LIVRE VII
Les réunions de société, interrompues par les désordres et les désastres de la Révolution, essayèrent de se reconstituer sous le régime protecteur du Consulat et de TEmpire. Mais bientôt il fallut se rendre à Tévidence : pour une critique un peu vive, pour un quolibet réussi à l'adresse du nouveau Pouvoir, pour un souvenir mêlé d'espérance accordé aux Bourbons, les membres qui formaient ces cercles plus ou moins frondeurs se voyaient chassés du territoire, ou relégués hors de Paris, à telle ou telle distance, dans Fisolement de la province. Là, du moins, pouvail-on se réunir en famille : dédommagement trop insuffisant pour certaines natures qui ne se sentaient vivre qu'à Paris ; bonheur encore pour d'autres âmes qui savaient se contenter du a cercle » familial, et combien élargi! dans les vieilles demeures seigneuriales. M"® de Duras comptait parmi ces dernières. M"* de Chateaubriand aussi. Celle-ci disait dans ses souvenirs et notes, rédigés à l'intention des grands Mémoires de son mari :
ce Cette vie de château était tort agréable et fort à la mode sous Bonaparte : une partie de la société, celle qui n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l*année à la campagne.
« Sous l'Empire les réunions étaient possibles; on pouvait être d'opinion contraire sans s'arracher les yeux, de sorte que nous nous sommes trouvés nombre de fois réunis, par exemple à Champlâtreux et au Marais, avec tout ce qu'il y avait de plus bonapa^ liste. Sous la Restauration, il n'en a pas été de môme; chacun avait la prétention d'être royaliste, et surtout que son voisin ne le fût pas... »
Si l'on veut saisir au vif le chagrin des autres, même le désespoir de ne plus se réunir à Paris, après en avoir quelque
temps recouvré le bonheur, il faut relire ce passage d'une lettre de M""' de Duras :
Poitiers, 12 mai 1806.
J'ai commencé par visiter mes pauvres exilés ! J'ai trouvé un bon château, toute une famille rassemblée avec tous les conforts de la vie ; mais qu'est-ce que cela dans un lieu si désolant, si tourmentant, et ne sentant rien que le prix de ce qui leur manque ? Une autre personne dans la même situation, que j'ai vue à Tours, est aussi peu résignée. On dirait que dix ans d'émigration ont dû être une leçon pour supporter le malheur; mais c'est précisément tout le contraire ; on croit avoir payé sa dette ; et on jouissait si bien de toutes ces douceurs de société, d'aisance, de plaisirs de Paris, toutes choses sur lesquelles on n'avait pas eu le temps de se blaser, que la privation en paraît tout à fait insupportable.
A Paris, les anciens émigrés évitaient de se rencontre à jour et à heures fixes, par crainte d'une police toujours aux aguets, et d'ailleurs façonnée à tous les genres d^inquisition, même visà-vis de ses agents et de ses chefs. Sur la fin du régime impérial, des réunions plutôt littéraires se tinrent ou s'essayèrent chez M'"*' de Duras, prélude de son cercle sous la Restauration.
Sismondi disait dans son journal qu'il avait rencontré chez M"* de Duras, le 14 mars 1813, M. de Chateaubriand et qu'il l'avait entendu causer ; et, le 25 du même mois, ce que M. de Chateaubriand avait encore parlé religion chez M"* de Duras ».
Sous le régime libéral de la Restauration, et dès les premiers jours, les réunions mondaines reprirent de plus belle. Quelque chose se retrouva de cette douceur de vivre qu'avait connue le XVIII* siècle, avant la fièvre révolutionnaire. Faire partie d'un ou de plusieurs salons, être libre d'y aller selon son attrait et d'y parler selon son opinion ou son caprice, ce fut comme une renais* sance dans une plénitude de sécurité qui doublait le prix de la vie, — comme le réveil soudain de facultés comprimées ou refoulés, — comme un jaillissement de paroles et de pensées, — comme un épanouissement plein de promesses et de sourires, après les rigueurs d'un long hiver. On avait besoin de se voir, de se revoir, de se souvenir en commun, de causer comme autrefois, et plus que jadis, après un si long jeûne, après de si cruelles épreuves. Dans les milieux cultivés, U y eut une éclosion de cer*
des, favorables ou hostiles à la Royauté, et que la Royauté n'essaya pas de comprimer.
Parmi tant de salons inaugurés à la fois, quelques-uns furent les excitateurs et les consécrateurs, peut-être môme, à quelque degré, les collaborateurs des talents politiques et littéraires, voire des génies qui devaient illustrer ces quinze ans, long espace d'un régime au xix* siècle.
Chaque classe et chaque parti, et dans un même parti, chaque nuance eut sa représentation, son symbole, son organe, son centre d'influence dans un salon.
Celui de M"® de Duras se trouva bien vite primer. Il fut le plus influent et le plus recherché. Reine de la société par un ensemble de dons et de circonstances, elle tint élégamment le sceptre de la conversation et de l'esprit. La couronne idéale allait bien à son beau front. Elle aimait le mouvement, les idées, les nouvelles, le talent, la vie sous toutes ses formes et manifestations. Elle aimait le monde, et ses goûts s'accordaient parfaitement en cela avec ceux de son mari : « M. de Duras aime le monde », déclare-t-elle dans sa correspondance.
A l'éclat du nom, un des plus anciens et des plus considérés de la vieille monarchie, s'unissait le prestige de la charge du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre. Lors des grandes réceptions à la Cour, j'ai lu, quelque part, que l'honneur de faire les honneurs du Palais était réservé à la duchesse de Duras. Il faut ajouter à ces prestiges la séduction d'un logement aux Tuileries. On imagine le plsusir qu'il y avait à dire : « Je passe la soirée aux Tuileries, chez la duchesse de Duras », et l'empressement à se rendre chez une dame de la Cour qui pouvait dire : « J'ai vu Villèle chez le Roi. » — Rien ne montre mieux l'influence de ce salon en un tel lieu que la plainte du duc de Richelieu, Président du conseil. Mécontent et inquiet de l'opposition que son ministère rencontre chez elle, — depuis le coup porté à Chateaubriand en 1816 — il la fait avertir par un ami commun, le marquis de Verac ; puis, il lui soumet directement ses doléances : « Ce n'est point par vanité ministérielle que nous désirons votre indulgence et celle des salons des T huileries (sic) * pour ce que nous croirions devoir faire, mais parce que la tâche difficile que nous avons entreprise nous rend