Voir les Mémoires du baron de BezenvaL
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M*"* de B... elle-même s'occupait de mes lectures; elle guidait mon esprit, formait mon jugement.
En causant s^wec elle, en découvrant tous les trésors de son âme, je sentais la mienne s'élever, et c'était l'admiration qui m'ouvrait les voies de l'intelligence. Hélas ! je ne prévoyais pas que ces douces études seraient sui\nes de jours si amers ! Je ne pensais qu'à plaire à M"" de B... ; un sourire d'approbation sur ses lèvres était tout mon avenir.
Pas un de ces traits qui ne soit rigoureusement vrai de Claire de Kersaint. Le passage suivant, qui rappelle la Terreur, convient très bien à la maréchale de Duras, ce Ce qui restait de l'ancienne société de M"* de B*** se dispersa à cette époque : les uns fuyaient la persécution dans les pays étrangers; les autres se cachaient ou se retiraient en province ! M"* de B*** ne fit ni Tun ni l'autre : elle était fixée chez elle par Toccupalion constante de son cœur : elle resta avec un souvenir et près d'un tombeau. » Avec le souvenir de son fils, émigré et mort à liOndres. Près du tombeau de son mari, le maréchal, mort en
Comme il est dit de M"* de B*^ dans le roman « qu'elle fut gardée, chez elle, sous prétexte de sa mauvaise santé... on respira ; les gardes quittèrent la maison ^ ; ainsi, M"*^ de Duras, la maréchale, fut « gardée à vue par une douzaine d^espions qui ne la quittèrent qu'après le 9 thermidor, faute de payement ».
Un intérêt particulier s'attache aux souvenirs de la Révolution sur les lèvres d'Ourika, — sous la plume de M"* de Duras — en raison de l'attitude que prit et garda jusqu'à l'échafaud le comte de Kersaint. Il se montra tout à la fois ardent- promoteur des réformes politiques et sociales, et fougueux ennemi des Jacobins terroristes. Jamais, ni au milieu des émigrés en exil, ni à son hôtel de la rue de Varennes, ni dans son appartement des Tuileries, M°** de Duras ne fut tentée de désavouer la conduite de son père. Bien au contraire. Elle était fière de lui. Ses romans, par la donnée principale de l'obstacle et de l'impossible où l'on se brise, ne sont-ils pas un hommage aux idées de l'amiral? N'est-ce pas la voix de ce mort qui parle quand Ourika — et quand Edouard — protestent contre les entraves et les restrictions qu'opposent à leur amour les classes et les ordres de l'ancien régime, les convenances dites sociales? Une noire ne peut épouser un blanc, eût-elle, par ailleurs, toutes les perfections. Un bourgeois, fut-il
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le plus noble des hommes par ses talents et ses vertus, ne peut épouser une femme qu'il aime et dont il est aimé, parce que cette femme est de noble origine. Uti galant homme ne peut se battre avec un insulteur, si Tinsulteur appartient à la haute noblesse, et lui, pas.
Dès le début de la Révolution, M. de Kersaint avait attaqué violemment les privilèges et le maintien des trois ordres dans un pamphlet intitulé Le Bon Sens. ^ — Et plus tard, soit à la Législative, soit à la Convention, il avait hautement professé et vivement défendu les principes que résume la devise, devenue par essence mensonge et antiphrase : Liberté, Egalité, Fraternité. De cette formule magique, il fut mieux que le tenant. Répétons que, membre de la Convention, il témoigna son dégoût aux Conventionnels massacreurs et septembriseurs, aux Juges- Bourreaux de Louis XVI. Ce n'est pas en pensant à lui que Chateaubriand aurait eu l'inspiration d'écrire le mot fameux : «c Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches Girondins* »
Les plaintes et les révoltes d'Ourika, — comme celles d'Edouard — sembleraient n'être que plaintes et révoltes d'amoureux désespérés. En réalité, elles dépassent la sphère égoïste de l'amour et prennent une signification générale : elles ont la portée des principes émancipateurs qui furent ceux de Kersaint. La voix paternelle frémit dans la voix de M*"® de Duras. Ce mort revit dans sa fille. Elle le continue, et je puis bien dire qu*elle ne le diminue pas.
Observer, comme Ta fait Sainte-Beuve, que l'auteur, en prolestant contre l'obstacle, a élevé une plainte personnelle, c'est d'abord ne pas préciser; c'est, ensuite,, ne pas assez dire. En faisant écho à une voix d'oulre-tombe, elle a soutenu les idées nouvelles, les idées qui triompheraient au cours du xix* siècle ; elle a favorisé, pour sa part, au moyen de ses romcms, le mouvement égalitaire qui devait, petit à petit, renverser les barrières. Que ses romans soient inspirés des idées de son père, rajeunies et dramatisées, cela devient évident dès qu'on rapproche, du pamphlet Contre tes Privilèges et Ordres, intitulé Le Bon Sens, certains passages d'Ourika et, pour n'y pas revenir, d'Edouard : « Ourika n'a pas rempli sa destinée : elle s'est placée dans la société sans sa permission : et la société se vengera..., etc. » — « Que j'aimais ce pays (l'Angleterre) où toutes les carrières étaient
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ouvertes au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le talent, où Ton ne disait jamais : « Vous n'irez que jusque-là, etc. ! » — c< Là, je pourrais conquérir M"* de Nevers, etc. »
Voici les impressions toutes personnelles de la jeune Claire à la veille de son départ pour l'Amérique :
Groiriez-vous que, jeune comme j'étais, nourrissant à part ma plaie secrète, la Révolution apporta un changement dans mes idées, fit naître dans mon cœur quelques espérances et suspendit un moment mes maux ? tant on cherche vite ce qui peut consoler ! etc.. Je ne pus désirer longtemps beaucoup de mal pour un peu de bien ; d'un autre côté, j'aperçus les ridicules de ces personnages qui voulurent maîtriser les événements... Quelquefois, malgré ma tristesse, je m'amusais de toutes ces violentes opinions, qui n'étaient au fond presque jamais que des prétentions, des affectations et des peurs; mais la gaieté qui vient de l'observation des ridicules ne fait pas de bien : il y a trop de malignité dans cette gaieté pour qu'elle puisse réjouir le cœur qui ne se plaît que dans les joies innocentes. On peut avoir cette gaieté moqueuse sans cesser d'être malheureux; peut-être même le malheur rend-il plus susceptible de l'éprouver ; car l'amertume dont l'âme se nourrit fait Taliment habituel de ce triste plaisir.
L'image de Chateaubriand ne se sera-t-elle pas glissée au milieu de ces portraits de famille ? Si le profil du « cher frère » s'y rencontre, quelles précautions pour ne pas se trahir ! L'ensemble du morceau suivant peint Félicie. C'est au milieu, et vers la fin de cet extrait que serait touché le souvenir de Chateaubriand, tel que Tadmira M"® de Duras de 1808 à 1820 : ne pas oublier cette limite. Après 1820, et ce que lui révéla celte (în d'année. M"* de Duras eût modifié cette esquisse.
Charles [Félicie] avait des rapports de caractère avec M™* de B... ; et son esprit aussi ressemblait au sien, c'est-à-dire qu'il était ce que celui de M°** de B... avait dû être, juste, ferme, étendu, mais sans modifications ; la jeunesse ne les connaît pas. Pour elle, tout est bien ou tout est mal, tandis que l'écueil de la vieillesse est souvent de trouver que rien n'est tout à fait bien et rien tout à fait mal. Charles avait les deux belles passions : la justice et la vérité. J'ai dit qu'il haïssait jusqu'à l'ombre de l'affectation; il avait le défaut d'en voir quelquefois où il n'y en avait pas. Habituellement contenuy sa confiance était flattetise; on voyait qu'il la
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donnait, qu'elle était le fruit de Testime et non le penchant de son caractère. Tout ce qu'il accordait avait du prix, car presque rien en lui n'était involontaire, et tout cependant était naturel. Il comptait tellement sur moi qu'il n'avait pas une pensée qu'il ne me dît aussitôt. Le soir, assis autour d'une table, les conversations étaient infinies... C'est alors qu'il me parlait de tout ce qui l'occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées surtout, sur les choses, sur les hommes et sur les événements; il ne me cachait rien, il ne se doutait pas qu'il me confiât quelque chose. Depuis si longtemps il comptait sur moi que mon amitié était pour lui comme sa vie; il en jouissait sans la sentir; il ne me demandait ni intérêt, ni attention; il savait bien quen me parlant de lui, il me parlait de moi, et que fêtais plus lui que lui-même. Charme d'une telle confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même !
Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m'avait tant fait souffrir; je Vécoutais, et ces conversations avaient sur moi je ne sais quel effet magique qui amenait V oubli de mes peines. S'il m'eût questionnée, il m'en eût fait souvenir. Alors je lui aurais tout dit ; mais il n'imaginait pas que j'avais aussi un secret. On était accoutumé à me voir souffrante, et M"** de B... faisait tant pour mon bonheur qu'elle devait me croire heureuse. J'aurais dû l'être : je me le disais souvent ; je m'accusais d'ingratitude ou de folie. Je ne sais si j'aurais osé avouer jusqu'à quel point ce mal sans remède de ma douleur me rendait malheureuse. 11 y a quelque chose d'humiliant à ne pas savoir se soumettre à la nécessité ; aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l'âme, ont tous les caractères du désespoir; ce qui m'intimidait aussi avec Charles, c'est cette tournure un peu sévère de ses idées.
C était dans le cœur de Charles [^Chateaubriand] que je cherchais un abri; j'étais flère de son amitié^ je Vêtais encore plus de ses vertus ; je V admirais comme ce que je connaissais de plus parfait sur la teiTc; f avais cru autrefois aimer Charles comme un frère; mais, depuis que j'étais toujours souffrante, il m^ semblait que fêtais vieillie et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à celle d'une mère. Une mère^ en effet, pouvait seule éprouver ce désir passionné de son bonheur, de ses succès; j'aurais volontiers donné ma vie pour lui épargner un moment de peine. Je voyais bien avant lui Vimpi'ession qu'il produisait sur les autres, il était assez heureux pour ne s'en point soucier. C'est tout simple : il n'avait rien à en redouter, rien ne lui avait donné cette inquiétude habituelle que j'éprouvais sur les pensées des autres : tout était harmonie dans son sort; tout était désaccord dans le mien.
II semble que, dans les deux dernières lignes, un souvenir se substitue brusquement à l'autre, le souvenir de Félicie à celui du cher frère. En associant ainsi, dans un même morceau, dans un même culte, ses deux adoptions, elle établissait une confusion, protectrice de ses secrets.
Nous retrouverons Chateaubriand dans le roman d'Edouard, au moins par voie de contraste ; et rien ne sera plus piquant que la façon. M"* de Duras fera penser à lui comme nécessairement; elle le critiquera le plus cruellement du monde, et sans qu'il eût le droit de se plaindre.
On voit assez que les personnages de M"* de Duras se font des emprunts et vivent d'échanges, qu'ils se pénèti'ent et se transforment, pour ne pas trahir l'individualité qu'ils recouvrent ; mais ils ne la travestissent pas.
L'individualité demeure, très ressemblante et prise sur le vif.
Charles épouse Anaïs de Thémines. Pour les sentiments, Charles, c'est Félicie qui ne comprend pas l'amour de sa mère et qui ne sait pas y répondre. Anaïs, pour un ensemble de détails, c'est donc M™® de La Rochejaquelein ; mais, comme Anaïs remplit un rôle de femme, elle retient, de Félicie, les traits extérieurs, beauté, âge, attitude : «t Elle était belle comme le jour... Elle avait seize ans. » Parfois elle emprunte de la seconde fille, Clara, duchesse de Hauzan : « Jolie sans s'en douter, et d'une modestie si tranquille qu'on voyait qu'elle ne devait qu'à la nature cette charmante vertu. » — « Anaïs devint grosse. . . l'enfant de Charles était beau comme Anaïs. »
« Combinaisons infinies » pour épaissir le mystère. Ainsi ses souvenirs se produisaient et se modifiaient « sous mille formes différentes », comme dans la fièvre de ses insomnies et de son « désespoir ».
Débarrassés des voiles et des mélanges, et rapprochés des types inspirateurs, les personnages d'Ourika rappellent très bien et peignent au naturel des êtres connus, qui furent des vivants aimés. Et, à ces vrais vivants, l'auteur a ménagé comme une seconde vie, dans la perpétuité des souvenirs et des sympathies.
La durable supériorité des romans de M°® de Duras, elle est dans ce don des dons, la vie : je veux dire le charme évocateur, la sensibilité vraie, l'émotion personnelle et profonde, l'intérêt
pathétique d'un drame authentique et « d'un cas humain représenté au vif ».
Sous des noms divers, ce sont les pures amours d'une femme très noble, très généreuse, très passionnée, avec des raideurs et des exigences dans l'absolu dévouement. Ce sont des souffrances que l'analyse grossit et qui s'exaltent jusqu'au désespoir.
Le succès d*Ourika, dans la haute société», soît de France, soit d'Europe, fut très vif et se soutint des années. Je n'en fournirai que deux témoignages qui ont une signification exceptionnelle. Le succès n'arrive à ces lointains et ne monte à ces sommets qu'après avoir conquis autour de soi tous les suffrages qui comptent. M. de Humboldt écrivit à la duchesse de Duras, le 13 décembre 1826 :
J'entre chez Gœthe : « Je sais, me dit-il, cjue vous connaissez la
duchesse de Duras, l'auteur d'Ourika et d* Edouard, Que vous êtes
heureux! Elle m'a fait cependant bien du mal. A mon âge, il ne
faut pas se laisser émouvoir à co point... Parlez-lui de mon admi-
ation... »
Puis, h la cour, on m'a raconté qu*un autre roman (de Walter Scott) ayant été placé sur sa table, il* le fit ôter, avec ces mots : « Qu'en trois mois, on n'ose pas placer un livre là où se trouve Ourika, et Ouriko disait : « Je ne via que de votre gloire. »
Le peintre Gérard voulut offrir à Oitrika l'hommage de son pinceau. Il y eut aussi une eau-forte, à propos de laquelle Humboldt écrivait à la duchesse : « Nous avons le premier tirage, qui a réussi admirablement. »
Monsieur de Humboldt à Madame de Duras.
[Sans date.]
Votre tableau est chez M. Gérard, qui va vous l'envoyer ce soir ou demain matin. Il est enchanté de votre projet d'exposer Ourika aux Grecs ; il serait heureux de penser que cela vous soit agréable, dit-il. S'il craignait la grande exposition du Louvre, ce n'est que parce qu'il pensait qu'un tableau de si petite dimension serait