‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 48 sur 88 · DANS SA CHAMBRE · texte numérisé non relu

DANS SA CHAMBRE

« A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de Madeleine. Un massif d'arbres, plantés près du château et directement en face des fenêtres, recevait un reflet rougissant qui, toutes les nuits, m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus souvent, c'était fort tard.

« Une heure après minuit, le reflet paraissait encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à tâtons... J'allai ainsi jusqu'à la porte de V appartement de Madeleine., J'écoutai... Je posai la main sur la serrure : la clef y était. Je nC éloignai, je revins, et je m'éloignai de nouveau; mon coeur battait à se rompre.,. Je restai cloué sur place sans aucune idée de ce que f allais faire... Je me retrouvai dans le parc sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. »

« C'était en novembre... deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur la façade du château (de Nièvres). J'allai droit au vestibule, dont la porte était seulement poussée ; quelqu'un le traversait au moment où j'y rentrais. Il faisait très sombre, a Madame de Nièvres », dis-je, en croyant parler à une femme de chambre. La personne à qui je venais de m'adresser se retourna brusquement, vint droit à moi, et jeta un cri. C'était Madeleine. Elle fit quelques pas vers l'escalier, m'entraînant avec elle... Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la main... »

Voici Fadmirable Scène des Fleurs^ dans Edouard :

« Un jour, la chaleur était étoufTante; on n'avait pu sortir de tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation sur l'économie politique... M"** de Nevers s'était assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites particules

brillantes qui najçent dans Tatmosphèrc à la fin d'un jour chaud de l'été; les côtes, les rivières, la forôt étaient enveloppées d'une vapeur violette qui n'était plus le jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion s'empara de mon cœur. De temps en temps, un souffle d'air arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si chère ! Je respirais avec avidité. La paix de ces campagnes, l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort en harmonie avec tout ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour. Mais, bientôt, mille réflexions douloureuses se présentaient à moi. a Je l'adore, pensais-je, et je suis pour jamais séparé d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit dans mon cœur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être sans colère. Eh bien ! jamais, jamais nous ne serons rien l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est insurmontable... Je ne puis que l'adorer; le mépris la poursuivrait dans mes bras ! El, cependant, nos cœurs sont créés l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a voulu dire l'autre jour ! » Un mouvement irrésistible me rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur celte même fenêlre où elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon cœur était trop plein pour parler. « Edouard, me dit-elle, qu'avez- vous ? — Ne le savez-vous pas?» lui dis-je. Elle fut un moment sans répondre; puis, elle me dit : « II est vrai, je le sais ; mais, si vous ne voulez pas m'afiliger, ne soyez pas ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous : ne le savez-vous pas aussi ? — Je devrais être heureux de ce que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. — Quoi ! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons passé ces deux mois, vous seriez malheureux ? » Je n'osais lui dire que oui ; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine ; je les lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis quelle pleurait, et je fus au désespoir. « Si vous êtes malheureuse, lui dis-je, combien je suis coupable ! dois-je donc vous fuir? — Ah ! dit elle, il est trop tard I » On apporta des lumières, je m'enfuis du salon ; je me trouvais si à plaindre t et, pourlant, j'étais si heureux, que mon âme était entièrement bouleversée.

« Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner ; j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui renfermaient M"** deNevers, et je m'abandonnais à tous les transports de mon cœur^.. »

l. Sainte-Beuve : « Celle scène de fleura données el reprises, de pleurs étouffés el de chaste aveu, réalise un rêve adolescent qui se reproduit à

La Scène des Fleurs, dans Dominique :

«... Madeleine, à demi renversée, comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux, un énorme bouquet de violettes, qui, toute la soirée, m'avait enivré. Je voyais Téclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d elle à moi je ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.

« Elle descendit la dernière (de voiture), et je tenais encore sa main que déjà M. d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de rhôtel. Elle fit un pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas m'en apercevoir.

— « Mon bouquet, je vous prie? » me dit-elle, comme si elle eût parlé à son valet de pied. Je le lui tendis sans dire un seul mot, j'aurais sangloté. Elle le prit, le porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût voulu le mettre en pièces.

— « Vous me martyrisez et vous me déchirez », me dit-elle tout bas avec un suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous rendre, elle arracha son bouquet par moitié : elle en prit une, et me jeta pour ainsi dire l'autre au visage.

« Je me mis à courir comme un fou en pleine nuit, emportant comme un lambeau du cœur de Madeleine ce paquet de fleurs où elle avait mis ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers.

« Je m'en allais au hasard, ivre de joie...

<c J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais, je les couvrais de baisers, je les interrogeais comme si elles gardaient le secret de Madeleine ; je leur demandais ce que Madeleine avait dit en les déchirant, si c'étaient deô caresses ou des insultes... »

Douces promenades à Faverange.

« Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais : quelquefois, j'oubliais l'obstacle étemel qui nous séparait. Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir, l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je m'abandonnais avec transport. 11 fautavoir

chaque génération successive ; il n'y manque rien ; c'est bien dans ce cadre choisi que tout Jeune homme invente et désire le premier aveu : sentiment, dessin, langue, il y a là une page adoptée d'avance par des milliers d'imaginations et de cœurs, une page qui, venue au temps de la Princesse de Clèvesy en une littérature moins encombrée, aurait certitude d'être immortelle. »

aimé pour savoir jusqu'où peut aller l'imprévoyance ; il semble que la vie soit concentrée en un seul point, et que tout le reste ne se présente plus à Tesprit que comme des images effacées. C'est avec effort qu'on appelle sa pensée sur d'autres objets ; et dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la passion, dans l'oubli de tout ce qui n*est pas elle. Un soir en revenant d'une de ces longues courses, je m'étais assis à l'extrémité delà Châtaigneraie, dans l'enceinte du parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me calmer avant de rentrer dans le salon où j'allais rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je vis de loin M"' de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet; elle avait ôté son chapeau, ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules, son vêtement léger flottait autour d'elle, son joH pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait n^ême pas ; elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices ; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle avec autant de violence ; le désespoir auquel je m'étais livré tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon cœur. Elle vint à moi, et dès que j'entendis le son de sa voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur moi-même, etc. »

Promenades furieuses à Nièvres.

« Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires, soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur, si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et désespérée, sans exemple ni pour les émotions, ni pour les repentirs... « Vous m'accompagnerez, me dit-elle, j'ai besoin d'aller vite et de me promener très loin... » Elle courut s'habiller, fit seller son cheval... « Partons », me dit-elle. A peine arrivée sous bois, elle prit le galop ; je fis comme elle et je la suivis. Elle hâta le pas, dès qu'elle me sentit sur ses talons, cravacha son cheval, et, sans motif, le lança à fond de train. Je me lançai à son allure, et j'allais l'atteindre, quand elle fit un nouvel effort qui me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un jockey, dans une course à fond...

Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bètes, animées et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient le sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaillé entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant de lueurs sanglantes; puis, elle lit entendre un ou deux éclats de rire convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre... Je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir... Arrivé juste à Tendroit oîi elle avait disparu, je la trouvai dans l'entrecroisement des deux routes, arrêtée, haletante, cl m^attendant le sourire aux lèvres. « Madeleine, lui dis-je, en me ruant sur elle, et lui prenant le bras, cessez ce jeu cruel, ou je me fais tuer. » Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au pas, sans échanger une parole, nos chevaux marchant côte à côte, se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. »

Page 1