crainte d y retomber qui lui avaient suggéré l'idée fondamentale de ses romans. Ourika, une isolée. Edouard, un isolé. Olivier, «encore un isolé », écrit-elle à Rosalie. Ils forment une série qui pourrait avoir pour titre général : les Isolés^ et, pour épigraphe, le vers de Byron qui se lit en tête de la première édition à* Ourika :
« C'est bien là être seul, c'est là, c'est là, que se trouve la solitude. » Et voilà ce qui lui faisait dire d'elle-même sous ce nom d'emprunt :
A chaque instant, je me répétais : « Seule ! pour toujours seule ! » La veille encore, que m'importait d'être seule ? Je n*en savais rien, je ne le sentais pas ; j'avais besoin de ce que j'aimais, je ne songeais pas que ce que j'aimais n'avait pas besoin de moi. Mais à présent mes yeux étaient ouverts, et le malheur avait déjà fait entrer la défiance dans mon âme. — Des combinaisons infmies des mêmes pensées occupaient tout mon temps ; elles se reproduisaient sous mille formes différentes; mon imagination leur prêtaitles couleurs les plus sombres; souvent mes nuits entières se passaient à pleurer. J'épuisais ma pitié sur moi-même.
Aussi M"*' Swetchine, sa confidente la plus intime, résumera-t-elle les plaintes et les chagrins de M"* de Duras dans ce mot d'une lettre datée de 1827 : « L'abandon dont elle se plaignait quelquefois. »
La pensée qui me poursuivait le plus, c'est que j'étais isolée sur la terre et que je pouvais mourir sans laisser de regrets dans le cœur de personne. J'étais injuste pour M"* de B... [Clara]; elle m'aimait; elle me l'avait assez prouvé ; mais elle avait des intérêts qui passaient bien avant moi. Je n'enviais pas sa tendresse à ses petits-lils, mais j'aurais voulu pouvoir dire comme eux : Ma mère!
La plainte englobe aussi bien l'époque où M"* de Duras écrivait son roman (1820-1821), que les années de sa triste enfance, de son enfance « pensive ». C'est à Clara, duchesse de Rauzan, mère de « deux beaux enfants », et qui demeurait avec sa mère, que pensait l'auteur en nommant M"*" de B***. Quelquefois c'est à M""* d'Ennery, c^tte tante qui faisait les honneurs de sa maison à Londres pendant l'émigration : « Je la chéris comme une mère. »
C'est là, auprès de cette tante et de M"* de Blot, sœur de M°*d*Ennery\ qu'elle aura trouvé un peu de ce qui lui manquait au foyer, Taffection caressante, Tintimité familiale, la formation inlelleoluelle et morale, la vie croissante de l'esprit et du cœur.
M°* de Duras groupe autour du nom de M"** de B*** ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, ses premières impressions de société : elle les mêle et les noue très délicatement. Entendons Ourika :
Je fus ingrate envers la Providence, en n'étant point heureuse. Et cependant le bonheur résulte-t-il toujours de ces dons de l'intelligence ? Je croirais plutôt le contraire : il faut payer le bienfait de savoir parle désir d'ignorer ; et la fable ne nous dit pas si Galatée trouva le bonheur après avoir reçu la vie?
Mes plus anciens souvenirs ne me retracent que le salon de M"* de B... ; j'y passais ma vie, aimée d*elle, caressée, gâtée par tous ses amis, accablée de présents, vantée, exaltée comme l'enfant le plus spirituel et le plus aimable.
Vêtue à l'orienlale, assise aux pieds de M"« de B..., j'écoutais sans la comprendre encore la conversation des hommes les plus distingués de ce temps-là. Je n'avais rien de la turbulence des enfants, fêtais pensive avant de pense)*: j'étais heureuse à côté de M™* de B... Aimer, pour moi, c'était être là, c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout : je ne désirais rien de plus. Je ne pouvais m'étonner de vivre au milieu du luxe, de nôtre entourée que des personnes les plus spirituelles et les plus aimables : je ne connaissais pas autre chose; mais, sans le savoir, je prenais un grand dédain pour tout ce qui n'était pas le monde où je passais ma vie. Le bon goût est à l'esprit ce qu'une oreille juste est aux sons.
Encore tout enfant, le manque de goût me blessait ; je le sentais avant de pouvoir le définir, et l'habitude me lavait rendu comme nécessaire. Cette disposition eût été dangereuse : j'arrivai jusqu'à Vâge de douze ans sans avoir eu l'idée qu'on pouvait être heureuse autrement que je ne l'étais.
J'apprenais, pour plaire à M"**' de B..., tout ce qui devait former une éducation parfaite. Elle voulut que j'eusse tous les talents : j'avais de la voix, les maîtres les plus habiles l'exercèrent ; j'avais le goût de la peinture, et un peintre célèbre, ami de M"** de B..., se chargea de diriger mes efforts. J'appris l'anglais, l'italien, et