Voir à l'Appendice, p
mieux du monde, et il y a belle apparence qu'en cela, il avait suivi les conseils de M"*' Swretchine, « Fadorable comtesse », c'est le mot de Bonald.
Or, tel était le mouvement autour de M"* de Duras, et en elle-même, tel aussi l'entassement, voire le désordre des papiers sur son bureau, que manuscrit et visiteur furent oublia pendant plusieurs mois. Ce fut miracle si les précieux cahiers, un beau jour, reparurent à ses yeux lui remettant en mémoire rillustre solliciteur.
M"* de Duras s'accusa de son oubli à Chateaubriand, et celui-ci s'excusa très galamment dans une lettre dont Foriginal est sous mes yeux :
Chateaubriand au comte /. de Maistre.
Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,
le 6 septembre 1817.
Monsieur le Comte,
Après trois mois d angoisses et de craintes pour la vie de M"* de Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris; je trouve avec grand plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et votre manuscrit restés chez M"* la duchesse de Duras. Vous avez dû, Monsieur le Comte, être bien étonné de mon silence, après la marque de confiance et d'estime que vous avez eu l'extrême bonté de me donner ; je vois que je n*ai point encore épuisé ma mauvaise fortune.
Je vais. Monsieur le Comte, lire le manuscrit ; mais vous croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien à changer; ce n'est point à l'écolier de toucher au tableau du maître. Je trouve seulement d'avance que vous êtes bien bon de vous donner la peine de combattre M. Ferrand.
Je serai à Paris vers la fin d'octobre pour l'ouverture de la session, et je traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant, si, d'après votre réponse, vous êtes toujours dans l'intention de publier voire ouvrage.
La triste politique et les persécutions de tout genre que j'éprouve occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en restera toujours pour vous lire et pour vous admirer.
Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration.
sans parler de la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur le Comte, votre très humble et très dévoué serviteur.
Le vicomte de Chateaubriand *.
Joseph de Maistre écrit à M°" Swelchine à propos du manuscrit confié à M"" de Duras : « Si je réussis, ce sera un beau tapage » — un beau tapage parce qu'il y battait en brèche à coups redoublés la doctrine alors régnante des soi-disant libertés de TEglise gallicane. Il ajoutait :
La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau, sans y penser une seule fois, non plus qu'à son auteur, lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie. Je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à qtiel point f avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embairassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne compi^enant personne, Cest une des plus singulières expénences que f aie faites dans ma vie. Il me semble que je vous Fa dit à Paris .
Si attentive et habile Présidente que fût M"° de Duras, nous la surprenons en défaut dans cette circonstance, mémorable vu les noms éclatants de J. de Maistre et de Chateaubriand, — vu le livre immortel oublié sur son bureau par M"*® de^Duras, — vu Thommage confiant rendu par le grand de Maistre à Chateaubriand.
Une fois n'est pas coutume. Est-ce à M. de Talleyrand, ou à quelqu'un de cette nuance, que s'adressa l'illustre auteur du Pape et de V Église Gallicane^ au cours de sa visite ? On devine le lointain fabuleux, ou si Ton préfère, Tabime qui devait séparer de tels interlocuteurs et les empêcher de s'entendre. Avec Humboldt, Cuvier, Villemain, Rémusat, c'eût été à peu près la même chose. Avec Chateaubriand, la conversation eût été plus facile, on se serait compris^ sinon entendu^ car Taccord sur les idées qui tenaient tant au cœur de J. de Maistre n'aurait été parfait ni en politique, ni en religion.
C'est bien dans le salon de la duchesse de Duras que Joseph de
1. En tête de ceUe lettre, ces mots, de la main de Joseph de Maistre : « reçue à Turin le 27 ».
Maistre rencontra Chateaubriand ; car il y eut rencontre, mais si rapide que J. de Maistre eut le regret d'écrire à ce dernier : « Je dirai toujours de vous : Virgilium vidi tantum ! Moi qui avais tant envie de vous voir, je n'ai pu que vous entrevoir. » (octobre 1817) « Si donc la duchesse a pris la liberté d'oublier parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon cœur. Je trouve très juste qu'elle mette mille et une pensées avant celle d'un AUobroge qui a passé devant elle comme une hirondelle, et qui n'a eu par conséquent ni le temps ni l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir. »
Chateaubriand ne venait que rarement aux grandes réunions du soir, assure Villemain ; et il en donne la raison :
On dit en histoire naturelle, que les aigles ont leur nîd à grande distance l'un de Tautre, parce qu'il leur faut, à chacun, un vaste espace libre pour la chasse. M. de Chateaubriand était de cette humeur, planant de haut sur le monde, et, par les holocaustes nombreux qu'il fallait à son amour-propre, s'accommodant mieux de la solitude que du voisinage d'aucune célébrité et de la comparaison avec aucun mérite. Son heure n'était donc pas l'heure de la foule. Son entretien ne se mêlait pas à l'entretien ordinaire, môme des personnes d'élite. Seul, devant un très petit nombre d'adeptes, il se plaisait davantage ; et là surtout, son génie, un peu silencieux et chagrin dans le grand monde, retrouvait l'aisance de l'esprit, la grâce du langage et parfois môme l'abandon et la gaieté. Mais le dieu, après s'ôtre communiqué à ses préti'cs. se retirait, avant que le temple fût ouvert, et le culte continuait en son absence.
Une autre explication moins savante, et peut-être plus vraie, c'est que Chateaubriand ne sortait jamais ou presque jamais le soir. Étant grand travailleur et grand dormeur, il se couchait tôt, de 9 heures à 10 heures. Au surplus, M"* de Duras était ministérielle au temps du duc de Richelieu. Elle recevait beaucoup les membres du centre droit. Or, Chateaubriand abominait Richelieu, son système politique et ses partisans. 11 disait à M°** de Duras avec humeur ou ironie : « Je vous verrai avant les ministérieb » — « vos illustres amis, les ministériels ».
M"* de Duras le pressait de venir aux grandes réunions du soir, quand elle recevait des étrangers désireux de voir l'homme de gé-
nie et que lui-même avait intérêt à connaître. Le plus souvent il refusait. En quels termes soit les rares acceptations, soit les refus, il n'est pas sans intérêt de le constater ici ; d'autant que son caractère peu sociable s'y montre sans déguisement, avec quelques-unes de ses habijiudes, avec aussi ses rudesses à l'adresse de la chère sœur, laquelle, — c'est une justice à rendre à l'un et à Tautre — ne se privait pas de lui répondre sur le même ton, ou à peu près.
Je me désole de ne pouvoir vous guérir de cette manie aussi ridicule qu elle est absurde et dénuée de toute espèce de fondement. De grâce, croyez-moi donc une fois dans votre vie. Je sors pour aller chez Mathieu [de Montmorency] ; je vais courir tout le jour; je serai chez vous entre une heure et deux lieures. Nous conviendrons de l'heure et du jour pour lord Bristol.
A vous et à demain.
Je suis désolé de vous avoir fait de la peine. Je vous ai trompée, pour vous empêcher de faire une espèce de scène, ce qui ne vaut jamais rien. Je vous verrai après la séance royale.
Dimanche soir.
Je ne puis me vaincre. Je vous avais promis, mais je ne puis faire plus que nature. Je n'ai pas voulu vous le dire avant dîner pour que vous ne vous retiriez pas. Pardonnez-moi : il y a comme cela des choses de caractère, contre lesquelles la raison ne peut rien.
Ne vous affligez pas, chère sœur, je suis aussi très malheureux ; il y a des choses en soi qu*on ne peut vaincre. J'irai, si vous le voulez absolument, chez vous, dimanche soir, mais qu'y gagnerezvous ? J'ai de l'humeur, je ne parlerai pas : je m'en irai au bout d'un quart d'heure. Tout cela est mauvais, mais enfin, j'irai, si vous le voulez.
Lundi, 7 heures.
J'ai travaillé tout le jour et je suis à moitié mort. H m'est tout à fait impossible d'avoir le courage de m'habiller. M*"*^ de Chateaubriand de son côté a son crachement de sang. Pardonnez donc à
deux malades de se coucher à 9 heures. J'irai vous voir demain matin.
Oui, oui ; mais cela me coûte beaucoup.
Chateaubriand ne sortait le soir que par exception. « Le soir, disait-il, je ne suis plus de ce monde. » Il s'était réservé, auprès de la chère sœur, les heures reposées et solitaires de la <c matinée », dix heures, onze heures, midi> et suivantes. Ni la foule ne lui agréait, ni les partages ne lui convenaient. Il voulait être seul avec son amie, et qu'elle fût toute à lui, se réservant à lui-même le droit d'être attentif ou distrait, de bonne ou de mauvaise humeur, de causer ou de se taire, ou de « dicter les grandes pages futures », le droit aussi de se promener de long en large en bâillant son ennui. Il recueille là, toutes fraîches, les impressions de la soirée qui prit fin quelques heures auparavant, « à minuit ». Ainsi est-il renseigné le mieux du monde. 11 sait les nouvelles de la Cour, de la ville, du ministère, des partis, de l'étranger : avantage inappréciable à qui- reconnaît la royauté de Topinion et veut capter ses faveurs. M"* de Duras lui ménageait de son mieux ces faveurs; elle y mettait tout son cœur, et d'ailleurs tout son tact. « L'afUuence choisie qu'attirait près d'elle son nom, la noblesse de son caractère, l'agrément et le sérieux de son esprit, donnaient grand pouvoir aux opinions qu'elle adoptait », — grand pouvoir à ses préférences hautement avouées, à son admiration motivée pour M. de Chateaubriand.
Comme il n'est presque jamais de son cercle le soir, elle peut saisir l'occasion de louer en lui le publiciste, de défendre ses idées, de lancer sa candidature, de le pousser aux grandes ambassades, aux Congrès, au ministère, progressivement et comme par étapes, d'une action continue et concertée. Sa parole, douée d'éloquence familière et vibrante de passion, en même temps que remarquable de sens politique, se répercute en mille échos, plus ou moins désintéressés, mais, à tout prendre, complaisants et complices ; car nul n'ignore que rinfluence de M°*® de Duras peut être utile par ricochet à d'autres qu'à René. L'efficacité de ce dévouement et de ce concours échappe à tout calcul comme à toute limite : mystérieuses affaires de cour, de cœur, d'influence, d'opinion. Une fois, elle eut à l'appeler d'urgence, lorsque la soirée aurait pris fin, à minuit. 11 répondit :
« A minuit, chère sœur ! qu'est-ce donc ? Je vais courir chez vous. Mais dites-moi seulement à présent si c'est bon ou mauvais. »
Si répfulièpe que fussent les visites « matinales » de Chateaubriand à M™' de Duras et si « sacrée » que fût « son heure », il lui arrivait de faire faux-bond ; et alors il offrait des excuses et proposait une autre heure, ou bien il s'annonçait pour tel autre jour. La variabilité des heures choisies — dix heures, onze heures, entre onze heures et midi, midi, une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures, six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, de neuf heures à dix heures — montre à quel point il se savait désiré, attendu, préféré à tout et à tous, maître du temps et des heures avec M"* de Duras.
Un billet de Chateaubriand à Tami Fontanes nous avertit qu'on néglige trop de nommer celui-ci quand on énumère les principaux visiteurs ou habitués du salon de M"* de Duras.
Le nom du plus ancien ami et confident de l'auteur du Génie du Christianisme nous rappelle les tendances libérales du cercle et aussi les lectures qui sy faisaient et qui eurent maintes fois un très grand retentissement.
Chateaubriand à M. le comte de Fontanes,
Mardi [1819].
Je parlerai à M"** de D[urasJ, mon cher ami, mais vous vous exagérez les choses. Si vous êtes forcé de dire quelques vers, dites en peu. Une ode ou deux sur un sujet général, cela aura moins d'inconvénient. Dans tous les cas, je suis tout à vous.
Inutile d'exposer ici les raisons — assez curieuses — qui permettent de rattacher ce billet aux réceptions de l'hiver 1818-1819. Fontanes fut frappé d'apoplexie en février 1821, et M"* de Duras se hâta d'en informer Chateaubriand, ambassadeur à Berlin. Jamais il n'avait été mieux que la dernière fois où elle Tavait vu, 11 février. On le complimentait sur sa jeunesse. « Je serai bien affligée si nous perdons M. de Fontanes. Je Taime. Il vous a été si fidèle. C'est encore un modèle qui disparaîtrait, un type de goût littéraire qui ne serait pas remplacé. » En le louant d'avoir été « si fidèle », elle se souvenait, à coup sûr, de la conspira-
lion policière ourdie contre les Martyrs et de la belle poésie de Fontanes que les esprits indépendants sous l'Empire savaient par cœur :
Le Tinsse, errant de ville en ville, etc.
Elle pensait aussi aux vers qu'il avait lus dans son salon ; et elle traduit d'un mot Tadmiration qu'avaient soulevée les lectures ou plutôt les récitations de Faacien grand-maître : « il avait le goût du parfait. »
Fontanes mort sans avoir repris connaissance^ elle engagea Chateaubriand à faire un article sur son amî. L'article parut (ftH^es Débals du iO avril 1821.
M. de Talfe^and, arbitre et modelé du bon ton, du bon goût, des bonnes nrMwères/des traditions élégantes, et, d'autre part, renseigné comme personne sur les nouvelles de la société, aussi bien que sur les arcanea de la politique, était reçu chez M"* de Duras en intime, et fort écouté^ fort entouré, courtisé même par plusieurs. Il s'y plaisait de tout le plaisir qu'il voyait bien qu'il faisait au cercle, plus ou moins élargi selon les jours. Sa présence consacrait tout à la fois la nuance libérale et la supériorité de ce salon, qui, par ailleurs, tenait de si près à Chateaubriand — chef des ultras. Plus tard, alors que M. de Talteyrand sera comme « fini » pour la politique, elle écrira : « C'est encote une grande existence, et je m'étonne toujours de l'effet qu'il produit dans un salon. »
M™^ de Duras nomme, dans ses lettres à Rosalie, parmi les plus assidus de son cercle, ceux-là seulement que leur réputation de savants ou d'hommes d'esprit avait fait connaître en tous lieux, et qui pouvaient donc intéresser sa correspondante : Talleyrand, Humboldt, Guvier, Rémusat, Villemain.
Ce dernier a esquissé, très heureusement, la physionomie d'une de ces conversations où chacun disait son mot en toute liberté. M"* de Duras y donne la réplique à ses amis sur un sujet littéraire qui lui tenait au coeur, les Martyrs. Mais la littérature n'est pas seule en cause ; il y a de tout un peu dans cette discussion éparpillée, comme il convient à une vraie conversation : de la politique, de la critique, de Thistoire, des souvenirs classiques mêlés à des souvenirs personnels. Le genre et
la façon de chacun s'y montrent avec netteté et, sans doute, avec ressemblance. Quoique les paroles de M"* de Duras aient passé par la plume de Viliemain, il semble vraiment que le spirituel critique en mt fidèlement retenu les idées, le mouvement, la vive inspiration, l'accent passiomié. Nous avons là M*"* de Duras dans Texercice de sa présidence, pn't>iU l'initiative du sujet, désignant et provoquant celui de ses visitoufs (|ui le traitera le mieux ; et puis, écoutant ; et bientôt, discutant, s'anîmant jusqu'à Témotion et aux larmes, traduisant le fond de son àme et de son cœur, et, au moment opportun, transmettant la parole à qui de droit ou de convenance. On était réuni ce jourlà, non à rhôtel de la rue de Varennes, mais « sur le plateau de Saint-Germain », en regard de la belle forêt. Galamment prodigue de détails quand il s'agit des autres, Viliemain a poussé la discrétion sur soi jusqu'au parfait silence. C'est tout juste si, mettant aux prises les membres du cercle sur les mérites des Martyrs^ qualités et défauts, il fait allusion à lui-même dans ce simple mot : « un lettré moins connu. » Viliemain a beau se faire petit parmi les illustrations de ce cercle, il reprend ses avantages dans la mêlée des arguments et des réflexions, mais il se garde de signaler ceux qui furent les siens.
Il suffit que NP® de Duras Tait mentionné parmi les cinq préférés. Sainte-Beuve accompagne ce nom rival d'une remarque qui tient lieu de tout : « M. Viliemain vers qui elle se sentait |)ortée tant à cause de son prodigieux esprit de conversation qu'en faveur de ses opinions politiques modérées aux confins du seul libéralisme qu'elle pût admettre. »
Dans le compte rendu des débats par le plus spirituel des secrétaires, voici la part de la duchesse de Duras :
Je me souviens, en particulier, combicft, à cette époque, une personne dont Tesprit et le salon avaient grande puissance, M°»^ la duchesse de Duras, souvent visitée par M. de Villèle, qui lui parlait surtout de bonnes ceuvres et d'infortunes recommandées par elle^ était loin de concevoir qu'il eût jamais l'audace de se passer de M. de Chateaubriand. « Us ne s*aiment pas beaucoup, » disait-elle un jour à demi- voix; « ils se ressemblent si peu. Mais M. de Chateaubriand ne rompra jamais. Il ne peut pas plus se séparer de M. de Villèle, que le cardinal de Richelieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. »
Dans cette disposition de sécurité, au moment où, après un
amendement charitable réclamé par l'archevêque de Paris, le projet de conversion des rentes venait, le 3 juin 1824, d'échouer à la Pairie, M™* de Duras recevait à la campagne quelques amis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en grande partie des liommes môles aux soucis des affaires, mais par là-même, cliarmés d'y échapper un moment, quelques-uns étrangers d'ailleurs, et pour qui la France était un spectacle et une étude, plutôt qu'un intérêt d'affection.
A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse qui découvre un si riant paysage, le salon d'une femme respectée de tous, et l'amie célèbre de M"® de Staël et d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques comme on disait alors, des ambassadeurs et des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d'Alexandre, Capo d'Istria, disgracié, mais près de se relever avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage, la prude et délicate lady Stuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane, passionné pour les arts, l'illustre Huraboldt, l'homme des études profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la libeKé autant que la science. C'étaient aussi le comte de la Garde, ambassadeur de France en Espagne avant la guerre, Abel de Rémusat, l'orientaliste ingénieux et sceptique, un autre lettré moins connu, et la jeune Delphine Gay avec sa mère.
Lorsque, après la conversation du dîner, encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s'asseoir devant le vert tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d'une belle soirée de juin, toute la politique tomba; et il n'y eut plus d'empressement que pour prier M"« Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais la belle jeune fille, souriant et s'excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d'un secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poète, dit-elle :
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir. S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville. Et respire un moment Tair embaumé du soir.
Admirable, dit lord Stuart, avec le sourire ironique de ses lèvres rentrées. Mais le repos ne charme pas longtemps; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi et l'échec de M. le président du Conseil. La
LE SALON ET LES AMIS DE MADAME DE DURAS 40i
retraite, la rêverie aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas mieux aujourd'hui qu'à notre cher Canning. Dieppe même Tennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre heures. Les poètes sont comme cela : ils tiennent diablement aux aiïaires quand une fois ils y ont touché. J'espère que M. de Villèle comprend bien cette vérité et je suis tout rassuré sur la durée compacte du ministère. » U disait cela : et un sourire narquois, accompagnant chacune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.
— Ah ! reprit M"* de Duras, ne faisons pas de politique : cellelà surtout est aujourd'hui surannée. Vous savez bien que Tunion du ministère est assurée, et que la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon cher ambassadeur. Tout est à la paix^ au dedans comme au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateaubriand, je voudrais ne m'occuper que du plus beau, comme du plus idéal de ses écrits. U faudrait que le comte Gapo d'Istria nous dît s'il n'a pas reconnu dans les Martyrs et dans Y Itinéraire le ciel de sa patrie, Tâme de l'antiquité, et, à la fois, les horizons et la poésie de la Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignage à cette grande renaissance que tentait M. de Chateaubriand par son génie, avant celle que paient aujourd'hui de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France aidera bientôt de ses armes, il faut l'espérer, maintenant que la guerre d'Espagne est finie. »
La noble femme, en laissant échapper ces mots avait une expression d'enthousiasme et de confiance qui ne permettait pas de la contredire.
Le comte Capo d'Istria parla en effet dans le sens de M"* de Duras. Peu à peu la contradiction se produit, et, chacun disant son mot, les Martyrs^ avec des façons louangeuses, sont mis en pièces. Toute cette discussion est d'un vif intérêt littéraire. Elle atteste la parfaite liberté qui régnait dans le salon.
« Ah I reprit aussitôt la personne qui avait commencé l'entretien, que dites-vous là ? Je crois avoir entendu les blasphèmes d'Hoffmann. Le préjugé littéraire est-il donc aussi inflexible que l'ironie du sceptique ou la colère du despote ? Laissez, je vous prie, vos chicanes érudites. A quoi sert le goût de Tantiquité, s'il empêche de sentir tant de belles choses imitées d'elle ? J'aime mieux être ignorante, s'il faut l'être pour aimer comme moi le délicieux prologue des Martyrs^ cette rencontre de la jeune prêtresse homéride et du jeune guerrier chrétien. Quelle grâce dans la préoccupation de leurs souvenirs divers et dans leurs mutuelles
méprises! Cela me charme, comme ces premiers chants de VOdyssée, qu'avait traduits Fénelon pour se préparer au Télémaque. Mais ce qui succède me charme plus encore : je veux dire cette vie chrétienne des premiers temps, dépeinte pour la première fois par un poète. Ici tout est antique et nouveau : c'est la tradition retrouvée par le génie.
Qui n'a pas lu, dans Tabbé Fleury, les mœurs des Israélites cl des chrétiens ? Mais où chercher, avant le livre des Marly^% cette famille sainte et charmante de Lasthenès, cette journée des moissonneurs chrétiens, cette visite de Tévêque Cyrille à la table hospitalière, où viennent s'asseoir le vieux pontife païen et sa fille? Ah ! si cette œuvre était étrangère, ou datait de quelques siècles, croirions-nous pouvoir Tadmh'er assez? Et cet exorde attirant du poème, de quel retour sur le passé n'est-il pas suivi! Quelle variété, quelle grandeur dans les récits d'Ëudore ? Quelle revue du monde païen, au moment où il va finir? Rome, la Germanie, la bataille des Francs, la Gaule, notre chère Bretagne, bien digne d'être célébrée dans ses bruyères et ses antiquités sauvages par la ravissante parole qui devait un jour illustrer ses héros de 'Village et y joindre la gloire du génie !
Je laisse de côté ce qui fait naître des scrupules ou des critiques, le ciel, l'enfer, Velléda. Vous craignez le merveilleux dans la religion ; vous ne l'aimez plus dans la poésie. Supportez du moins la grandeur dans l'histoire, Dioclétien en Egypte. Quelle peinture que cette Egypte grecque et romaine, avec ses monuments d'une antiquité qui précéda la Grèce ! Du cercueil d'Alexandre, dans le Muséum^ on passe à la cellule de l'anachorète dans le désert. Maintenant, je n'achève pas cet éloge; mais je demande aux habiles dans la politique, à ceux qui connaissent les armées et les cours, de nous dire ce qu'il faut penser des dernières peintures de l'ouvrage, de Dioclétien non plus en Egypte, mais à Rome. Quel tableau que la délibération du Sénat romain ! On me dit^que cela est emprunté d'un vrai discours, ou du moins, d'une requête de Symmaque à l'empereur ; mais, ce qui est admirable dans ce chant des Martyrs, c'est précisément ce qui n'est pris à personne, ce qui est inventé, le discours d'Eudore pour la défense de ses frères.
A partir de là, l'intérêt, la pitié, la terreur s'accroissent avec la reprise de la persécution. C'est bien le combat de l'enfer contre le ciel. Et quelle vérité dans chaque trait de la peinture, dans chaque détail de la souffrance, dans cet intérieur chrétien de la prison, dans le repas libre de ceux qui vont mourir. M. de Chateaubriand, ici, je crois, n'imite rien, si ce n'est nos malheurs, nos deuils, les martyres de nos jours, ce que nous avons appris
de Féchafaud de nos familles : cette constance devant les bourreaux païens, le sang versé pour Dieu, cette profession de foi volontaire qui assure la mort, n'est-ce pas la même vertu que celle de nos frères, de nos pères immolés en place publique pour leur Dieu et pour leur Roi ? »
Et à ces mots, la noble femme avait dans la voix un accent de douleur et de force qu'on ne peut rendre, et qui nous retentissait au cœur, comme les noms mômes de Malcsherbes et de Kersaini.
Après quelques moments de silence et d'émotion partagée, car personne n'eût voulu discuter un sentiment si vrai, elle reprit avec douceur, comme pour se distraire elle-même de son trouble : « Ne parlons plus que d'art et de poésie ; mais, à ce titre, laisseznous admirer, de tout notre cœur, le dénouement des Martyrs. Vous le blâmez parce qu'il est trop simple ; vous l'accusez pour sa vérité môme. Au lieu de Cymodocée, naïve et charmante image de la femme, plus faite pour le dévouement que pour l'empire, vous voudriez une Lmilie chrétienne, eotrainant à la religion par l'amour et commandant le sacrifice qu'elle partage. Ce n'est pas bien entendre l'Evangile : on n'est pas séduit au martyre; on y monte par la vertu de la grâce divine et à la trace du sang divin. Je sais bien que le Dante se décrit lui-môme enlevé jusqu'aux cieux par l'aimant des regards de Béatrix; mais, pour faire descendre à l'amphithéâtre, pour attirer à la douleur et au martyre, croyez-vous qu'un regard d'homme, le regard du courage et du génie enflammé d'amour ne soit pas la souveraine puissance ? Je veux bien que Glotilde ait converti Clovis ; il ne s'agissait que d'humaniser un barbare et de lui faire connaître la pitié. Mais laissez Eudore guider Cymodocée dans le cirque sanglant : ce n'est pas trop de tant d'amour, hélas I pour armer une faible femme contre tant de douleurs. »
On ne répondit pas. Cette parole, animée de grâces soudaines qu'elle n'a plus ici, gagna tous ceux qui l'entendaient. Le cercle se rompit : on s'avança de quelques pas sur la terrasse, entre l'horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain. Ce souvenir historique revint seul détourner un moment de l'admiration littéraire. C'était là qu'avait vieilli et qu'était mort le dernier Stuart qui eût porté couronne.
Etait-ce par sa faute seule, ou par une condition fatale des monarchies restaurées ? L'avenir le saura, mais, dans le présent, que d'heureuses différences, disait un des assistants ! Louis XVIII est plus sage que Charles II, et il n'y a plus aujourd'hui pour un Roi, de conseillers insensés, comme ceux qui perdirent Jacques IL
LA DUCHESSE DE DUHAS ET GHATEAUBBIAND
Cela est évident, reprit une voix ; mais ne retombons pas dans la politique. Ne vaut-il pas mieux, dans le calme de cette belle soirée, demander quelques vers à celle qui a si bien célébré ce poème des Martyrs que je défendais tout à Theure? Je prie M"* Delphine de nous dire ce que vient de lui inspirer le tableau d'Horace Vemct. » La jeune fille, dont la grâce naïve et Gère égalait le talent, ne répondit qu'en commençant de sa voix harmonieuse le chant de la D7*uidesse, dédié au grand peintre qui achevait alors un tableau de Velléda :
Silence !... Elle parait au pied du chêne antique ; Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs ; Et ses cheveux, mêlés à la verveine en fleur, Ombragent de son front la pâleur prophétique.
Animés par un accent doux et sonore, les vers se succédaienl faciles et tombaient avec charme. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d*élé, la jeune muse, comme elle se nommait si bien elle-même, doublait par sa personne Tillusion de son chant, et semblait se confondre avec le souvenir qu'elle célébrait. Le prestige nous avait tous éblouis, quand elle dit :
0' berceau des Gaulois I Armorique sauvage. Adieu 1 d'un long oubli tu subiras l'affront, Jusqu'au jour où, sur ton rivage, Nattra le barde au sublime langage.
Dont les chants te ranimeront.
Ces chants dans le passé réveilleront Thistoire; Ils te rendront à Timmortalité.
Ton malheur deviendra ta gloire Dès que sa voix t'aura chanté !
Mais d'un autre art encor la puissance infinie Te réserve un autre génie
Pour retracer ta gloire et tes malheurs. Par ses brillants pinceaux, moi-même rajeunie.
Je revivrai sous ses riches couleurs ;
Sa main rendra mon image immortelle.
Au culte de nos dieux, seule restant fidèle, Je garderai la harpe et la faucille d*or; Mes yeux d'un feu divin s'enflammeront encor Et les siècles futurs sauront que j'étais belle.
Ce dernier vers semblait d'une vérité toute présente, et lés éloges prodigués à cet heureux talent terminèrent cette soirée dû grand monde d'alors^ d'où la politique avait disparu par une
exception si rare, et où le plaisir de la conversation était allé jusqu'à r enthousiasme.
En consultant les dates, je crois pouvoir dire que cette soirée était la première de Saint-Germain, qu'elle inaugurait les dîners et réceptions dans la nouvelle demeure de M°** de Duras, et qu elle fut suivie de beaucoup d'autres, qui lui ressemblèrent.
Les hommes éminents qui fréquentaient ce salon reparaissent ailleurs, avec leurs traits distinctifs, et même avec leurs titres principaux. Et c'est encore dans un livre de Villemain. On aimerait à citer intégralement les Souvenirs de ce témoin qui aurait pu dire : quorum pars magna fui.
La passion des lettres, la prédilection pour Tesprit, sous toutes les formes, distinguaient plusieurs salons de Paris, et s'y marquaient par l'hospitalité la plus impartiale, l'accueil le plus aimable et le mieux approprié, les entretiens les plus libres avec goût et les plus piquants avec grâce. — Parmi les réunions élégantes où l'esprit constitutionnel, sans y être indigène, et en y trouvant môme quelques préjugés de naissance à vaincre, s'était promptement introduit et se trouvait associé à tous les goûts de libre discussion et de science variée qui lui vont si bien, il faut compter deux salons ou deux chambres, comme disait quelquefois M. de Talleyrand, placés d'ailleurs sous des auspices fort aristocratiques; c'étaient le salon de M"' de Duras et celui de M"** de Montcalm, de la femme d'un homme de cour, par charge héréditaire, et de la sœurd'un premier ministre fortattaqué par les partis d'alors. Mais toutes deux avaient beaucoup d'esprit, et la première était une des âmes les plus délicates, les plus désintéressées, les plus fières que le monde ait formées sans les amoindrir, unissant à beaucoup de finesse élégante une chaleur de dévouement sans égale.
Le salon de M"»* la duchesse de Duras était naturellement monarchique, mais avec des nuances très marquées de constitutionnalisme anglais et de libéralisme français... Espèce de terrain neutre sur beaucoup de points, par l'esprit généreux et tout littéraire de celle qui en était l'âme, il réunissait de grandes inégalités de fortune et d'opinion, des rangs et des talents très divers.
On y voyait beaucoup l'ambassadeur d'Angleterre, le savant et capricieux chevalier Stuart. On n'y rencontrait pas moins l'ambassadeur de Russie, le compatriote et vieil ennemi de Napoléon, le très habile et très lettré comte Pozzo di Borgho.
11 s'y pressait encore, outre les étrangers officiels, les étrangers
illustres, et, au premier rang M. de Humboldt, aussi encyclopédique, aussi infatigable dans le monde que dans la science, ayant tout étudié, tout vu, parlant avec le même intérêt, la même clarté, d*une singularité naturelle,d'unedécouverte scientifique, d'un chefd'œuvre des arts ou d'une anecdote de salon, racontant beaucoup et ne se répétant jamais, presque jeune alors, ou du moins dans toute la vigueur de la plus active maturité, s*intéressant avec passion à la France, à son Institut, à son parlement nouveau, à ses libertés, à ses hommes de lettres en faveur ou compromis, se montrant en ce moment comme toujours Thôte, le témoin, Tamidecette grande nation, et tenant sur elle, sur tous ceux qui la servaient, un bon et affectueux langage. Avec lui se trouvaient, on peut le croire, ceux des hommes importants ou célèbres de la France, ceux du jour et de l'avenir...
C'étaient au^i, à part quelques autres hommes de guerre ou de cour, plusieurs noms illustres de France, et d'abord M. Cuyier, dont l'esprit si éminent dans une Académie, dans un conseil d'Etal, dans un Comité d'Enseignement public, et parfois à Tune et à l'autre des tribunes parlementaires, n'était pas cependant connu tout entier de qui ne l'avait pas entendu dans un salon...
Nul esprit ne plaisait autant à M"* de Duras parmi ceux qu'elle jugeait encore ; et une de ses distractions préférées était d'aller au Muséum ou au Collège de France, entendre un des cours du grand professeur des sciences naturelles, et d'en rapporter, de redire avec grâce à ses amis quelque chose du trésor de réflexions et d'idées qu'avait prodiguées ce merveilleux esprit ; puis de le ramener lui-même, dans un entretien inattendu, à quelque sujet favori de ses leçons, et d'exciter encore sa pensée par une contradiction flatteuse et spirituelle. Quelquefois aussi, sous la garde savante de M. de Humboldt, elle s'avançait, royalisme à part, jusqu'à l'Observatoire, pour écouter la brillante parole et les belles expositions astronomiques de M. Arago, alors dans tout l'éclat de ses opinions et de son talent.
M. Abel de Rémusat, après 1815, sachantM. Daunou menacé de destitution même académique, avait cherché, pour ce maître illustre, quelque appui dans le grand monde d'alors, où lui-même était fort accueilli. M"° la duchesse de Duras s'était intéressée, s'était indignée, d'abord qu'on eût éloigné de la garde des Archives un homme si érudit, puis qu'on ne lui rendît pas au moins une chaire au Collège de France . A tous les scrupules des zélés du temps, à tous les reproches de philosophisme, de libéralisme y de républicanisme, elle répondait avec une vivacité charmante :«c Allons donc! Comment! la monarchie constitutionnelle rejetterait l'honnête et savant homme qu'a supporté l'Empire? Comment! La monarchie
légitime épurerait celui qui, à la Convention, dans le procès de Louis XVI, a voté presque aussi noblement que mon père? Vous dites qu'il est un peu républicain : Eh bien ! il fallait lui laisser les Archives, pour qu'il gardât lui-môme le dépôt des gloires de l'ancienne France ; et il faut lui donner la chaire d'histoire et de morale, pour qu'il nous parle quelquefois des gloires de la nouvelle. » Ce raisonnement ne prévalut qu'à moitié ; et ce n'était pas peu pour les passions du moment... Devant une insistance gêné-' reuse et spirituellement impérieuse, comme celle des femmes, on n'osa pas faire davantage ; et M. Daunou, depuis 1817, professa sans interruption l'histoire au Collège de France...
Depuis cette intervention, peut-ôtre ignorée de M. Daunou, mais réclamée et exercée si à propos, M. de Rémusat était aussi assidu que bien écouté chez M"»* de Duras... M. Abel de Rémusat était admirablement doué, sachant et devinant toute chose avec une supériorité facile, et écrivant comme il parlait, d'un tour simple et fin, avec une nuance de malice voltairienne, malgré son attachement au parti religieux et monarchique... Dans le fait, M. Abel de Rémusat était un esprit sage autant que supérieur. Sous son costume sévère, avec sa physionomie grave, de forme un peu chinoise, surmontée d'épais sourcils, de cheveux d'une blancheur prématurée, c'était un curieux intérêt de l'entendre causer du Nord de l'Asie, de la Cour de Kien-Long et de la secte du Nénuphar Blanc, comme M. de Humboldt, du Mexique et du Thibet, et donner par extraits choisis le journal de ses Lectures, comme l'illustre voyageur celui de ses découvertes et de ses impressions à la fois si vives et si savantes.
Une littérature moins grave, moins nouvelle, mais de forme non moins piquante, était représentée, dans le môme salon, parla conversation variée et la critique toujours élégante de M. de Féletz, par la confidence de quelques satires de M. de Frénilly... Faut-il ajouter l'esprit charmant et les lectures de Nouvelles ^ de Réflexions et d'Esquisses morales de quelques dames que je crains de nommer, parce qu'elles écrivaient et ne publiaient pas ? Il sied mieux de rappeler les souvenirs intéressants de voyage qui échappaient encore à M. Alexandre de Laborde, etles chansons originales qu'on lui redemandait souvent, puis les lectures dramatiques de M. Alexandre Duval, dénoncé ailleurs comme révolutionnaire, mais accueilli là comme homme d'honneur et de talent, et se trouvant fort bien d'avoir mis au théâtre le sujet et quelques-unes des inspirations de la touchante Nouvelle d*Ourika,..
On y entendait aussi, non pas des Lectures, mais des récitations inspirées, où le charme de l'extrôme jeunesse relevait encore la grâce du talent et de la beauté. Lorsque la voix si poétiquement
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accentuée de M"* Delphine Gay (M"* de Girardin) redisait la Veuve de Naîm, ou Velléda, ou le Parthénon, tout le cercle diplomatique, politiique et scientifique se taisait, toutes les opinions semblaient un moment d'accord, et, dans ce silence, la jeune Muse de la Patrie, comme elle-même s'était nommée sans contradicteur, était couronnée sans rivale.
A qui trouverait frivoles ces nobles plaisirs de l'esprit, on pourrait rappeler qu'ils n'étaient pas sans puissance pour inspirer d'utiles et fortes résolutions, et agir à propos sur la politique du temps. C'est ainsi que se conçut, se prépara, s'acheva rexpédition de Moréc, cette bonne action européenne, si peu secondée d'abord en Europe, si barbarement traversée, et à laquelle une grande et philanthropique nation était commercialement très opposée...
L'esprit, l'influence, la société de M"** de Duras furent, dès le premier moment et toujours, un des instruments zélés de celte œuvre mémorable, et c'est elle qui, aux scrupules de Charles X et à ses inquiétudes sur tout ce bruit en faveur de l'insurrection grecque, et contre la légitimité même ottomane, répondit la première : « Après tout. Sire, la Grèce, aujourd'hui, c'est la Vendée du Christianisme. »
M. de Chateaubriand avait été, nous l'avons dit, le Dieu rarement visible, mais toujours présent du salon de la rue de Varennes. Une autre puissance, très contraire, M. de Talleyrand y avait paru souvent, mais pour y plaire seulement, pour distraire son grand loisir politique d'alors et amuser celui des autres, sans aucune vue de combinaison actuelle. Par là même, il y était parfaitement simple et d'une conversation charmante par cette simplicité et cette liberté d'esprit d'un tel homme, soit dans le cercle choisi de M"« de Duras, soit dans la retraite qu'elle avait à Montmorency.
Habile à portraiturer des individualités marquantes, et heureux de saluer le nom de M"** de Duras d'une admiration attendrie, ainsi se souvenait Villemain.
Mais, de ce cercle lui-même, pris dans son ensemble, il n'a pas songé à peindre la physionomie originale : il a négligé de marquer ce qui en faisait Tagrément spécial, le lien souple et doux, la grâce active et captivante, l'âme, la vie. Louer M""' de Duras — nous savons qu'il n'y a pas manqué — ne suffisait pas. Il y avait encore et surtout à dire en quoi consistait cet agrément, de quels (ils de soie ou d'or était tissé le lien nécessaire au faisceau, de queb éléments se dégageait ce charme, comment s'exerçait cette grâce, par quels moyens l'âme, principe de l'agrégat, réussissait à faire une société autonome d'une rencontre un peu
mêlée et bigarrée — nobles, bourgeois, artistes, littérateurs, savants, diplomates, politiques, étrangers, catholiques, protestants, sceptiques — comment, d*un être collectif, un être personnel et conscient qui vivait du plaisir de se sentir vivre, de s'entendre parler, de se trouver spirituel, amusant, éloquent, de se surprendre influent au triple point de vue littéraire, politique et mondain. Ce que Villemain n'eut pas Tidée de distinguer et de décrire. M"* de Duras eut l'inspiration et le talent de Texprimer en peu de mots, à sa manière qui était vive et leste : ce peu de mots résume et suggère mille séductions qui ne se détaillent pas. Elle Ta fait d ailleurs en toute liberté d'esprit, sans scrupule de modestie, à la façon d'un auteur qui, n'étant pas en cause, imaginerait à sa guise et n'hésiterait pas à louer ses héros. Voici donc, dépeint avec une égale fidélité, le salon fameux de M"*'' de Beauvau et celui de M"' d'Ennery, et, qu'elle y ait pensé ou non, son « petit cercle » à elle, comme il lui plaît de l'appeler. Lorsqu'on cultive de tels souvenirs, qu'on nourrit un tel idéal, et qu'on l'exprime si bien, c'est que, souvenirs et idéal, on s'efforce de les réaliser à son tour; et, si Ton est M"* de Duras, on y réussit aussi bien que les « devancières les plus admirées ». En décrivant, on se traduit, on se trahit.
Le ton de cette société était l'enjouement, mais un enjouement dont le bon goût savait exclure tout ce qui ressemblait à l'exagération.' On louait tout ce qui prêtait à la louange ; on excusait tout ce qui prêtait au blâme ; et souvent, par une adresse encore plus aimable, on transformait en qualités les défauts mêmes.
Le succès donne du courage: on valait près de M"*^ de B..., tout ce qu'on pouvait valoir, et peut-être un peu plus ; car elle prêtait quelque chose d'elle à ses amis sans s'en douter elle-même : en la voyant, en l'écoutant, on croyait lui ressembler.
Impossible d'analyser plus à fond, et de mieux dire.
Si j'ai connu quelques instants doux dans ma vie, depuis la perte des illusions de mon enfance, c'est l'époque qui suivit ces temps désastreux. M°' de B... possédait au suprême degré ce qui fait le charme de la vie intérieure. Indulgente et facile, on pouvait tout dire devant elle ; elle savait deviner ce que voulait dire ce qu'on avait dit. Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacer la confiance ; les pensées passaient pour ce qu'elles valaient, on n'était responsable de rien ; cette qualité eût faille bonheur des
amis de M"' de B. . . , quand bien même elle n'eût possédé que cellelà, mais combien d'autres grâces n'avait-elle pas encore ! Jamais on ne sentait de vide ni d'ennui dans sa conversation ; tout lui servait d'aliment ; l'iniérôt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la solux^e de mille plaisirs avec une personne distinguée. Car c'est le propre des esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. L'idée la plus ordinaire devenait féconde si elle passait par la bouche de M"* de B. . . , son esprit et sa raison savaient la revêtir de mille nouvelles couleurs. ,
Il n'y avait que cinq ou six personnes dans le salon lorsque nous arrivAmcs... J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient: c'étaient les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition*...
Les hommes distingués par l'esprit et par le talent étaient tous accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient tout ce qu'ils pouvaient valoir : car le bon goût qui régnait dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été naturel ; mais il faut pour cela que le maître en soit le modèle, et c'est ce qu'était le maréchal d'Olonne.
Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des sentiments, l'habitude des convenances, un certain tact qui donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui exercent un tel empire ! Il faut une grande naissance, une grande fortune, de l'élégance, de la magnificence dans les habitudes de la vie ; il faut enfin être supérieur à sa situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et M™* deNevers pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par lui, car l'âme du moins ne déchoit point et son rang est invariable.
L'infériorité de ma position m'était bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime, quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes célèbres par leur esprit. Mais là du moins
4. « Sir Charles Stuart tient plus ou moins à l'opposition en Angleterre et se jette encore ouvertement dans une opposition qui menace le gouvernement auprès duquel il est accrédité ». Les Débuis de la seconde Restauralion, etc., par Ernest Daudet. Correspondant, 25 septembre 1909.
LE SALON ET LES AMIS DE MADAME DE DURAS 41 i
on pouvait valoir quelque chose par soi-môme, tandis que, dans la foule, on n'est distingué que par le nom ou Thabit qu'on porte.
Inspiré qu'il était par ses souvenirs d'ancien régime et par la pratique constante de la politesse la plus raffinée, le prince de Talleyrand, juge hors de pair en fait de société, écrivit à M"® de Duras après lecture à'Edouard^ une lettre que nous lirons avec un plaisir très particulier, car elle est la plus curieuse du monde, soit par le style qui n'est ni simple ni transparent, et qui, par là, ressemble au personnage, soit par les pensées qui sont fines et chargées de souvenirs, ce qui complète la ressemblance. Or, dans cette lettre, il y a deux lignes qu'il est à propos de placer ici : « Les couleurs d'un tableau qui n'a «plus de peintres, et dont les peintres, s'il y en avait, n'auraient plus de modèles, sont d'un prix infini pour moi. » L'éloge est charmant, tout à fait digne de l'ami. Mais le mot est-il bien juste? Et le présent sera-t-il donc éternellement sacrifié au passé, même par le plus sceptique des hommes, parce qu'on est soi-même le passé — laudator iemporis acti ? Et la société de M"* de Duras, avec . le prince pour centre et pivot, n'offrait-elle pas un modèle toujours présent et facile à consulter ? Et lui-même, dans ce salon de M"* de Duras, « ne retrouvait-il pas^ avec plus de jeunesse y une image des cercles de la maréchale de Luxembourg et de la maréchale de Beauvau ?» — Ne se plaignait-il pas galamment du trop de jeunesse et qu'il lui fallût « attendre quinze ans au moins encore, disait-il, pour que cela ressemblât tout à fait ? » C'est que M"' de Duras avait au suprême degré le don et Fart si français de la conversation. Un premier charme, et non le moindre, lui venait de l'attention charmée qu'elle-même accordait aux propos de ses hôtes. « Elle avait l'esprit et le cœur hospitaliers » ; elle avait donc « cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées des autres » *. Non « cette attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité pour avoir occasion d'y placer la sienne »'. Mais « l'attention de celui qui écoute », « attention qui sert d'accompagnement dans la musique du discours ».
!. Joubert.