‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 55 sur 88 · La Bruyère · texte numérisé non relu

La Bruyère

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Aimer et admirer, c'était tout un pour M"** de Ehiras. Le bonheur d'entendre ses amis et de les trouver spirituels, éloquents, « supérieurs », — ^c'est un de ses mots, — était si évident, si manifestement sincère, qu'il réagissait sur eux et il leur semblait qu'ils n'avaient jamais plus d'esprit, qu'ils n'étaient jamais mieux inspirés, et d'ailleurs mieux écoutés et compris que dans ce salon. Et c'est ainsi que se peut appliquer à M°* de Duras, ce mot charmant, ce mot vécu d'un de ses romans : « ils valaient auprès d'elle tout ce qu'ils pouvaient valoir » ; et cet autre : « on est heureux du talent, des nobles actions, de la gloire et du succès d'un ami comme d'une propriété personnelle, et l'on jouit d'avoir si bien choisi. »

L'attrait principal tenait à l'élévation de ses sentiments, à la délicatesse de ses pensées, à l'élégante simplicité de sa parole et de ses manières, au dévouement passionné qui la caractérisait, à la vive intelligence qui rayonnait dans sa physionomie, à la bonté vigilante et féconde en ressources qui ménageait à chacun, avec la grâce de Tà-propos, l'occasion d'un heureux souvenir, d une anecdote piquante, d'un trait, d'une spécialité, d'une lecture — d'une rencontre utile ou désirée, bref, un avantage, un succès, une joie, une espérance ; au tact infaillible qui lui faisait deviner et prévenir ce qui fût devenu, pour im de ses hôtes, au cours capricieux de la conversation, un embarras, une peine, une blessure. Car, à tous ses dons, s'ajoutait le discernement comme intuitif des esprits et des caractères, la connaissance parfaite des situations, l'entente et le ménagement soit des affinités, soit des oppositions respectives, l'appréciation exacte des valeurs individuelles. Elle eût pu dire, aux familiers de son cercle, ce qu'elle avait écrit à Chateaubriand : « Tout vous est possible, hors de me tromper : je vous connais comme moi. » — « Rien ne m'étonnerait tant que de voir que Villèle ne fût pas le maître. Ce serait la première fois que je me serais trompée sur un homme. Cela n'est pas modeste ; mais cela est vrai. » Avantage des âmes qui savent écouter, et qui font du cœur humain leur étude la plus suivie.

Grâce à cet ensemble rare, elle sut développer et maintenir sans effort, comme en se jouant, l'ascendant qu'elle avait acquis, dès la première Restauration, sur la meilleure société, en l'attirant chez elle et en la charmant. Et quelle société ?

Sainte-Beuve, renseigné par M"** de Rauzan dont il fut le

visiteur assidu pendant plus d'un an, ajoute aux noms déjà cités. Mole, Mathieu et Adrien de Montmorency, Villèle, de Barante ; d'après la correspondance, on peut citer encore MM. de Noailies, de Vérac, d'Harcourt, de Caraman, de Forbin, de Maillé, de Doudeauville, de Lévis. Et combien d'autres « grands seigneurs » s'étaient fait un délassement, un plaisir, im besoin, peut-être une espérance, un moyen autant qu'un but, de cette société et de ces conversations ! « Il serait trop long, déclarait M"' de Duras, de vous nommer tous ceux que je vois. »

L'habitude de venir dans ce salon s établissait et s'enracinait en des souvenirs où se mêlaient douceur, gratitude, curiosité, confiance, amour-propre satisfait. <c Société sûre et tranquille », c'est elle-même qui le disait dans une de ses lettres à Rosalie.

A propos du tact infaillible qui assurait la sécurité des invités, je veux citer le récit qu'elle fit à Chateaubriand d'une aventure très désagréable survenue à Villemain dans un salon rival :

C'était à la soirée de jeudi chez M"® de Montcalm. M. Villemain s'y trouvait. La conversation se mit sur les gens de lettres. On affirmait qu'avant la Révolution, ils étaient reçus dans la meilleure compagnie.

— Non, non, ditTabbé de Montesquieu, rien n'est plus faux, on les voyait un peu^ on les faisait venir a la campagne ; c'était par tolérance qu'ils dtnaient à table ; mais ils n'étaient dans l'intimité de personne.

Les exemples ne manquaient pas pour lui prouver le contraire : l'abbé s'obstine, ne fait aucune attention aux mines de M™° de Montcalm et continue à dire tout ce qu'on peut imaginer de plus blessant pour M. Villemain. Enfin Charles de Damas ne trouve pas qu'il y en ait encore assez. Il veut en finir d'un coup de massue. — Oui, dit-il, les gens de lettres étaient la crasse de la société.

A cette jolie épithète, Villemain se lève et s'en va. Il a dit à quelqu'un, qu'en sortant du salon, il avait compris la Révolution française.

Ce n'est pas chez M"® de Duras que pareille avanie eût été infligée au célèbre critique. Elle n'avait pas à intervenir ou à réprimer. Présidente modèle, elle savait surveiller et diriger la conversation, sans la réglementer, ni l'asservir; elle en suivait le cours et les méandres avec une attention souple, légère et amusée ; elle en était l'impulsion, le rythme et l'harmonie ; elle avait l'art discret de l'amorcer^ ou de la contenir, ou de la

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délourner, ou de la relancer dans les passes de langueur» et de la vivifier, de la passionner même, de la réjouir.

Diriger la conversation, parfois la conduire à un but mystérieux et précis, s'en faire au besoin un moyen d'action et d'influence, tout en lui laissant la plus large et la plus évidente 1'^ ^rté : art difficile fet complexe, et qui cesse d'être, s'il se trahit dans ses procédés. L'avoir exercé, cet art essentiellement original et personnel, a suffi pour illustrer à jamais quelques noms de femmes françaises.

Nous avons vu que M"*** de Duras était très large et très tolérante en fait de goûts et d'opinions. Ses préférences la portaient aux sujets politiques et littéraires : mais tout propos avait le droit de se produire et le don de l'intéresser, qu'il fût politique ou mondain, scientifique ou littéraire, critique, moqueur, sentimental, mélancolique; ou, pour mieux dire, ce genre de propos mêlés et familiers faisait d'ordinaire le fond de la conversation, qui n'était que délassement, fantaisies, nouvelles, broderies. Elle Ta remarqué à propos du salon de M"* de B... dans Ourika : « L'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée ; car c'est le propre de ces esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. »

Les mille « riens » de la conversation la plus indépendante, elle les provoquait chez les autres, en les produisant elle-même avec cette « gaieté de l'esprit » que les chagrins et la maladie ne devaient lui enlever que bien après 1819. Ces riens étaient de ceux qui deviennent une récréation et une diversion, grâce à la soudaineté, à l'opportunité, grâce aussi au tour, à l'accueil, à réchange : « Les plus petites choses, dit La Bruyère, ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière. » Encore fallait-il être au courant pour saisir ces caprices de mots ou d'idées, ces « petites choses », ces « riens ». Ils avaient déconcerté le grand esprit sérieux et dogmatique de J. de Maistre, qui, trop récemment débarqué de Saint-Pétersbourg, n'avait pas eu le temps de se mettre au ton et au goût de cette société : quelque initiation eût été nécessaire pour « comprendre ».

Heureuse donc de toute « supériorité » — fût-elle supériorité de femme, témoin M"' de Staôl — M"* de Duras Tétait au superlatif quand les savants prenaient la parole. Dans le jeu infiniment varié des libres propos, ils étaient les plus brillants

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partenaires, même quand ils parlaient science ; car ils en parlaient sans pédantisme et sans lourdeur, en hommes du monde. M"* de Duras était captivée et ravie à un degré qu'on ne soupçonnerait pas. « Il y a dans ces hommes supérieurs, surtout dans les savants, une simplicité dont je ne me lasse point... Je les vois sans cesse. » Elle était fière d'apprendre sous de tels maîtres, empressée à cueillir, dans sa fleur de nouveauté, telle ou telle de leurs découvertes, et à Toffrir au cercle comme une primeur savoureuse, — à leur renvoyer dans ses remarques et réflexions, comme une image souriante et un reflet de leurs pensées. Elle profitait très gracieusement de toute occasion pour faire appel tantôt à leurs connaissances, tantôt à leurs souvenirs : « J*ai parlé à M. de Humboldt de tous les pays que vous [M"* Swetchine] avez parcourus. J'aimerais à m'y transporter et à y être avec vous. »

Si Ton veut aller au fond de l'éloge qu^elle faisait de ses savants amis : « ces hommes célèbres dans toute TEurope, — Humboldt, Cuvier, Rémusat — ont la simplicité et l'indulgence la plus aimable », aller au fond des sentiments qu'ils lui inspiraient, il faut se donner le plaisir de lire celle des Réflexions et Prières que j'ai réservée et qui est intitulée La Science. La place de cette page est ici, ce me semble, et je m'en expliquerai en quelques lignes de commentaire.

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