‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 59 sur 88 · Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve

son esprit, disait Sismondi, ne lui sufGt pas pour comprendre ce qui n'est pas elle. »

Grave défaut pour la bonne tenue d'un salon. M"* de Duras ne le connut pas, ce défaut. Comprendre ses amis, les traduire en doux propos de femme, leur présenter, je le répète, comme en un miroir flatteur, une image de leur talent ou de leur. génie en quelques-unes de leurs plus belles manifestations, ce n'était pas, pour elle, étude, effort, flatteries, mais facilité, admiration, affection, bonheur.

Indulgente et charitable aux personnes, elle avait toujours excusé les erreurs de conduite, les écarts de Tillustre exilée de Coppet, comme de beaucoup d'autres. Jamais elle ne pennii à la médisance formelle et systématique de s'installer chez elle, et de s'exercer sous ses auspices aux dépens des amis absents ou du simple prochain, comme c'est assez l'habitude et la re»^ source des réunions mondaines. A la foçon dont elle s'exprime sur les défauts qui font toute <c la vie » des sociétés dites « du grand monde », on devine qu'elle les abomine et qu'elle n'a pas à se vaincre pour les éviter.

J'ai soupe hier soir chez la duchesse de Luynes. M. de *** était heureux : il y avait un scandale. M"** de J... et M. de la C... dans la môme chambre, assis à côté Tun de l'autre, au jeu ! M. delà C... dit à M"* de J...

— Je suis bien aise de vous voir — et ce pauvre homme s'est attendri. Vous jugez de la joie de ceux qui ne vivent que des ridicules du prochain. Triste nourriture ! Leur esprit n'y profite pas. Mon Dieu I la pitoyable chose que la conversation de ces grandes assemblées. C'était la première de l'année : la sottise, la niaiserie, le commérage, la frivolité étaient dans toute leur fraîcheur; onfail bien de se reposer Tété de ce qu'on appelle le grand monde. Goûter tout cela et s'y plaire serait le plus grand malheur qui pût arriver à l'esprit et au cœur *.

L'indulgence qu'elle accordait au prochain, elle en réclamait le bénéfice et le retour pour elle-même. Elle avait besoin de se sentir et de se mouvoir dans une atmosphère de faveur ; une anti* pathie déclarée, ou supposée, la privait de ses moyens et la «c démoralisait » — mot nouveau qu'elle avait adopté en se rappliquant. « M"* de Montcalm est toujours bonne pour moi », écril-

4, Lettre à M" Swetchine, 19 novembre 1817.

elle à M°*® Swetchine ; « c'est vous qui avez désarmé cette malveillance. Cela me fait du bien. Personne ne la craint plus que moi ; et je ne sais rien faire pour me concilier ceux qui s'éloignent de moi. Il me faudrait toujours un ange gardien comme vous. » — a M"* de Montcalm a reçu votre lettre de Salzbourg. Je la vois assez souvent ; mais nous avons de la peine à nous mettre à Taise, nous avions besoin de vous. Vous étiez le lien entre nous. »

Quant à simuler des sentiments qu'elle n'avait pas, rien n'était plus opposé à « la sincérité de ses manières », à ce qu'elle appelait très bien « la bonne foi du cœur ». Elle écrivait également à M** Swetchine :

Voilà encore une de ces amitiés de respect humain qui vous étonnent et qui sont si communes en France. Il vaudrait bien mieux ne plus voir les gens pour lesquels on est dans cette disposition. C'est sans doute le premier mouvement ; mais on craint les scènes, Téclat, le ridicule ; il résulte de tout cela des rapports froids et faux, par cela môme des intérêts factices qui finissent par donner aux caractères cette funeste teinte, et par détruire, avec la sincéi'Ué des maniérée, la bonne foi du cœur sans laquelle rien nest estimable.

J'ai dit « médisance systématique » : car ce serait idéaliser, ou, si l'on veut, calomnier le cercle de M"** de Duras et le faire mortellement ennuyeux, que de lui supposer une abstention scrupuleuse de toute critique, de toute parole moqueuse ou médisante.

Et précisément nous savons que le plus brillant causeur du cercle était aussi le plus grand amateur et conteur de nouvelles : Clara, la « belle duchesse » Tavait surnommé le « Médisant », à sa grande satisfaction, car il se parait de ce surnom comme d'un titre de gloire : médisances légères, assaisonnées d'esprit.

3f. de ffumboldt à Madame de Duras.

Je détesterais mille fois plus encore que je ne le fais déjà les tribunaux spéciaux et les inquisitions politiques si les dissensions d'opinions pouvaient m'enlever les droits à votre bienveillance. Je fuirais aussi votre maison si je ne m'y croyais que toléré. Vous savez combien les calvinistes, qui ont brûlé Servet et qui ont été brûlés à leur tour, craignent la tolérance. Mais ce que j'ai toujours

admiré en vous et dans une autre personne que nous aimons et que nous admirons également [Chateaubriand], c'est que, connaissant mes erreurs, vous avez toujours montré tous deux quelque bonté pour moi, parce que vous me supposez de la bonne foi, de la franchise, du dévouement pour des amis lorsqu'ils ne sont pas puissans, et parce que, dans l'élévation de vos sentimens, ennuyé parfois de la monotonie de la société et du paysage, vous souffrez qu'on s'éloigne un moment des doctrines reçues. J'aurai le bonheur de vous offrir ce soir l'hommage de ces sentimens de reconnaissance et d'amitié que je vous dois à jamais. L'idée ne m'est pas venue que nous nous étions quittés un peu fâchés ; le tort en serait entièrement à moi . J'avais à défendre mes propres opinions et celles de mon frère, si différentes (vous le savez) des opinions du parti anarchique. La position des choses est très délicate à Berlin, j'ai des motifs à les connaître particulièrement parce que, très anciennement attaché à M. de Skandenberg, je sers d'intermédiaire entre deux puissances ennemies, ce ministre et mon frère. Cette circonstance vous expliquera pourquoi je me tiens plus retiré à mesure que les événemens deviennent plus importans, pourquoi je devrais éviter surtout de dire mon opinion sur ce qui s'en fait devant une personne peu bienveillante pour mon frère et pour moi, devant M. P. de B. J'aime l'esprit de ce ministre ; j'ai le plus grand plaisir de le rencontrer chez vous ; mais, comme il a des moyens d'action que je ne connais pas, je dois me retrancher avec lui dans le cercle étroit des arts, de la littérature et de la médisance. J'ai ajouté ce dernier mot pour me peindre tel que le veut la belle et spirituelle duchesse de Rauzan. Si elle savait un peu d'allemand, elle pourrait vous déchiffrer mon billet.

Lundi.

Si large que fût la bienveillance de M""** de Duras, elle n'était pas uniforme et banale, et non plus, son esprit, sans pointe et sans mordant. Une neutralité invariablement aimable ne pouvait être le fait de cette nature trop franche qui devait percer et choquer à cette époque de « partis irrités et dans une société d'étiquette' ». Elle était trop ardente et trop « vraie » soit pour cette perfection de charité, ou, sous un beau dehors, pour ce calcul d'égoïsme, ou pour cette apparente égalité d'humeur.

Page 1