J'ai sous les yeux la quatorzième édition
L'œuvre de Fromentin est un roman, — le mot est de lui, — de sensibilité extérieure.
Edouard est un roman d'intimité et de psychologie. La société la plus brillante s'y peint avec ses habitudes, ses préjugés, ses délicatesses exquises. Société évanouie ! Par certaines clôtures et par certains usages, c'est en effet le passé, un passé charmant et poétique. Mais par la passion vivement sentie et rendue, c'est réternel présent.
Le succès, sous la Restauration, en fut soudain et très vif.
11 se retrouve et se prolonge dans le succès de Dominique.
« Le chef-d'œuvre du roman psychologique », ce n'est pas, quoi qu'en ait ditSchérer, Dominique ;cq serait plutôt £rfowarrf.
Les romans inédits de M"' de Duras, le Moine et Olivier^ ou le secret^ sont-ils donc condamnés à ne jamais paraître ? Sainte-Beuve « aimait à croire », en 1834, qu'ils seraient « publiés avant peu ». Quinze ou vingt ans plus tard, il écrivait : « On n'a plus à espérer de voir rien paraître des autres productions de M"** de Duras, auxquelles elle attachait pourtant bien du prix, dont elle avait, par son testament, désigné l'éditeur, et que la circonspection excessive de la famille a retenues assez longtemps pour que l'heure de les publier soit passée. Les ouvrages d'esprit ont aussi leur saison. »
Si ces romans n'étaient que fictions et œuvres d'art, on pourrait s'en tenir à l'arrêt du grand critique, non sans regretter que la volonté et l'espoir de l'auteur n'aient pas été rempUs. Mais le nom de M°** de Duras est de ceux que l'histoire littéraire veut ajouter à son trésor. Ses œuvres si délicates, et d'ailleurs peu encombrantes, nous restituent, avec les noms d'une très noble famille, la physionomie d'un régime, d'une société, d'un milieu qu'il convient de ne pas oublier. C'est la vieille France ressuscitée dans sa grâce, son langage, son accent, avec ses habitudes d'élégance et quelques-uns de ses préjugés, en une période de transition et de tristes pressentiments, et qui achève de mourir.
De plus, M"* de Duras fut l'amie de Chateaubriand. C'est elle qui, par son influence, ouvrit et rouvrit la carrière à Thomme politique^ le modéra au plus fort de ses impulsions, le releva de plus d'une lourde chute, l'encouragea du regard et de la voix> lui fit atteindre le prix de la course. Un juste hommage lui sera rendu tant que vivra le nom prestigieux de l'Enchanteur. La
382 LA DUCUeSSe de DUBAS et CHATKAUBRtAXD
curiosité la plus sympathique s'exercera à son sujet tant que seront lus les Mémoires (foutre-tombe. On voudra savoir en particulier ce qu*étaient les œuvres qui valurent à son nom d'être associé aux noms de M"** de La Fayette et de Staêl, et si elles soutiennent sans fléchir cette louange peu banale. Après avoir lu Ourika^ Edouard et les Réflexions, on voudra, par entrainement de lecture et goût littéraire, connaître les œuvres inédites. On le voudra surtout parce que ces romans, aussi bien que leurs aînés, doivent renfermer des confldences émues, bonnes à recueillir, confidences que la critique, désormais avertie, aurait plaisir et facilité à dégager des fictions et des mélanges. On aurait là, racontés par elle-même, des récits d'intimités qui, tout vibrants d'émotions vraies, nous intéresseraient aux fictions elles-mêmes et que l'on pourrait comparer aux Mémoires de Sophie. Grâce au jour nouveau qui les éclairerait, ces petites compositions s'actualiseraient en quelque manière ; elles retrouveraient l'opportunité de l'heure et la faveur d'un renouveau.
La preuve que les Nouvelles inédites sont, elles aussi, pleines de confidences et toutes d'intimité, je la trouve dans les pensées que Sainte-Beuve avait notées au cours d'une lecture d'Olicier que M"* de Rauzan lui avait permis de faire : « Il y a des êtres dont on se sent séparé comme par ces murs de cristal dépeints dans les contes de fées : on se voit, on se parle, on s'approche, mais on ne peut se toucher ; » et les autres que j'ai déjà citées, allusions à Félicie.
Voici ce qu'en dit M"* de Duras dans sa correspondance :
15 mai [1824].
Puis, j'ai fait un Moine du mont Saint-Bernard ; c'est un abbé d'autrefois, bien factice d'esprit et de cœur, mondain sans être scandaleux, dans lequel l'éducation et l'influence des mœurs de ce temps ont détruit le naturel et la vérité et simplicité du caractère, et qui est ramené à tout cela et même à la vraie piété par l'amour. Car rien ne détruit le factice, et tous les genres de factice, comme la passion.
Puis, j'ai fait un autre roman dont je n'oserais vous dire le sujet. C'est un défi, un sujet qu'on prétendait ne pouvoir être traité. Je vous en dirai seulement le titre : cela s'appelle Olivier eu le Secret.
A présent, je fais des Mémoires, la vie d'une femme racontée par elle-même. Cela est à moitié. Je n'y travaille plus. Tout ce beau zèle s'est passé, je ne suis pas sûre de finir ; il paraît que j'en pourrais dire autant de cette lettre...
Nous savons que M°** de Duras « aimait les lieux comme des amis ». Ses récits doivent donc être dépositaires des sentiments qu'ils lui avaient inspirés. Je n'imagine pas que la Suisse, — où elle vécut deux des mois les plus heureux de sa vie, et où elle avait acquis une amitié qui lui convenait si bien — puisse n'être pas rappelée dans l'un ou Tautre de ses romans, et il y aurait lieu de supposer que c'est dans le Moine ou l'Abbé du mont Saint-Bernard, Là se peuvent rencontrer quelques passages consacrés aux montagnes, aux glaciers, au beau lac, à Lausanne ; là peut-être se montrerait, ne fût-ce que de profil, la bonne et souriante figure de Rosalie de Constant ; et il y aurait piquant intérêt à voir sous quels déguisements de nom^ d'âge ou même de sexe, avec quel choix d'expressions, avec quelle fidélité de traits et de souvenirs. M"** de Duras écrivait à Rosalie : a Faites-moi l'emplette d'une petite vue de Chamonix à la gouache. Je la voudrais prise de manière à ce que Ton vît le mont Blanc et tous les glaciers en arrivant du côté de Genève, On a cette vue après avoir passé le petit village qui s'appelle, je crois, Ourche ou les Ourches. On voit tous les glaciers, Chamonix en bas et le mont Blanc au-dessus. Il faut avoir au moins ce charmant pays en peinture puisque je ne le puis en réalité. »
Ainsi aimàit-elle à revoir et à se souvenir, et non seulement en peinture, mais pour décrire. Et la Bretagne, patrie de Kersaint, et où fut son berceau, la Bretagne, si poétiquement chantée par le cher frère René, n'est-il pas permis de supposer que M°* de Duras chercha l'occasion d'en parler? Et ne serait-on pas curieux de savoir sous quel aspect elle l'a dépeinte, et si la puissante personnalité de Chateaubriand n'anime pas quelque noble personnage du roman, et à quels traits, sous la figure de convention, on le pourrait reconnaître.^ Elle écrivait à son ami, alors ambassadeur à Londres : « Je vous attends pour vous lire mon nouveau roman ; l'héroïne en est Bretonne. Je suis impatiente de savoir si vous l'aimerez. » Cette Bretonne ne tiendraitelle pas beaucoup de Claire de Kersamt-Duras ?
Ne saurons-nous jamais en quoi Théroïne du Moine se rap«
proche ou diffère de la fille des vieux Druides, rimmorlelle Velléda — Nathalie-Velléda ?
Je me laisse aller volontiers à de telles suppositions, sachant que M""' de Duras se plaisait aux souvenirs : « Mon imagination est bien plus dans le passé que dans Tavenir. J'ai été ainsi toute ma vie. Je rêverais tout un jour sur un quart d'heure d'il y a dix ans. »
L'océan qu'elle avait vu de ses premiers regards, et qu'elle traversa pour aller aux Antilles, Edouard nous raconte qu'il l'a traversé ; les impressions qu'il dit avoir éprouvées ne sont autres que celles de l'auteur, vivement ressaisies et dépeintes. Il faut se borner et s'en tenir à un ou deux traits. M"" de Duras écrivait à Rosalie en 1812 : « Cette rêverie, ce sentiment profond de l'existence de Dieu et de son rapport avec notre âme, je ne l'ai jamais senti qu'en regardant le ciel semé d'étoiles, ou quelquefois, dans mes longs pèlerinages, lorsque la mer ballottait notre vaisseau. » Et dans Edouard : a Le firmament semé d'étoiles se réfléchit dans une mer tranquille. . . L'infini est partout, dit-il, on le voit là (en montrant le ciel) ; on le sent ici (en montrant son cœur) . Et cependant quel mystère ! Qui peut le comprendre ? Ah ! la mort en a le secret. Qui pourrait douter de l'existence de Dieu, en contemplant ce beau ciel ? » *
L'Angleterre, si accueillante aux émigrés, et dont M°® de Duras admira toujours le vrai et large libéralisme, est louée de n'opposera la supériorité du talent, quelle que soit l'infériorité de la naissance, aucune barrière ni pour l'admissibilité aux plus hauts emplois, ni pour les alliances les plus distinguées : a Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes!... Que j'admirais ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par l'espérance!... »
De tels souvenirs, malgré le caprice des fictions auxquelles ils seraient mêlés, ou plutôt grâce à l'absolue sincérité que favorisenties fictions, nous donneraient un nouveau portrait de M"* de Duras avec une intime et diverse ressemblance que n'égaleraient jamais ni le portrait le plus artistement fouillé, ni la biographie la plus scrupuleusement exacte.
Je forme le vœu que ces Nouvelles inédites soient enfin publiées, conformément à la volonté testamentaire de la duchesse