‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 53 sur 88 · Chateaubriand écrivait aussi « Thuîleries · texte numérisé non relu

Chateaubriand écrivait aussi « Thuîleries

nécessaire l'appui général et qu'il est surtout indispensable que les personnes qui, par situation, semblent être sous l'influence directe du Roi, n'aient pas l'air de se séparer de nous. »

Soit aux Tuileries, soit à l'hôtel de la rue de Varennes, le salon de M"*' de Duras était le rendez- vous, non seulement de la noblesse, mais de tout ce que Paris comptait d'hommes illustres ou distingués dans les lettres, les sciences, les arts, la politique, la diplomatie : nulle « caste » n'en était exclue, nulle opinion, dans les limites constitutionnelles. Il fut le point de rencontre où la vieille et la nouvelle France fusionnèrent et apprirent à se connaître ; où l'esprit, le talent, les services équivalaient aux quartiers de noblesse. La noblesse s*y faisait plus ouverte, plus consciente des temps nouveaux, à l'exemple de la maîtresse de maison, fidèle aux traditions libérales que son père lui avait léguées, en même temps qu'au dogme de l'hérédité monarchique.

Les étrangers de marque qui affluaient à Paris de toutes les parties de TEurope, princes et princesses, ambassadeurs, hommes politiques, savants, artistes, lettrés, grandes dames, étaient prévenus au loin et n'arrivaient pas sans lettres d'introduction auprès de la duchesse de Duras. Ils s'estimaient heureux d'être accueillis dans ce salon renommé, d y prendre contact avec les célébrités de la France et de l'Europe, de s'y mettre à l'unisson de la Cour et de la société.

Un jour Chateaubriand s'excuse de n'avoir pu encore offrir les compliments de M"' de Duras au grand duc Nicolas, futur empereur de Russie.

Un autre jour, il est visiblement heureux d'écrire à la chère sœur : « Le grand duc Nicolas, grand, beau,* instruit, judicieux, mêlant à tout cela, le désir de plaire, m'a demandé de vos nouvelles. » De son côté elle lui écrit : « J'ai donné hier une soirée à la princesse de Danemark. » Princes et princesses allemands et russes, elle les connaissait, ainsi que les premiers de laristocratie anglaise pour les avoir fréquentés à Londres et reçus chez elle, en amis.

Parmi tant de noms illustres, il suffira d'en citer trois, Wellington, de Maistre etM°*' Swetchine.

Le duc de Wellington témoigna le désir de renouer avec la duchesse de Duras les rapports aimables qu'ils avaient eus à Londres pendant les années de l'émigration. Si flattée qu'elle

dût être de recevoir la visite du galant homme que la victoire venait de sacrer le plus illustre des généraux, après le génial vaincu de Waterloo, « M°** de Duras, grande dame de Cour, mais Française comme une digne fille de Kersaint, répondit qu'elle n'ouvrait pas sa maison pendant l'occupation étrangère, et qu'elle ne voulait ni fermer sa porte à lord Wellington, ni le recevoir tant qu'il ne serait pas un simple voyageur. »

Si énergiquement notifiée que fût cette résolution, elle dut fléchir, mais uniquement sous l'influence de considérations non moins patriotiques.

Commandant général des années alliées, le duc de Wellington fut rappelé souvent à Paris par ses fonctions, et on eut toujours à se louer des sentiments qu'il montra pour les intérêts de la France.

Les lettres de M"** de Duras nous apprennent qu'elle attendait Wellington comme un ami dévoué à qui elle se propose de demander appui et protection en faveur de Chateaubriand disgracié : c'était en 1818. Eu égard aux services que Sa Grâce (c'est le titre qu'on lui donnait) avait rendus en prenant les intérêts de la France contre les cupidités de certaines puissances coalisées et pour l'évacuation plus prompte du territoire, elle s'était départie de sa noble intransigeance avant le terme assigné.

M"* Swetchine se présenta chez M"® de Duras à la fio de 1816. Dès la première entrevue, elle se sentit appréciée et aimée de la Présidente et d'ailleurs de tout le cercle. Humboldl parle au nom de tous dans ce billet à M"*' de Duras :

« Je vis plus retiré que jamais. Je n'ai pas été au bal de l'ambassadeur d'Angleterre, ni à aucune autre fête. Je ne sors que pour obéir à vos ordres, et quand je puis espérer de vous trouver le soir en bien petit comité. Je me réjouis de retrouver ce soir l'aimable M"* Swetchin que nous aimons tant, sans savoir écrire son nom. Mille remerciements pour cet aimable souvenir. » M. de Chateaubriand aussi la vit dans le salon de la chère sœur, le soir, par une dérogation à ses habitudes, si du moins j'interprète fidèlement ce mot d'une lettre de la duchesse à M"' Swetchine : « Je sens bien votre absence, lorsque je suis là avec quelqu'une de ces personnes qui composaient nos petites soirées. M. de Chateaubriand est revenu. M. de Humboldt part vendredi pour aller passer quinze jours avec son frère en

Angleterre. » Après une longue absence, M"' Swetchine reparaît en amie de rintimité dans le salon de M"* de Duras. M"*** de Montcalm avait tourmenté celle-ci pour qu'elle lui prêtât le manuscrit d'Edouard ; et après avoir lu, elle Tavait renvoyé avec un petit bUlet ridicule : « Me trouvant seule avec M"** Swetchine, Humboldt et M"* de Sainte-Maure, raconte M"' de Duras, j'ai succombé et leur ai montré le petit papier..., que je trouvais béte, c'était une vengeance. C'était vilain, c'était auteur. J'en ai eu des remords toute la nuit. »

M"' Swetchine paya d'un plein retour la tendresse qui lui était témoignée. Les vives déclarations de M"* de Duras, en août 1817, font écho et suite, très certainement, à beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins accentuées de part et d'autre :

Chère amie, me voici à Paris, et vous croiriez à ma tendre amitié si vous saviez ce que j'éprouve en ne vous y trouvant plus... 11 semble que vous soyez là, sur le canapé vert, et que, m'ayant destiné toute votre soirée, nous puissions, sans compter, prendre et perdre nos heures en idle lalk (vaine causerie).

L'amitié qui s'inaugurait ainsi est une des plus belles amitiés de femmes que l'on puisse citer. Elle passa de M"* de Duras à ses deux filles et aux enfants de la duchesse de Rauzan. M"** Swetchine les aimera comme elle avait aimé M"* de Duras, et elle en sera aimée avec un sentiment quasi filial '.

Le nom de M"** Swetchine est inséparable du nom de Joseph de Maistre. Ne l'a-t-on pas appelée, les uns « sa fille spirituelle », « sa fille d'adoption », les autres ce sa fille ainée » ?

Joseph de Maistre parut aussi à l'hôtel de M"*' de Duras, mais en passant, simple visiteur qui vient demander un service.

Le souvenir qu'il emporta de ce brillant salon est assez original et assez contrastait pour valoir d'être rappelé et souligné. Il avait confié à M"' de Duras un ouvrage manuscrit auquel il tenait extrêmement, le futur livre du Pape ; il désirait le soumettre au jugement de l'auteur du Génie du Christianisme, Impossible de choisir un intermédiaire plus autorisé que M"** de Duras, et d'ailleurs plus empressé habituellement à rendre service; on voit que J. de Maistre avait été renseigné et dirigé le

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