TOUTE SCIENCE VIENT DE DIEU
On blâme la Science, et quelques personnes la croient incompatible avec la piété. Elles se trompent. Mais Dieu doit être le fondement de la science, et c'est de lui qu'elle tiendra son utilité et sa profondeur.
L'histoire renferme les leçons terribles de la Providence : — la morale, les misères éternelles du cœur humain ; — la physique, la chimie apprennent à remonter à cette cause mystérieuse et impénétrable qui n'est autre que Dieu même, et dont les plus grands empires ont été forcés de confesser l'existence. Les mathématiques calculent tout, mais s'arrêtent devant Tinlini. L'anatomie enseigne l'organisation physique de l'homme, mais tous les efforts de la physiologie n'ont pu réussir à surprendre le secret de la vie, connu de Dieu seul. L'astronomie, dans l'immensité de ses merveilles, confond l'imagination, et l'homme est forcé de reconnaître Dieu dans tous ses ouvrages.
Quelle diff'érence entre le savant altier et le savant pieux l 11 ne
faudrait que les nommer pour montrer que Dieu est le flambeau de la Science, comme de tout le reste ; il inspire Téloquence, enflamme le génie, tandis que l'impiété l'étouffé et l'éteint. La foi produit Bossuet, Pascal et Newton. Quels noms l'irréligion peutelle opposer à ceux-là? G*est donc à tort qu'on croit la religion ennemie de la science. La simplicité de cœur, qui plaît à Dieu, est le partage le plus ordinaire du savant chrétien. Rien ne mène plus sûrement à V humilité que la véritable science. Les sciences se perdent dans l'infini parce que leur terme est Dieu. Plus on marche dans la voie droite des sciences, plus on s'aperçoit que ce qu'on sait n'est rien en proportion de ce qu'on ignore; le champ s'agrandit à mesure qu'on 's'avance ; on est forcé de reconnaître son néant devant la grandeur des ouvrages de Dieu et les merveilles de la création, dont l'homme est la plus belle et la plus inexplicable.
Je ne sais rien, ô mon Dieu, sinon que vous m'avez créée et que ma pensée s'élève jusqu'à vous ; c'est assez pour croire que mon âme est immortelle. Sauvez-la par les mérites de Jésus- Christ ; que son sacrifice expie mes fautes, et que, dépouillée un jour de mon corps, je me réunisse à vous dans le ciel.
Nous avons là comme un résumé des réflexions échangées devant elle, ou avec elle, dans son salon, par les plus hauts représentants de la science au premier tiers du xix* siècle; el certes, mieux qu'un résumé : je veux dire un hommage réfléchi à la « simplicité », à la droiture, à la sincérité, à T ce indulgence », à c( la modestie » de ces hommes en qui fut acclamé le don supérieur du génie. Devant l'admiration toute vibrante que leur témoignait la grande dame de cour, « extraordinairement instruite », qui les mettait en humeur de causer el de s'épancher, ils avaient confessé que « ce qu'ils savaient n'était rien en comparaison de ce qu'ils ignoraient » : et cela aussi l'enthousiasmait comme une supériorité de caractère et d'âme, comme une vérité trop méconnue par la foule des demi-savants, et d'ailleurs, comme un charme incomparable de société, et même, comme une vertu chrétienne, ce l'humilité », qui est un appel à la grâce — humilibus dat gratiam. Sur ce terrain réservé de la grande science qui découvre et inaugure, elle retrouvait une nouvelle et plus séduisante « fleur de je ne sais quoi » dont elle a si bien parlé, et qu'elle cultiva de mille manières, dans sa conversation, dans sa tenue, dans son train de maison, dans sa correspondance^ dans ses oeuvres, dans
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ses amitiés : la simplicité et le goût. Non pas mie simplicité étudiée, acquise, faite d'efforts et de calculs, et par suite, inégale et intermittente ; mais une simplicité qui vient du fond et qui, étant naturelle, ne subit jamais d'éclipsé. Non pas un certain goût, étroit, étriqué, formaliste, prisonnier des conventions ou de la mode, mais un goût libre et laidement ouvert, le «r grand goût », sympathique aux. singularités de personnes, de paroles et d'idées. Elle écrivait, à propos de la princesse de Liéven, et ce mot livre bien sa manière, à elle, qui était largeur, liberté, spontanéité, facilité, naturel, oubli des vétilles, pour soi comme pour les autres : « On dit aussi que la princesse de Liéven est à Londres ce qu'on appelle ôtre leader of fashione; c'est encore ce que je ne puis souffrir, car, pour tenir cette place, il faut un travail et une occupation des petites choses que je crois incompatible avec ce qui est simple et élevé. »
Elle disait encore, et cette fois à propos du désir de se pousser et de paraître : «t Ma chère enfant, prends la ferme résolution, quelle que soit ta position dans la vie, de rester toujours à ta place, ni au-dessus, ni au-dessous, et de conserver une dignité sans affectation qui inspire le respect et non la crainte. Le liant du caractère est aussi précieux que la souplesse est mauvmse ; elle annonce toujours de la bassesse dans Tàrae, et elle n'existe pas sans hypocrisie, le plus affreux de tous les vices. »
Au précepte, elle ajoutait l'exemple. Humboldt lui écrivait : « Je déteste, m'avez-vous dit, les tromperies, et je respecte cet amour du vrai, seule source de tout ce qui est beau et élevé. » Elle disait : « Le sincère, simple et solide attachement de mon cœur. » Son grand secret, il faut le répéter, c'était d'admirer et d'aimer. L'admiration chez elle n'était pas Tadulation dans le tète à tète, en vue de flatteuses réciprocités; elle n'était pas non plus le Gompliment redoublé entre les portes, comme Sainte* Beuve prétend que le faisait cette reine de beauté, d'amabilité et de grâce, M"' Récamier. Ce genre n'était le sien ni vis-à-vis du pouvoir, ni vis-à-vis du génie ou du talent. Elle admirait avec indépendance d'esprit et fierté de caractère. Sa correspondance avec Chateaubriand en est la preuve. La flamme de son beau regard, la vive et spirituelle expression de sa physionomie, Tinlérét gracieux qu'elle prenait à tout ce qui se disait, les questions suggestives qu'elle posait à propos, les objections ou contradictions qu'elle se permettait et qui prouvaient aux
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Humboldt, aux Guvier, aux Villemain quHls étaient suivis, compris et goûtés, quelques mots d'éloge bien sentis et articulés devant tous, voilà de quelle manière discrète et flatteuse se témoignait son admiration. Parfois aussi la contradiction portait sur le fond des choses, et, Taccord étant impossible, l'amitié restait hors de cause et hors d'atteinte. M"® de Duras écrit à Chateaubriand qu'à sa dernière soirée (juin 1822), Chaplal, le baron Gérard et Guvier lui ont dit sur Napoléon mille anecdotes curieuses, lui ont cité des mots et des actions dignes de Néron, En écoutant ces détails, elle était honteuse de sa vieille admiration pour TEmpereur. « Mais ce que j'admire, dit-elle, c'est que ces mêmes hommes qui possèdent à présent la liberté et des princes qui sont les meilleures gens du monde, n'aspirent qu'à tout changer. Je l'ai fait observer à Ghaptal; il ne m'a donné que de mauvaises raisons. »
La princesse de Liéven affectait en société un ennui que Chateaubriand lui contestait le droit de ressentir et de montrer, — droit qu'il s'octroyait royalement à lui-même. M"* de Duras ne s'ennuyait jamais en société; elle prenait et donnait de l'intérêt à tout, ce qui faisait que personne non plus ne s'ennuyait au cours de ses soirées.
On a vanté le «c charme magique de sa parole ». Elle était bien trop spontanée et trop sincère pour éteindre le rayonnement de son propre esprit, pour se condamner au rôle passif d'écho ou de reflet. Elle parlait très volontiers quand l'occasion s'en présentait ; que si l'occasion avait été négligée, de-ci, de-là on la relançait, et elle se laissait engager ou rengager le plus simplement du monde.
Chacun ayant ou devant avoir son tour de parole et d'attention, sa part active et opportune dans l'échange familier, tous lui rendaient, en provocations aimables et au besoin en contradictions stimulantes, le plaisir qui leur était venu par elle, le sourire dont elle avait salué leurs succès, le joyeux éclair que leur éloquence ou leur esprit avait allumé dans la profondeur de <c ses beaux yeux. » Lorsqu'elle était ainsi mise en demeure de dire sa pensée, on admirait, sur tous sujets, la force et la clarté de son esprit, la gaieté et la sensibilité de son humeur, la justesse et l'élévation de ses vues, son art supérieur de raconter, l'imprévu et le charme piquant de ses traits.
Le peu qui a été publié de sa correspondance nous offre une
image de sa causerie, mais combien resserrée et diminuée ! Car nous n'avons, dans ses lettres, que les variations d'une voix abandonnée à elle-même. Il y faudrait ajouter les inspirations soudaines et diverses qui naissent de l'entourage, les excitations que provoque l'infinie variété du concert. Et quels excitateurs que les Cuvier, les Humboldt, les Yillemain, pour ne citer que ces trois maîtres ! Et de même dans ses romans : il y a d'admirables pensées qu'elle avait dû produire sous les formes variées de la conversation avant de les enchâsser dans (c ses écrits... que surpassait bien son éloquence du moment y>^ c'est la réflexion deVillemain.
Un écrivain de grand talent, l'Américain George Tlcknor, pendant les années 1817 et 1818 qu'il passa à Paris, fut admis comme tant d'autres étrangers distingués chez M"*' de Duras, et devint un des habitués du « petit cercle ». U s'est plu à noter quelques souvenirs des soirées auxquelles il avait assisté et qui lui avaient été fort agréables. <c Ardente, enthousiaste» extraordinairement instruite, bien que toujours simple et sans prétention, elle ne pouvait parler sans captiver tous ses auditeurs^ même les plus célèbres.. . C'était surtout dans les petites réunions intimes qu'on pouvait juger du charme magique de sa parole. Un soir qu'elle n'avait à sa table que sa plus jeune fille, M. de Humboldt et moi, je fus littéralement soulevé en l'écoutant. Une autre fois, j'assistais chez elle à une ravissante réunion en l'honneur de la duchesse de Devonshire. Chateaubriand y lut sa Nouvelle sur les Abencéragesy pleine de descriptions brillantes et poétiques qui rappellent celles des environs de Naples dans les Martyrs^. Outre ces réunions du soir, M"* de Duras recevait dans l'après-midi, de quatre heures à six heures, mais seulement des intimes ou des personnages de marque. Ticknor raconte qu'il se rendait souvent aux <c petites cinq heures », comme les appelait M"** de Duras.
Il n'y avait pas seulement chez elle des réunions de cercle au sens strict de ce dernier mot. Elle s'entendait admirablement
1. Voir L'Année iSi7, par Edmond Biré, p. 245 (H. Champion, Paris), livre d'une érudition très piquante et merveilleuse d'à-propos. Ticknor ijoute que, parmi les habitués des « petites cinq heures », le plus assidu comme le plus iHustre était Chateaubriand. L'assiduité de Chateaubriand à cette heure me laisse un peu sceptique. Je doute aussi que le ton et Taccent prêtés au grand écrivain dans Tanecdote qui suit, fussent le ton et l'accent de Chateaubriand.
à organiser dans son hâtel des diners, des soirées, des fêtes, des représentations avec le concours des artistes les plus eo vogue. 11 en est question dans sa correspondance. Pour ces réceptions élargies, on sait que M. de Humboldt aidait la duchesse à écrire ses invitations.
De telles amitiés et de tels jugements disent aussi bien la sûreté et le charme de son commerce que la supériorité de son intelligence, et la mettent au premier rang des présidentes. Elle n'en tirait pas vanité. Rien de plus sincère que la modestie avec laquelle on la surprend à parler de ses amis et de Tindulgence qu'ils veulent bien lui témoigner. « M. de Humboldt est un de ces hommes que je vois le plus souvent. Et si ce n'était pas trop me vanter, je dirais qu'il a de f amitié pour moi. » Non certes, ce n'était pas se vanter. Humboldt avait pour elle une amitié profonde et enthousiaste. Nous en verrons de nombreux et charmants témoignages. Elle recevait et présidait pour le plaisir de ses amis autant que pour son propre plaisir; ou plutôt, c'est surtout au plaisir des autres qu'elle mettait le sien. Yillemaina fait la remarcjue qu'elle était sans « amour-propre pour ellemême ».
L'enveloppante et pénétrante caresse d'une voix harmonieuse et bien timbrée, sonore et douce, faisait valoir les avantagea d'un esprit supérieur, délicat autant que fort, plein de spontanéité, de gaieté et de mouvement.
Les hommes éminents qui furent ses auditeurs célébraient, ea des lettres qui sont sous mes yeux, celui-ci, « une voix dont l'accent donne du charme aux moindres choses )», celui4à, « ses lectures entraînantes », qui furent de vraies fêtes de so(^été et un vrai triomphe pour l'auteur, par opposition aux lectures traînantes et assommantes, qu'un admirateur, homme d'esprit, avait laites de ces mêmes romans. Une amie^ dont la signature « Mina » ne m'a pas livré son secret, s'exprime ainsi : « II me semble encore vous entendre... Il en est de vos paroles comme de certaines musiques qui restent toujours dans l'oreille... »
M. de Talleyrand fait allusion à la voix musicale de M"* de Duras en même temps qu'aux fameuses lectures : « J'avais mis dans ma tête de ne vous lire que quand il me serait donné de nouveau de vous entendre... b
E31e avait, en théorie et en pratique, une égale lai^etu* d'idées. Ses lettres à Rosalie de Constant prouvent que son cœur n était
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ni fermé, ni resserré, ni gêné par les dissidences confessionnelles. Son amie était protestante ; elle ne Texcluait pas de son ciel. Elle admirait sa foi et ses vertus ; elle espérait lui ressembler un jour et elle le lui disait avec un rare bonheur d'expressions : « Il y a dans votre âme quelque chose qui tranquillise la mienne : vous êtes éhrivée où j 'arriverai peut-être, si Dieu m'en fait la grâce ; mais du moins je marcherai par le même chemin que vous, et la souffrance m'enseignera les mêmes leçons. » Son « cercle » restait ouvert, et grand ouvert, à toutes croyances ou incroyances, pourvu qu'elles fussent, comme sa foi, respectueuses des convictions opposées : témoin Humboldt etCuvier; témoin Sismondi qui a noté les conversations tenues devant lui sur les religions ; témoin, Benjamin Constant, si désiré, et qui ne vint que tardivement ; témoin les Pictet de Genève et les d'Ariens de Lausanne ; témoin M"" de Staël.
On a vu que les lettres de M** de Duras, sous l'Empire, contiennent à l'adresse de l'illustre exilée l'expression des plus vifs sentiments d'admiration pour ses ouvrages et de curiosité sympathique pour sa personne. Elle questionne Rosalie sur sa voisine de Coppet ; elle craint un moment qu'il n'y ait entre elles quelque brouille ; elle manifeste à plusieurs reprises un vif désir de la connaître. Avec de telles dispositions, sans doute communiquées à l'intéressée par la correspondante, il est clair que le rapprochement entre ces deux âmes ardentes ne pouvait tarder, dès qu'aurait pris fin la jalouse dictature de l'Empire. Et en effet, à peine la Restauration a-t-elle rendu â M"** de Staël le droit de rentrer à Paris, — le bonheur de suivre ou de traverser « le ruisseau de la rue de Bac », et, avec ce droit spirituellement paradoxal, tous les autres droits ; nous la voyons entrer en rapports d'amitié avec une admiratrice si digne d'elle. M"* de Staël anima et illustra de sa présence le salon de M"* de Duras, comme M"* de Duras, celui de M"" de Staël. Elles se plurent et s'aimèrent, grâce à certaines affinités d'esprit et de cœur. « M"* de Staël l'avait distinguée entre toutes les femmes supérieures, comme M"** de Duras avait aimé l'auteur de Connue et de VAllemagne, par cet attrait d'admiration qu'elle suivait dans le choix de ses amitiés ^ »
Elle faisait mieux que d'aimer ses admirations. Elle les voulait