Scène du baiser, dans Dominique
« Nous nous rapprochâmes; il restait à joindre les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tôte renversée, les yeux clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous mes baisers. Puis, une terrible contraction la fit tressaillir : elle ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma hauteur, et, se jetant à mon cou, de toute sa force, ce fut elle à son tour qui m'embrassa.
« Je la saisis de nouveau : je la réduisis à se défendre, comme une proie se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que nous étions perdus ; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât d'un homme, la pitié... La chère victime fit un dernier effort : c'était peine inutile, je ne la tenais plus. Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me voyait réduit, comme si instantanément elle avait senti qu'il n'y avait plus entre nous ni discernemenl du devoir, ni égard, ni respect, que cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait se démentir, avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui sur ces anciens souvenirs toutes sortes de terreur et de honte, Madeleine marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là seulement, elle se retourna et s'enfuit... »
Le portrait, dans Edouard :
« Ce portrait de M"' de Ncvers qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui dis-je point adieu ! Je baisais cette toile froide.
je reposais ma télé contre elle; tous nos souvenirs, tout le passé, toutes nos espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas en moi-même la faculté de briser le lien qui m'attachait à celle image chérie; je m'arrachais à ma propre vie en déchirant ce qui nous unissait. C'était mourir que de renoncer ainsi à ce qui nous faisait vivre... »
Le pobtrait, dans Dominique :
« C'était un portrait... Madeleine était là devant moi, qui me regardait, mais avec quels yeux ! dans quelle attitude î avec quelle pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer! Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables qui me torturaient le cœur depuis près de deux années ; je lui demandais grâce et pour elle et pour moi î Je lui racontais ma vie tout entière... Il y avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux, l'indéGnissable dessin de la bouche, donnaient à cette muette effigie des mobilités qui me faisaient peur... Le lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que jamais. »
Le nom de Fhéroïne dans le roman de Fromentin, M"* de Nièvres, rappelle fatalement Théroïne du roman de M"* de Duras, M"* de Nevers.
Ce n'est pas seulement le quasi-anagramme qui rapproche ces deux noms ; ce n'est pas seulement une ressemblance d'aspect. C'est la géographie qui les enchaîne l'un à l'autre : l'un appelle l'autre : Nièvre, Nevers.
Avoir donné ce nom, à Madeleine, quel souvenir ! ou quel oubli!
Dominique fut le premier et le dernier roman de Fromentin. Sa veine, à peine ouverte, tarit dès le début, malgré rexcilation d'un succès relatif. C'est qu'elle n'était que veine indigente et combinaisons d'emprunt.
Ce que j'ai dit d'Edouard^ « modèle » de Dominique, n'est pas pour diminuer l'œuvre de Fromentin en ce qu'elle a d'original, mais pour relever Edouard, l'actualiser, le remettre à son rang et à sa place, l'associer en quelque façon à la fortune grandissante de Dominique*.