Bibliot. de Genève, Mec
ferait trop de peine et trop de mal. Je voulais n'écrire qu'un mot, et voilà que je n'ai plus de place. Mille tendres compliments et hommages à M"*^ de Charrière. Souvenir à M. et M"* dC Ariens.
Adieu, aimable et chère Oserai-je dire... Rosalie... oui ! à la
condition qu'elle se souviendra que Glaire ne cessera jamais de lui être tendrement attachée. ,
P. S. — Nous partons dans un quart d'heure pourThoune.
Berne, 26 septembre [18051.
Je ne puis me résoudre, dear Madam, à appeler une contrariété le retour qui m'a fait recevoir quelques jours plus tôt votre charmante lettre. J avais besoin de ce souvenir et je ne saurais vous dire à quel point j'en ai été touchée. Est-il bien vrai que cette étrangère a laissé quelque regret dans votre cœur ? Le mien en était si rempli en vous quittant qu'il a été longtemps encore à se réconcilier avec l'idée de préférer quelque chose à votre douce et aimable société; et si vous n'eussiez pas dû partir aussi, je crois que je serais restée à Lausanne, non plus pour le beau lac, la belle vue de ses montagnes, mais pour vous, pour lâcher d'acquérir quelques droits à votre amitié. Je suis triste quand je pense combien j'en ai peu, combien il serait naturel que vous m'oubliassiez tout à fait, tandis que personne ne pourrait le trouver mauvais, — que moi, — qui sens, à mon tendre attachement, que ce serait une véritable ingratitude ; mais je me figure que les rapports d'amitiés et de goûts que vous croyez découvrir entre nous et qui me rendraient fière et heureuse suppléeront au peu de temps que nous avons eu pour nous connaître et nous juger. Pour moi, je n'ai jamais pu souiïrir ces philosophes qui disent qu'il faut étudier ses amis ; je ne me plains du court espace de temps que par l'attrait que j'aurais trouvé à en passer davantage près de vous ; et vous qui n'avez pas voulu d'un voyage tête-à-tôte, vous ne croyez donc pas non plus qu'il faille les étudier? Donc le voyage, je ne le regrette plus, il vous aurait fatiguée et nullement intéressée. Vous avez dû recevoir quelques mauvaises plantes trouvées sur la Gemmi. La saison était trop avancée ; il n'y en avait presque plus. Cette course a été tout à fait pénible. Nous n'avons été de retour qu'à neuf heures, ayant la nuit la plus noire pour descendre le Kandersteg et presqu impossibilité de distinguer la roi;te. La Gemmi est un chaos. C'est la seule fois que j'aie senti de l'oppression sur les Hautes-Alpes, mais cette désolation, ce bouleversement, cette tristesse sont faits pour en donner. Comment a-t-on pu trouver là des beautés ? Ne croyez-vous pas qu'il n'y a rien de
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beau que ce qui porte lempreinte de la main bienfaisante de ta divinité, et l'ordre est le sip^e auquel on doit la reconnaître. Mais là, des neiges, des pierres confusément entassées, et des torrents d'une eau blanche dont les bords sont arides et dévastés. Rien au monde n'est si triste que cet aspect. En revenant du Kandersteg, ma Clara a été un peu malade., Je Tai ramenée vite; elle est bien aujourd'hui, mais depuis dimanche, le temps s*est si fort gâté qu'on dit qu'il y aurait de la folie à reprendre mes courses.
D'un autre côté, M. de Duras et ma belle-mère me rappellent à Paris. // faut partir, et nous quittons Berne demain. J'y ai vu tout ce qu'il y a à voir, et la belle galerie d'histoire naturelle qui est vraiment remarquable, et le tombeau de Langeac de Hindelbourg. C'est une si grande, si noble idée ! C'est dommage qu'on ait exécuté ce bel ouvrage avec de la pierre commune. 11 me semble que vous ne l'avez jamais vu : nous y retournerons ensemble l'année prochaine. J'aime tant à penser à ce temps-là et au joli petit cottage ! Veuillez dire à madame votre tante combien je serais heureuse d'être sa voisine, mais cette guerre. Ne reviendra-t-elle pas troubler nos projets ? On ne rencontre ici que des régiments qui partent, on n'y parle que de guerre ! Il semble qu'on ait oublié que la paix est un état bien plus naturel : on a l'air de ne plus savoir ce que c'est Adieu, aimable Rosalie, permettez-moi de vous donner ce nom. Adieu ! Croyez à ma plus tendre amitié et conservez-moi la vôtre... Quel barbouillage ! Pardon, mais il est tard et je suis si grognée par Jenny que j'écris much too long letters, que je ne sais en vérité ce que je dis.
Mille souvenirs et compliments à M. et M"" d'Ariens.
Noisiel, 8 octobre [1805].
Je n'avais pas besoin de votre aimable lettre, chère Madame, pour penser qu'il manquait quelque chose à mon bonheur en me retrouvant au milieu de ma famille et de mes amis; votre absence a troublé une si douce réunion, les regrets que je donnais à la société qui convenait si parfaitement à mon cœur et à mes goûts m'ont fait juger moins agréable celle que je retrouvais. Mes souvenirs m'ont reportée à d'autres temps ; j'ai presque souhaité que l'hiver fût passé!... Voyez de combien de torts vous avez à répondre, et si vous ne me devez pas un peu d'amitié en dédommagement de m'avoir rendue si ingrate. Je la réclame. J'ai aimé à en lire les assurances, mon cœur en a besoin. Conservez-la-moi donc, chère Rosalie; laissez-moi espérer que lorsque j'irai, le
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printemps pfoehain, habiter la jolie petite maison, je retrouverai la même bonté, la même indulgence, et que l'absente ne sera plus une étrangère... N'employez jamais ce vilain mot; mon tendre intérêt pour vous, pour les vôtres, pour votre pays, doit me sauver d'être nommée ainsi. Depuis mon retour, je lis tous les articles de gazette qui parlent de Suisse avec une double attention. Je voudrais qu'elle fût tranquille et heureuse ; que le calme de ses belles vallées ne fîït jamais troublé par les orages de la guerre, mais» pauvre Suisse 1 chacun dit qu'elle va en devenir le théâtre, au moins la partie voisine de l'Allemagne, et quelle guerre sera celleci ? On prend des mesures si alarmantes, — on parait si déterminé à ne céder sur aucun point... C'est une désolation.) Chacun s'aOlige, s'inquiète, voit du noir dans l'avenir, et, tout en se communiquant ses chagrins, on en vient à des lamentations d'une tristesse à mourir. Je me suis enfuie à la campagne pour échapper à cette mélancolie (nous n'aimons ni l'une ni l'autre, il me semble^ les plaintes qui ne servent de rien), mais je n'ai pas quitté Paris sans avoir fait vos commissions. 11 se trouve qu'Elzéar de Sabran est en ce moment en Suisse ; peut-être lavez-vous vu, et alors vous aurez eu vous-même les renseignements que vous désiriez. Pourtant à tout hasard, j'ai chargé quelqu'un de voir une personne qui connaît le C [commandant] de Buffevent et je vous dirai la réponse quand je retournerai à Paris. Les détails sur les cartons ont été plus satisfaisants. On se sert, en effet, d'une sorte d'émeri pour égaliser l'intérieur des boîtes, mais la qualité même du carton est encore plus essentielle. J'en enverrai des échantillons, avec une note sur la manière de les coller, — et les outils les plus nécessaires, que je dois trouver prêts à mon retour et qui consistent en une espèce de règle de fer et un petit instrument fort tranchant. Voulez-vous bien dire tout cela à M"* Serjean et la prier de ne pas s'impatienter si le paquet n'arrive pas aussi promptement que je le désirerais.
Vous voulez des détails sur ce qui m'entoure, sur mes amis, et eux en veulent sur vous, et j'ai du plaisir à leur parler de votre inaltérable bonté, de votre amabilité, de vos talents, je montre mon joli bouquet, et je dis : cette excellente personne m'aime un peu. — Je suis ici chez cette tante dont vous m'avez vue inquiète. M"' d'Ennery, la femme de celui dont il est question dans les Mémoires du baron de Besenval. C'est une personne d'une sensibilité excessive et très spirituelle, mais d'une mauvaise santé, et habituellement souffrante et inquiète d'elle. Je la chéris comme une mère ; et quoiqu'elle ait une fille, elle m'a traitée toute ma vie comme si j'étais la sienne. J'avais tort de dire que j'étais chez elle en ce moment; c'est à sa fille, la
duchesse de Levis *; qu'appartient celte terre. Cesl aussi une aimable personne, mais froide et peu communicative. Nous sommes liées dès notre enfance ; — seulement depuis deux ans plus intimement. Elle a sept ans de plus que moi ; elle est encore belle et a des manières extrêmement nobles. — M. de Duras * est ici. J'aurais peur d'être accusée de partialité si je vous parlais de lui avec beaucoup de détail, mais j'espère que vous le connaîtrez quelque jour. Ma belle-mère ^ que j'ai laissée à Paris, est une personne du premier mérite, reli^euse sans aucune superstition et en tout point la femme forte de TEvangile. La princesse de Chimay S son amie, demeure avec elle ; avec un extérieur beaucoup plus doux, et la même force et la même résignation, elles tirent toutes deux leur courage de la même source. Mais mon amie à moi, ma Joséphine*, ma sœur d adoption, celle à laquelle m'unit une amitié de toute ma vie, commencée au berceau et qui ne finira qu'à la mort, je ne vous en parle point. Elle n'est pas à Paris et n'y reviendra que dans quinze jours. Vous Taimeriez, aimable Rosalie, votre cœur saurait apprécier le sien et sentir les mérites de son charmant caractère. Son mari est un petit neveu du duc de Montausier (gouverneur du duc de Bourgogne sous Louis XIV;, il se nomme M. de Montausier de Sainte-Maure : leur existence est très agréable, et la Révolution leur a laissé de la fortune. Nous avons encore une amie commune, une charmante personne, M"* de Cossé. Vous vouliez connaître mes entours, en voilà une partie. Ajoutez-y une tante de Poix* et sa famille, que vous connaissez de réputation, et votre aimable intérêt sera satisfait. Mais je ne le suis pas en voyant quelle grande partie de cette lettre j'ai employée à vous parler de moi. J'exige que la réponse
1. Gasion-Pierre-Marc, duc de Lévis ; 7 mars 1764 — 49 février 1830 ; marié 26 mai 1785 à Pauline-Loaise-Françoisc de Paule Charpentier d'Ennery, morte 31 octobre 1819,
f . Amédéc-Bretagne-Malo de Durfort, duc de Duras, né à Paris, le 5 avril 1771, mort à Versailles le 1" août 1838 ; — marié le 27 novembre 1797 À Qaire-Louise-Rose-Bonne de Coêlnempren de Kersaint.
3. Emmanuel-Céleste-Aug^sUn. appelé le duc de Durfort du vivant de son père, ensuite duc de Duras, né à Paris le 28 août 1741, mort à Londres le 20 mars 1800 ; marié le 16 décembre 1760 à Louise-Henriette-Charlotte-Philippine de Noailles, morte le 12 février 1832.
4. Marie-An ne-GabrielIe-Josèphe-Françoise-Xaviére d'Alsace d'Hênin Liétard, princesse de Chimay.
3. Antoinettc-Joséphine-Gîlberte de Damas deMarillac : 13 décembre 1776 — 19 septembre 1839; mariée le 5 septembre 1797 à Louis- Auguste-Marie-César marquis de Sainte-Maure Montausier.
6. LouiS'Philippe-Marc-Antoine de Noailles, prince de Poix, né 21 novembre 1752 — i'à février 1819; marié 6 An ne-Louise-Marie doBeauvau.
me parle de vous avec autant de détails et qu'à mon retour en Suisse, je puisse connaître parfaitement tout ce qui vous appartient et vous touche.
Mille tendres compliments à M™* de Gharrière ; choses aimables sans fin à M. et à M™' d'Ariens, au bon docteur Schoell. Je joins ici de Toutremer ; il ne restait chez le marchand de cette espèce que le peu que je vous envoie. Si vous en êtes contente, je vous en apporterai au printemps. Adieu, chère ! voici une lettre de la longueur de laquelle je suis honteuse. Pardonnez-la-moi et comptez à jamais sur la tendre amitié que je vous ai vouée. Mes petites filles veulent être rappelées à votre souvenir.
Paris, iO décembre [1805].
N'ai-je pas à me justifier, aimable Rosalie, et vous êles-vous aperçue d'un silence qui m'a coûté souvent des regrets ? Ma tendre amitié aurait besoin d'aller vous chercher sans cesse ; vous me l'avez permis et il a fallu une suite de contrariétés pour m'en empêcher. J'ai eu tout le mois dernier une espèce de fluxion sur les yeux qui, sans être une maladie, m'ôtait la possibilité d'écrire. Depuis, ma petite Félicie a été sérieusement malade ; et, livrée à mon inquiétude, j'ai été tout à fait incapable de penser à rien autre chose. Elle va mieux depuis deux jours, et le premier usage que je fais de ma tranquillité et de mes yeux est de venir à l'aimable amie que j'ai laissée à Lausanne, — qui me fait considérer ce lieu comme une autre patrie et qui répand tant de charmes sur l'idée d'y revenir. Je la conserve, cette idée, comme un des plus agréables projets que j'aie jamais formés. Je me représente ma charmante habitation de Tété prochain et je me refuse à toute idée d'acquisition qui pourrait déranger un si bon arrangement. Tout m'y fait penser, depuis la mauvaise esquisse jusqu'aux jolies petites plantes que nous avons ramassées ensemble, dont je tâche de ne pas oublier les noms, parce que c'est vous qui me les avez appris et que je mets du prix à tout ce qui vient de vous. Il semble que depuis que j'en suis éloignée, je sente mieux encore le charme des bons moments que vous me faisiez passer à Lausanne, et que je ne puisse retrouver l'aimable conversation qui ne tarissait jamais, et l'accord de manière de voir et de sentir que rien ne remplace parce que rien n'est au-dessus dans le commerce habituel de la vie. Combien est loin de là la dissipation de Paris et ce cercle d'occupations frivoles, de visites ennuyeuses dont on ne peut se dispenser, parce qu'ici la dissipation même a ses devoirs. Je tâche de me concentrer le plus possible dans ceux qui
sont près, de mon cœur. Je vis dans ma famille et avec mes amis ; mais, malgré soi, on est entraîné, et ce n'est jamais sans regrets que je sors de ce doux intérieur auquel pourtant il manque un de ses plus grands charmes : — ma chère M"* de Sainte-Maure n*est pas encore revenue de Bourgogne ; elle ne sera ici que le mois prochain ; — elle est retenue par son bon cœur auprès d'une bellesœur dont Tenfant est mourant ; et, si vous la connaissiez, vous sauriez que le malheur est pour elle un attrait, comme serait pour une autre la beauté, l'esprit ou l'élégance.
Je me suis réjouie de savoir votre chère Suisse bien à l'abri des orages de la guerre. Il faut espérer que la voilà terminée, cette guerre. Mais est-ce solidement? Bien des gens en doutent. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faudrait maintenant nous donner une nouvelle provision d'étonnement. La mienne est épuisée.
Voici le petit pain d'outremer, prêt depuis longtemps; le carton et l'outil partiront par l'homme dont vous m'envoyez l'adresse. J'y joindrai un ornement d'église que vous serez assez bonne pour faire remettre à la baronne d'Hoika ; il est fort commun ; mais on me Ta donné pour la chapelle de Lausanne, et je ne me suis pas cru des pouvoirs pour refuser. J'espère aussi un peu d'argent.
La saison est trop rigoureuse pour les plantes. Je ne les ai pas oubliées; j'en ai retenu plusieurs qui partiront au mois d'avril. Mille tendres compliments à Madame votre tante. Je me figure qu'il est bien inutile de vous parler de ma tendre amitié, et si vous en doutez jamais, vous serez la plus ingrate personne du monde.
Paris, 15 avril [1806].
Que je rends grâces à cette chère Rosalie de cette aimable et bonne lettre qui me rend le courage de vous écrire I Je vois que vous m'entendrez, que vous m'excuserez ; que votre cœur n'a pas douté du mien... Que j'avais besoin de cette certitude! Et cependant je n'osais la réclamer. Je sentais que vous deviez m'accuser, et alors je me trouvais coupable. Je ne puis dire que je sois entièrement exempte de tort. Quelque chose devait-il m'empôcher de vous écrire ? Et quand j'avais des peines, n'était-ce pas à vous que je devais les confier ? N'était-ce pas dans votre cœur, si bon et si sensible, que je devais chercher des consolations ? Vous avez deviné juste. J'ai eu bien des chagrins cet hiver; tous nos amis ont été malheureux, la plupart ne sont plus à Paris. Amédée est parti pour Toulouse, il y a à peu près cinq semaines. Et comment vous dire que je vais le rejoindre ?... Que nos aimables projets de Suisse ne peuvent plus avoir lieu cette année I Cette ligne me
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coûte à écrire. Je retardais. Il me semblait qu'en attendant encore, quelque événement peut-être viendrait changer cette pénible décision. 11 faut donc renoncer à vous voir, à habiter ma chère petite maison ! Que j'envie cet heureux Anglais qui va remplir ma place ! Mais souvenez- vous, ma chère, que si mon retard a fait manquer à Madame votre tante cette bonne occasion de louer pour Tété, si l'Anglais est fixé ailleurs, j'entends que la maison m'appartienne ; je l'avais retenue et je ne me consolerais pas d'avoir causé le moindre tort à M"' votre tante. Considérez-moi donc dans ce cas comme votre locataire. Je le serai, j'espère, en effet, l'été prochain, et j'ai besoin de fixer cette douce espérance pour commencer sans un vif chagrin mon long voyage. Je partirai d'ici dans dix ou douze jours. Je vais en calèche avec mes chevaux et à très petites journées. Tout ce plan était fait pour la saison, et je comptais bien vous enlever tous les soirs et vous mener promener dans cette calèche que je viens de faire faire et qui est extrêmement jolie. Nous aurions été botaniser encore ensemble et commodément. Nos visites chez M"*® de Montolieu n'auraient peutêtre pas été accompagnées d'un tel guignon ; — nous aurions été à Bex chez Thomas, et puis à Chamounix passer ces huit jours que vous me promettiez avec tant de bonté. Tannée dernière. — Faut-il donc remettre ces douces parties si loin qu'un an ! Et d'ici là, ne m'aurez-vous point oubliée ? Dites-moi que non, bien vite que non ! Si vous saviez quel chagrin me causerait cette idée, vous me l'ôteriez pour jamais.
C'est dans les Pyrénées que je dois retrouver M. de Duras. Nous nous donnons rendez-vous à Bagnères. Vous avez peut-être entendu parler de ce joli endroit, digne d'être comparé aux plus riantes parties des Alpes. On y prend des eaux ; ce sera cette année le lieu de réunion de beaucoup de personnes de Paris. Ce grand monde ne me plaît pas, mais l'idée de revoir les Pyrénées a du charme pour moi. J'y ai des amis, des intérêts, et cependant je suis malheureuse. Enfin je vous dis ce mot, je connais si bien votre cœur qu'il me semble que je n'ai rien à ajouter et que je suis sûre de votre intérêt ; oui, je répète qu'il y a en nous quelque chose de congénial, et que nous ne serons jamais étrangères l'une à l'autre! Voyez jusqu'à quel point ma confiance en votre amitié m'a fait arriver ! Voyez combien j'y compte ! Ditesmoi donc si j'ai raison.
Mes petites filles se portent à merveille ; comme vous le croyez bien, elles viennent avec moi. Nous nous arrêterons quelques jours au Bouil chez ma grand'mère,M"*de La Tour du Pin. Revoir cette charmante personne, passer encore une semaine dans son intérieur: admirer cet heureux ménage est un des grands plaisirs que
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je me promets pendant le voyage. Il sera encore augmenté si vous êtes assez aimable pour m'y adresser une lettre : au Bouil par Saint-André de Cubzac, Gironde. N'allez pas me punir de ma paresse et me priver de ce bon souvenir de vous. Croiriez-vous que la caisse, la fameuse caisse, est encore dans mon antichambre ? Elle a été portée deux fois rue Git-le-Cœur, mais votre homme n'est jamais à Paris, et comme on ne veut point donner de reçu, la crainte qu'elle ne soit perdue a engagé mes gens à la rapporter. Cependant on leur a dit la dernière fois que Weiber serait ici le 20, et on ira.
Vous y trouverez quelques pelils souvenirs qui, j espère, vous feront penser à moi, — une tasse pour le bon docteur Schoell, les outils de M"* Serjean, un ornement d'église pour la chapelle et 6 louis à peu près qu'a produits une petite quête pour cette même chapelle et que vous serez assez bonne pour remettre à l'excellente baronne. Vos amis le com. de Buffevent et M. (je Saint-Vincent se portent bien. Je n'ai que la place de vous dire, et à Madame votre tante, un tendre adieu.
Paris, i9 avril [1806].
Vous êtes si bonne que je ne crains point de vous importuner en vous procurant une occasion d'être utile. Voilà, chère Rosalie, Topinion que j'ai de vous; et, entre toutes les qualités que je vous reconnais, se trouve, au suprême degré, la bonté. Vousen aurezpour M. de Fleury qui vous remettra cette lettre. Il désirait vivement une recommandation pour vous, et j'ai pris sur moi de la donner. Je le connais peu et seulement de cet hiver, mais tout ce que j'en ai vu est bon el estimable. C'est une conformité de goût pour le dessin qui m'a fait faire connaissance avec lui. Il peint à merveille et va aux bords du lac de Genève pour chercher quelque beau tableau, ce qu'il trouvera facilement ; s'il va à Lausanne, indiquezlui les beaux aspects, et s'il a besoin de renseignements, soyez assez bonne pour les lui donner. Gomme cette lettre sera peutêtre longtemps sans vous parvenir et qu'il est possible qu'elle ne soit jamais remise, je n'entrerai point en détails, je les réserve pour une longue lettre que j'écrirai de ma route, et je dis bien vite adieu à ma chère Rosalie qui me plaindrait si elle me voyait enterrée dans les paquets jusqu'au cou et dans tous les embarras d'un prochain départ. Encore, si c'était pour Lausanne !
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Poitiers, lundi. 12 mai [1806].
Vous o€ VOUS doutez pas, chère Rosalie, que, depuis votre dernière lettre, je vous ai déjà écrit deux fois ?Je vous ai recommandé un homme de ma connaissance que la Révolution a fait peintre et qui va dans vos environs chercher de beaux tableaux. C^est, à ce qu'il m'a paru, un homme de bonne compagnie ; je le connais par M"** de Livron dont vous m'avez entendu parler, je crois. Il désirait vivement une lettre pour vous, et, connaissant votre bonté, je n'ai pas eu le courage de refuser. D'ailleurs, il ne vous sera point importun et ne doit rester qu'un instant à Lausanne, et c'est surtout pour des renseignements que je vous Tai adressé. Par la même voiture que lui est partie enfin cette fameuse caisse. Je o'ai rien à ajouter aux petites instructions sur ce qu'elle renferme. Si seulement vous avez encore quelques batzs à moi, ils serviront à payer le port, je vous devrai le surplus. J'espère toujours visiter Lausanne l'année prochaine. C'est un doux projet que j'aime à entretenir et que je crois fondé. Il est possible que je passe l'hiver dans nos pays méridionaux. Ma santé rendrait ce parti raisonnable ; depuis quelques mois je souffre de la poitrine, et cette maladie devient si commune et si meurtrière que le mot seul en effraye ; chère Rosalie, je ne suis plus ni si prête ni si résignée que vous, — je veux vivre, et lorsque je regarde mes chères filles, lorsque je pense à mes amis, je le veux bien davantage. Ce serait un charmant voyage que de gagner Lyon par les Cévennes ou l'Auvergne ; et peulrêtre dans ce temps-ci de l'année prochaine, je serai sur cette route pour vous aller joindre. Combien je serais heureuse de cette réunion f J'ai besoin d'y penser pour ne pas me désoler tout à fait que ma petite maison soit habitée par un autre et pour penser que je la lui prête seulement... Mais tous ces songes ne me rapprochent pas de vous! Je voudrais bien trouver de vos nouvelles auBouil. Je l'espère, parce que vous êtes la bonté même.
Notre voyage a été des plus heureux; les enfants, les chevaux, la calèche, — tout s'est bien porté. J'ai commencé par visiter mes pauvres exilés. J'ai trouvé un bon château, toute une Camille rassemblée avec tous les conforts de la vie ; mais qu'est-ce que cela dans un lieu si désolant, si tourmentant, et ne sentant rien que le prix de ce qui leur manque ? Une autre personne dans la même situation, que j'ai vue à Tours, est.aussi peu résignée. On dirait que dix ans d'émigration ont dû être une leçon pour supporter le malheur, mais c'estprécisémenttoutle contraire. On croit avoir payé sa dette, et on jouissait si bien de toutes ces douceurs.de
société, d aisance, des plaisirs de Paris, toutes choses sur lesquelles on n'avait pas eu encore le temps de se blaser, que la privation en paraît tout à fait insupportable.
Il est possible aussi que vous vojiez M"* de Livron à Lausanne. C'est une personne d*esprit et de mérite, et remplie de bonté. Elle vous remettra un mol de moi, mais son voyage est incertain et je n'y crois pas.
Je serai à Pau, je crois, vers le 3 ou le 4 de juin ; j'irai presque aussitôt à Saint-Sauveur, un petit village au fond des montagnes, où il y a des eaux bonnes pour la poitrine et les nerfs, et où, à cette époque, il n'y aura encore personne. J'y passerai trois semaines. M. de Duras viendra me joindre à Pau, à ce que j'espère. Il est toujours à Toulouse. Nous nous établirons ensuite àBagnères où beaucoup de personnes de mes amis doivent venir. Nous y resterons jusqu au mois d'octobre. M. de Duras retournera probablement alors à Paris à cette époque, et, si je suis souffrante, au lieu de le suivre, je resterai soit à Pau, soit dans quelque ville du Languedoc jusqu'au printemps suivant.
Vous êtes la seule personne à laquelle j'aie encore parlé de ces arrangements. Vous voyez comme j'obéis à l'ordre de vous parler de ce qui m'intéresse. Faites donc de même si vous voulez m'encourager. Adressez vos lettres à Tarbes, Hautes-Pyrénées ; — ne devant passer qu'un instant à Pau, celles que vous y adresseriez seraient retardées. — Je voudrais bien que la première contînt une jolie petite fleur de la saison; je voudrais aussi votre talent pour peindre à la place des Alpes celle des Pyrénées. J'ai vu l'autre jour dans un herbier une espèce de verbascée [?] des Pyrénées dont les feuilles sont revêtues d'un duvet rouge qui ferait un bel effet en peinture. H m'a fait penser à vous, et, comme on m'en a donné un échantillon, j'en joins ici une feuille. Dites-moi si vous le connaissez.
Adieu, chère et aimable Rosalie, ne m'appelez donc plus Madame, ou je vous appelle aussi Mademoiselle, et c'est un mot si long et si formai qu'il me semble impossible de ne pas ajouter quand on s'en sert : j'ai l'honneur d'être votre très humble, etc. Oublions ces ridicules formules. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je le crois. Cette assurance me rend heureuse; et, si vous ne croyez pas que mon cœur vous paie sa dette avec usure, vous êtes une très ingrate personne. Adieu. Mille compliments et choses aimables à Madame votre tante et à M"*'d'.rlrtens, ne m'oubliez pas auprès du bon docteur Schoell et de M"*** de Montolieu. Adrien *