‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 7 sur 88 · De Laval-MontiQorency · texte numérisé non relu

De Laval-MontiQorency

était avec moi chez les pauvres exilés. Nous avons parlé d'elle ensemble.

ParIsJ a février [1807].

Je serais bien ingrate si je ne sentais pas tout le prix de la lettre que je viens de recevoir, chère, toujours chère Rosalie. Dites-moi que vous ne doutez plus de mon cœur, je vous le demande avant de vous dire les raisons de ce long et triste silence ; j*ai besoin que vous me pardonniez seulement parce que je vous aime et que je ne cesserai jamais de chérir le moment qui nous a fait rencontrer. Il est vrai que je ne vous ai point écrit. Ce n*était pas de la paresse, — encore moins de l'oubli. Ce voyage dans les Pyrénées, ce voyage entrepris avec tristesse et regret, qui m'éloignait de vous, a été une des époques les plus tristes et les plus pénibles de ma vie; et vous dirai-je toutes les faiblesses de mon cœur? Le chagrin le resserre; j'ai besoin de conter mon bonheur; mais je renferme mes peines et ne sais plus rien épancher lorsque je souffre. Vous aurais-je écrit pour vous parler de choses indifférentes, des montagnes que je ne regardais pas, de cette nature dont toutes les beautés étaient perdues pour moi? Car je ne sais si vous avez éprouvé une peine assez vive pour sentir ce découragement qui fait que tous les lieux sont égaux et que les personnes môme et tout ce qui vous environne vous devient entièrement indifférent... et cependant cette peine ne m'était pas personnelle!... si on peut dire cependant que l'honneur, la gloire de ses amis, Testime qu'on a pour eux ne soient pas des biens propres et qu'il ne soit pas plus affreux de se les voir enlever que tout ce qu*on a de plus personnel dans le monde. Je ne vous dirai point de détail, c'est presque un tort de vous dire que fat sou/ferl, mais je sais que ce mot seul qui serait une indiscrétion ne sortira jamais de votre bouche. Je suis restée dans les Pyrénées jusqu'à la fin d'octobre ; j'aurais voulu y passer l'hiver, et le retour de ma mère a seul décidé le mien. Elle était débarquée en Hollande, j'ai été l'y chercher, mais un nouveau chagrin m'y attendait. Sa santé avait souffert, son changement était effrayant. Une malheureuse attaque d'apoplexie avaitproduitunefaiblesse plus désolanteencore qu'une maladie vive; — elle est mieux depuis qu'elle est à Paris, mais les traces d'un tel accident ne s'effacent jamais entièrement. Vous dirai;je que ma santé aussi n'est pas bonne? J'ai craché du sang dans les Pyrénées, et, — depuis ce temps — des rhumes et des douleurs de poitrine continuelles me donnent quelques craintes. Je crois que j'ai pris, à Cauterets, des eaux trop fortes... On me dit que le printemps me remettra...

Et VOUS, ma chère? Jusqu'ici je n'ai parlé que de moi, ce qui D*était pas mon intention... Comment êtes- vous ? Que faites-vous? Croyez-vous qu'aussi je naie pas demandé de vos nouvelles, — que je n'aie pas eu besoin d'en avoir?... C'est toujours le rêve que je chéris que celui d'habiter avec vous les rives de ce beau lac qui, de tout ce que j'ai vu, me plaît le plus. Mais Tarrivée de ma pauvre mère va me rendre bien dépendante ; probablement je raccompagnerai à Bourt>onne ce printemps. Delà, je verrai mes chères Alpes, mais j'en nerai encore bien loin. Au moins écrivonsnous plus exactement. Dites-moi que vous me pardonnez et je vous saurai gréde m'avoir trouvé un tort. — Ah I ma chère, je suis défiante, et j'ai peine à croire qu'on puisse m'aimer. Vous m'aviez donné cette douce confiance, mais qu'ai-je en moi qui puisse faire que cette amitié survive à l'absence ? Peut-être si vous connaissiez mon cœur comme j'ai cru pénétrer le vôtre, vous maimeriez en effet, mais, si peu de temps, — si peu de rapports, — voilà ce que je me disais, et je n'osais plus vous écrire... — « Elle ne doit plus se soucier de moi... » C'était là mes mauvais propos, mais votre bonne lettre m'y fait renoncer... Oui, je veux croire à votre amitié qui me rend fière et heureuse, et la payer de toute la mienne. Envoyez-moi bien vite mon pardon.

Adieu, chère. Ce ne sera pas un adieu long, car il me semble que j'ai mille choses à vous conter que je ne saurai dire que lorsque vous m'aurez assuré que vous n'êtes plus fâchée.

Si quelqu'un se souvient encore de moi à Lausanne, parlez-lui d'une personne qui n'oubliera jamais ce lieu et ses aimables habitants.

Bourfoonne (Haute-Marne), 20 juin [1$07J.

11 y a longtemps déjà que je voulais vous écrire, chère Rosalie. A Paris, j'ai cherché une occasion pour vous envoyer une petite bague que j'avais pour vous et que je voulais qui fût avec ma lettre, et n'en trouvai point. J'ai remis à vous écrire d'ici où nous sommes établies pour deux grands mois, dans une solitude qui me fait regretter chaque jour celle de ma petite maison de Lausanne. Jamais je ne retrouverai le calme que ce beau climat, que cette belle vue, et surtout que votre intérêt et votre amitié portaient dans mon cœur. Je les regrette chaque jour, et, si je ne.vous le dis pas plus souvent, ne m'en accusez point. Je viens d'être encore cruellement tourmentée pour mes enfants; elles ont eu une coqueluche affreuse qui les a jetées dans un état de dépérissement dont elles commencent à peine à sortir. Cet hiver, j'ai été

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garde-malade et j'ai perdu plusieurs personnes qui m'étaient chères. La mort de ce pauvre duc de Marlborough que vous avez vue dans les papiers, m'a alfligée. Il était notre voisin de campagne en Angleterre ; je le voyais souvent et c'était celui des trois frères que j'aimais le mieux. J'ai fait encore une autre perte qui m'a été sensible, celle d'un homme de ma société intime qui passait sa vie chez moi et dont l'esprit était aussi éclairé que son caractère était bon et sûr. Sans que le cœur soit déchiré, on peut souffrir en voyant ainsi disparaître autour de soi des personnes qu'on était accoutumé à voir» à estimer, et dont la société nous était à tout moment agréable. M"' de Blot, à laquelle j'étais attachée depuis mon enfance, a disparu aussi dans cet hiver de deuil» etM"** la maréchale deBeauvais, dont la société était une de celles où je me plaisais davantage, a presque enseveli avec elle le ton et les excellentes manières dont elle était encore un modèle. Enfint ma chère, tout a été triste cet hiver, et cette impression m'est restée et résiste au printemps, et même au mauvais état de mes enfants et de ma mère, qui se trouve assez bieji des eaux. Je suis ici toute seule avec eux. M. de Duras a élé faire une course dans le Midi et nous devons nous retrouvera Paris au mois d'août. Nous cherchons à faire l'acquisition d'une terre ; ce choix est fort difficile. Nous sommes en marché pour un très beau château en Touraine, mais il est bien incertain que nous en venions à une conclusion. Vous voyez, par la confiance avec laquelle je vous parle de ce qui m'intéresse, que je compte toujours sur votre amitié. Il y a quelque chose qui me dit que je dois y compter, malgré toutes les bonnes raisons qu'on pourrait alléguer pour qu'une amitié qui n*est point fondée sur une connaissance parfaite du caractère soit de peu de durée. Il y a des amis qui se devinent et qui sympathisent pour toujours. Je veux croire à cette doctrine, chère Rosalie, quoiqu'en général elle soit un peu celle des gens crédules; mais la crédulité est le défaut des bons cœurs, et elle est un bien dans beaucoup de situations de la vie. La triste expérience ne nous révèle guère que de tristes vérités, sur lesquelles on voudrait pouvoir fermer les yeux. Combien on a regretté l'heureux aveuglement qui nous cachait les défauts d'un ami ou ses torts ! Pour moi, ma chère, si on me donnait le choix de tout voir dans ce vilain monde ou de ne rien voir du tout, je n'hésiterais pas. Je trouve qu'on ne se console pas des découvertes qu'on y fait tous les jours, — et, quand on veut approfondir même les choses qui plaisent et paraissent bien, il se trouve que les motifs gâtent tout, et alors on se sent mal à Taise et on cherche un monde meilleur. Mais ce monde n'est pas celui-ci, c*est celui vers lequel il faut tourner tous nos regards. Et voilà,

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ma chère, la vraie sagesse ! Mais combien de choses nous retiennent! Que de liens qu'on ne peut rompre! Nous craignons le malheur qui seul nous ramène d une manière eflîcace au seul, au premier de tous les biens. Tout notre être n'est que contradiction et inconséquence.

Voilà que je bavarde avec vous comme si nous étions assises sur le bord de votre beau lac, à Fombre de vos beaux arbres, si touffus, si verts et comme on n'en voit que dans les Alpes ou dans les belles vallées des PvTénées. Ici il n'y a rien de tout cela ; des collines sans forme, et seulement un peu vertes ; point d ombrage que dans une forêt à une demi-heure, qui, malgré la distance, est ma promenade favorite.

Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère, et de grâce, ne portez plus cet anneau qui a été profané par un doute. Vous l'aviez quitté et ne deviez jamais le reprendre. J'aime ce vieux mot de France et trouve que c'est la vraie devise de l'amitié. Vous aurez un autre anneau aussitôt qu'il se trouvera quelqu un qui pourra s'en charger.

Vous ai-je dit que j'aime Corinne ? Ce serait bien long d'en parier en détail. Xaime surtout la partie où l'on parle de 1 lUiîe, le voyage. Le rapport sous lequel elle considère les monuments antiques et les productions des arts, puis le caractère d'Oswald... maisGjrinne elle-même ne me séduit pas. Je crois que, malgré tout son esprit, je ne l'aurais point aimée, et Oswald a bien raison, dans leur dispute, lorsqu'il parie des poètes anglais, — de leur supériorité dans la peinture de l'amour. Il y a deux ou trois pages qui m'ont (ait un plaisir e.xtrême parce qu elles disaient si bien, si élégamment, si finement, ce que j'avais dit et pensé mille fois. U y a bien de l'esprit dans cet ouvrage, des développements si fins que l'on voit que ce n'est pas la raison qui observe, mais que c'est l'imagination qui a deviné, qui a senti,..

Adieu, ma chère, je n'ai plus de place que pour vous dire que je vous aime.

Paris. \9 février [!ii08>

On vous retrouve tout entière dans cet aimable envoi que j'ai reçu hier, chère Rosalie; c e^t vous, toute bonne, tout aimable, toute sensible, pensant encore à cette amie si paresseuse, mais dont vous connaissez bien le cipur. parce que le vôtre l'a deviné et que peut-être il était digne d'être pénétré par vous. Oui, il est toujours À vous, il ne cessera jan^is de vous aimer, de vous appivcier et de regrtHter le temps où je vous ai connue et où votre douce

amitié rendait ma vie si heureuse. Que je voudrais revenir aux bords du Léman, retrouver et vous et ma charmante soHtude ! Mais la Providence en a ordonné autrement, — nous sommes fixés en Touraine ; nous y avons acheté cette terre dont M. de Fleury vous a parié. C*est une charmante habitation ; elle est peutêtre trop [belle pour me plaire tout à fait, mais c*est un mouvement bizarre dont je ne devrais pas convenir, je dois en être contente, je le suis, mais ma chère Suisse est au fond de mon cœur avec vous qui êtes mêlée à ce souvenir et qui faites que rien ne pourra l'effacer.

Quelle aimable idée que celle de ces deux petits tableaux ! Vous pensez bien que je n'en ferai pas des écrans : ils seront encadrés : je croirai être à ma fenêtre au lever de l'aurore, respirer le parfum de ces belles fleurs, de ce charmant petit daphnéCneorum (?) que j'ai retrouvé sur les hautes Pyrénées et que je revois avec tant déplaisir dans mon petit tableau. Que de jours vous avez employés pour moi dans cette aimable occupation I Que vous êtes bonne, chère Rosalie î Je ne puis trop le répéter. Donnez-moi donc à présent de vos nouvelles, car voilà ce qui me manque. Comment s'est passé votre hiver ? Le nôtre s'écoule dans une dissipalion continuelle. Tous les jours, des fêtes, des bals, de grands soupers. 11 y a quinze jours que je ne me suis couchée avant trois heures du matin. Je me porte mieux. Je suis entraînée par M. de Duras, qui aime le monde, et mes amis. Nous avons toute l'Allemagne ici. Ce sont de sottes gens que tous ces bons princes ; il n'y en a qu'un seul aimable. C'est le prince de Mecklembourg- StréHtz*, le frère de la reine de Prusse. Il a de l'esprit, de l'instruction et beaucoup de tristesse. Je lui en sais gré. Le connaissezvous ? Il a été en Suisse et en Italie.

Je quitterai Paris tout de suite après Pâques'; j'irai retrouver mes bois et ma jolie rivière d'Indre. Il ne manque à la vue d'Ussé qu'un horizon de Suisse pour terminer le tableau. Rien n'est si beau que le parc et l'antique futaie qui couronne le château. La gaîté de l'aspect est aussi remarquable. C'est un mouvement continuel. C'est l'ancienne France. Si on pouvait y oublier le passé et s'étourdir sur l'avenir, tout serait bien, mais le nuage est si épais, si orageux devant nous, qu'on chemine avec terreur. On croit qu'on va entrer dans l'orage et que ce soleil qui nous luit est le dernier. On parle beaucoup du départ de l'Empereur : il y a un grand mystère dans sa marche. Cette grande imagination qui ne

1. La reine de Prusse (Meckienbourg) avait deux frères t Georges-Frédéric Charles-Joseph, 42 août 1779 — 6 septembre 1860; — et Charles-Frédéric- Auguste, 30 novembre 1785 — 21 septembre 18.37.

connaît point de bornes me fait toujours peur. Avec lui, ou en même temps que lui, partiront plusieurs de mes amis. Aussi je redoute ce départ et suis tout étonnée d'y prendre autant d'intérêt.

Savez- vous que, jeudi, je fais peindre ma vieille figure ? Et savezvous pour qui ? Réellement, jusqu'ici je n'osais vous l'envoyer. Je me disais qu'il y aurait de la fatuité à vous prendre ainsi au mot. Vous connaissez mei défiances, mais après cette aimable marque de souvenir et d'amitié, je ne doute plus de rien.

Mes petites filles vont à merveille ; elles sont grandies, et TaîDée est une bonne et belle petite personne. Je m'en occupe beaucoup, et je trouve là une manière charmante d'occuper mon temps. Je ne conçois pas celles qui disent qu'elles en ont trop, le mien est si employé qu'on me rendrait service en y ajoutant trois ou quatre heures chaque jour. Elles avancent pour la musique et le dessin. Nous avons le projet d'aller dans trois ans en Italie et d'y passer dix-huit mois pour perfectionner ces deux talents. Faut-il remettre si loin l'espérance de vous voir, chère Rosalie? Ne viendrez-vous donc jamais en France ? Pourquoi ne pas venir passer trois ou quatre mois d'été à Ussé? Je ne vous offrirai que des plaisirs bien simples et une tendre amitié. Mais je sais que cela serait assez pour vous. Dites-moi s'il y a l'ombre d'une probabilité dans ce bon plan. Combien je le voudrais! J'ai demandé à celui qui m'a apporté mes jolis écrans des nouvelles de M"*** de Charrière et de Montolieu. Je sais qu'elles sont bien. Veuillez leur parler de moi quelquefois ; je n'oublierai point leur obligeance et leur amabilité.

Avez-vous lu le roman de M™* de Flahaut, ou Souza* plutôt? Nous l'aimons : il est écrit si purement, tout y est de si bon goût! Ce sera un monument où l'on retrouvera ce ton exquis et cette politesse charmante qui disparaissent chaque jour. Quel esprit fin que celui qui a su choisir des nuances si délicates ! Dites-moi ce que vous pensez de cet Eugène qui nous a fait tant de plaisir.

Adieu, très chère. Ecrivez-moi, je vous en prie, et croyez que mon tendre attachement ne cessera jamais.

Voici la première apparition du nom de Chateaubriand dans cette correspondance qu'il va passionner et illustrer.

M"* de Duras avait manifesté à sa cousine, M"*" de Noailles, l'extrême désir qu'elle avait de rencontrer Fauteur du Génie du

1. Adélalde-Emilia Filleul, 44 mai 1761 -> 19 avril 1836 ; — mariée le 30 novembre 1779 ft Alcxandre-Sèbaslien, comte de Flahaut ; — remariée le 15 octobre 1802 à José Maria de Souza.

Chrutimiisme et des Martyrs. Par les soins de Nathalie, Ten- Irevue eut lieu à Méréville. A huit ou dix jours de là, Chateaubriand, qui n'a pas su trouver l'hôtel de M"*' Amédée de Duras, et qui craint d'avoir laissé sa carte chez M"* de Duras mère, demande par écrit à celle qui sera son amie la plus dévouée cf si elle se souvient encore de son nom et si elle veut lui permettre d'aller lui présenter ses respectueux hommages ». Une autre fois, il refuse de se rendre à une invitation qu'elle lui a adressée parce qu'il y aura des invités et qu'il a « réellement peur des visages inconnus ». Un peu plus tard, il lui répond qu'il accepterait bien volontiers de déjeuner le lendemain chez elle, mais il supplie M"*"" de Duras de le traiter avec moins de cérémonie, une tasse de thé lui suffit. Eniin M*"* de Noailles les réunit dans sa loge au théâtre. Et désormais, de part et d'autre, l'attachement existe, étroitement noué, et d'une solidité à toute épreuve. Nous allons constater la vivacité du sentiment qui s'empara soudain de M™** de Duras, dans une lettre toute voisine de la première entrevue ; et dans la lettre qui suit celle-là, sous Tinfluence peut-être de cette passion nouvelle, elle écrira : « La part de bonheur que j'ai est assez grande pour rae faire peur quelquefois. » Elle énumère ses raisons d'être heureuse, et, dans cette énumération, elle omet celle qui donne de la valeur aux autres : l'amitié de Chateaubriand. Chateaubriand, plus d'un quart de siècle après, se souvient ainsi dans ses Mémoires : « IJne forte et vive amitié remplissait alors mon cœur. ha. duchesse de Duras avait de l'imagination et un peu même dans le visage de l'expression de M"' de Staël : on a pu juger de son talent d'auteur par Ourika. Rentrée de l'émigration, renfermée pendant plusieurs années dans son château d'Ussé, au bord de la Loire, ce fut dans les beaux jardins de Méréville que j'en entendis parler pour la première fois, après avoir passé auprès d'elle à Londres sans l'avoir rencontrée ; elle vint à Paris pour l'éducation de ses charmantes filles, Pélicie et Clara. Des rapports de famille, de province, d'opinions littéraires et politiques m'ouvrirent la porte de sa société. La chaleur de Tâme, la noblesse du caractère, l'élévation de l'esprit, la générosité du sentiment, en faisaient une femme supérieure. »

b8 LA DUCHESSE DE DURAS ET CHATEAUBRIAND

Paris, 21 avril [1809].

Avez-vous reçu, chère Rosalie, cette laide peinture que vous avez eu la bonté de désirer ? Elle est partie depuis environ quinze jours, et ma sollicitude la suivie parce qu*on m'a fait craindre que le mouvement de la voiture n^effaçàt le pastel. Je voudrais savoir si ce portrait avait encore forme humaine lorsqu'il vous est parvenu. On le trouvait ici assez ressemblant. J'ai supposé que vous ne vouliez point de parure, et d'ailleurs, je ne me soucie pas qu'on dise à mon peintre comme à ce sculpteur d'Athènes : Ne pouvant la faire belle, lu Vas faite Hche, Enfin, telle qu'elle est, la voilà, laide ou belle, riche ou pauvre, c'est une personne qui vous est tendrement attachée et à qui vous devez un peu d'amitié pour toute celle qu'elle a pour vous.

Vos écrans, quoique vous ayez pu dire, sont encadrés et partis pour Ussé, où je vais me rendre aussi très incessamment. J'espère y recevoir de vos nouvelles. Si vous en avez oublié l'adresse, la voici : au château d'Ussé, par Azay-le-Rîdeau (Indre-et-Loire).

Parlez-moi beaucoup de vous, des aimables habitants de Lausanne. Qui est à La Chaumière? Qui est dans ma maison? Avezvous des Anglais ? Irez-vous cet été à Genève ? Enfin, un peu de vos projets : vos lettres sont comme votre aimable caractère ; — c'est vous toujours que vous oubliez. Je demande une lettre consacrée à parler de vous, et je veux même savoir où en est votre herbier et quelles plantes vous a envoyées Thomas. Irez-vous en pèlerinage à Bex ou à La Dôle, cette année? Enfin, parlez-moi de vous, des vôtres, de ce frère que vous attendez, — mais n'espérez rien de notre côté ; car la sévérité est au comble sur ce point, et, si j'osais, je vous en conterais d'étonnants détails. Il y a trois ou quatre mois que cela se pouvait encore; à présent, c'est une rage.

Les nouvelles d'Espagne sont si mystérieuses qu'on n'y comprend rien. L'Empereur lui donnera, dit-on, un roi, mais on ne sait pas lequel. J'ai entendu parler de ce beau pays l'autre jour d'une manière à donner le regret de n'y avoir point été lorsqu'il était encore l'Espagne. C'était par M. de Chateaubriand. Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cet homme extraordinaire qui unit à un si beau génie la simplicité d'un enfant. Je ne le connaissais point, je l'ai rencontré, puis il est venu chez moi, et j'espère que ce premier rapport amènera une connaissance plus solide ; il est si simple et si indulgent qu'on se sent à l'aise avec lui. On voit qu'il n'apprécie que les qualités de l'âme. On doit moins avoir

besoin de l'esprit des autres lorsqu'on en possède tant soimême.

Adieu, ma chère Rosalie, je ne cause pas plus longuement avec vous parce que j'ai mille affaires, mais je vous écrirai d'Ussé.

Mille compliments à la bonne M"' de Charrière et aux personnes qui veulent bien se souvenir de moi.

Ussé, 31 mai [1809].

Vous êtes aimable et bonne, chère Rosalie, d'avoir pensé à ma solitude et d'être venue m'y trouver. Je suis heureuse toujours d'avoir de vos nouvelles et de lire les douces assurances de votre amitié. C'est une chose triste seulement, quand on se conviendrait si bien, d'être condamnées à vivre éternellement séparées ; mais ainsi le veut la Providence ; elle nous laisse toujours de la tristesse et des regrets au fond du cœur pour que nous ne nous attachions pas trop à cette vie ; et elle fait bien, car je crois que notre faible nature ne soutiendrait pas un bonheur parfait. La part que j'en ai est assez grande pour me faire peur quelquefois; car enfin ne suis-je pas bien favorisée d'avoir, après la Révolution, conservé encore une famille nombreuse, des amis et une belle habitation comme Ussé, et deux bonnes et jolies petites filles? Heureusement que la guerre nous cause quelques petits tracas pour nos affaires ; sans cela, toutes mes prospérités m'effraieraient. N'est-ce pas là une bonne philosophie ? Ah ! la tranquillité seule aujourd'hui devrait paraître du bonheur à ceux qui la possèdent, au milieu des crises et des convulsions dont nous sommes les témoins ! Je pense souvent à votre Suissci elle est encore entière, mais le seral-elle longtemps ? Le cardinal Caprara disait en parlant des événements de Rome : il fallait nous retrancher dans noire spiri-^ tualité; — et dans quoi vous retrancherez- vous ? Que dira monsieur votre frère [Charles], que dit-on quand on vient de la Chine? Heureusement qu'il a passé dans un pays où l'on a pu le préparer [Londres], mais qui du reste est en ce moment aussi loin de nous que de la Chine. Si vous n'espérez que de nous, espérez bien peu, à moins qu'il n'obtienne, étant étranger, de venir comme est venu le prince Esthérazy et quelques autres, avec M. de Staremberg. Mais je ne vois pas d'autre chance ; pour la guerre, je n'y vois pas de terme, et chaque heure semble rendre la paix plus difficile.

Je me rappelle en effet avoir entendu parler de M. [Benjamin] Constant à ma tante, ou à M. Malouet. J'étais assez jeune alors,

et si occupée (je venais de me marier) que je ne faisais attention à rien.

Vous ne me parlez presque pas de vous et vous exigez des détails sur Ussé et sur la vie qu'on y mène ! Cela n'est pas trop juste. Je vous répondrai aussi très brièvement qu'Ussé est admirable, et que, si un peintre que j'attends y vient, je tâcherai de vous en envoyer un petit dessin. Le parc est d'une étendue, d'une simplicité, d'une beauté d'ombrage rares pour la France. Les sites en sont variés à l'infini ; et quelques petits soins le feront ressembler à un parc anglais sauvage ; la nature y a tout fait. Nous n'y sommes point solitaires, nous aurons toujours du monde jusqu'au mois de septembre, et le 1®' octobre j'irai faire une course d'un mois dans la même province chez une amie. Nous finirons l'automne avec ma tante et une jeune personne qu'on appelle Eugénie, qui a été élevée par elle et avec moi, que j'aime et qui est aimable, ma mère, une autre de mes parentes ; quelques visites qu'on a toujours au retour des eaux, quelques voisins font qu'on n'est point solitaire. Mais je ne prends pas beaucoup de tout ce monde. On déjeune à onze heures, et jusque-là, on ne se voit que si on le veut. Après déjeuner, on reste un peu ensemble» on lit les lettres et les papiers, et on cause. A 1 heure, on va chez soi, et plus tôt, si Ton veut. A 3 ou 4 heures, on va (si le temps le permet), à la promenade, à pied, à cheval ou en calèche, — et les environs sont charmants. On rentre à temps pour s'habiller et dîner à 6 heures. Après dîner, on reste ensemble jusqu'au soir ; on lit, on se promène, on cause, on joue au billard, et à 9 ou 10 heures on joue tous ensemble à quelque jeu très bon marché pour finir la soirée, à moins qu'on ne préfère causer. C'est là l'histoire de toutes nos journées et je m'aperçois que c'est une longue histoire. J'aimerais à vous entendre dire qu'elle ne vous déplaît pas. On fait à Ussé tout ce que l'on veut, et « liberté est notre devise ». Vous iriez botaniser dans- le parc, qui est très riche, dit-on, en belles plantes. Nous lirions ensemble... Mais ce sont là de ces chimères auxquelles il ne faut pas s'attacher. Il faut les rejeter comme de mauvaises pensées.

J'attends votre ami Adrien de Montmorency*. Sa femme est ici depuis quinze jours. Elle est bien mal de la poitrine.

Adieu. Je vous quitte... Quile abruti]/.., parce qu'on vient me chercher. Donnez-moi de vos nouvelles. Mille compliments à

4. Anne-Adrien-Pierre de Montmorency, duc de Laval, 29 octobre 4768 — 6 juin 4837 ; — marié le 49 mai 4788 à Bonne-Charlolte-Renée-Adéialde de Montmorency-Luxembourg, morte le 6 septembre 4840.

M"** de Chamèrc et d'Ariens, mais il n'y a plus que vous, bonne Rosalie, qui pensiez à moi.

Je trouve la romance de votre Russe jolie.

Ussé, 16 juillet [1809]

Je me faisais une fête de voir M. de Fleury, de parler avec lui de Chaumière, de lui faire mille et mille questions sur vous, ma chère Rosalie, dont j*ai si rarement occasion de parler avec quelqu'un qui m'entende; — ce plaisir m'a été refusé. M. de Fleury n'avait que quinze jours à passer en France, et trois seulement en Touraine. En arrivant à Tours, il a appris que ses enfants et M""' de Chasteau qui lui sert de mère, étaient à quinze lieues de là, pour le mariage du jeune Chasteau avec une demoiselle de ce pays. Il était bien naturel que M. de Fleury courût d'abord où l'appelaient de si chers intérêts ; il tomba au milieu de la noce, et ne put venir à Ussé dont il était encore à une distance de plusieurs lieues. Je suis obligée de convenir qu'il n'y a pas de sa faute; je suis surtout désolée de cette circonstance. S'il a repassé à Lausanne, j'aurais aimé qu'il pût vous parler de notre établissement; il vous eût peut-être tentée d'y venir; j'en serais si heureuse que je voudrais croire un pareil voyage possible. Quand je pense à l'amitié que vous avez conservée à une étrangère qui a passé dans votre pays et que vous avez plutôt devinée que connue, je suis presque tentée de tout attendre de tant de bonté. Je suis persuadée que cette vie si paisible vous plairait, que vous aimeriez à vous promener dans ces grands bois et à lire avec moi quelques-uns de nos livres favoris. J'aime beaucoup les vers de Cowper; j'en connaissais de charmants de cet auteur, mais, pas ceux-là. Je montrerai à M. de Chateaubriand ceux de M. Manuel. Je ne les lui ai pas envoyés parce qu'il me semble qu'il faut en même temps lui expliquer comment ils ont été faits.

Si vous avez une occasion, vous seriez aimable de m'envoyer ce journal où l'on a pris la défense des Martyrs. Tout ce qu'on a écrit sur,ce livre m'intéresse. C'est la faute de M. de Lévis si vous n'avez pas les Chinois; il m'avait promis de me les envoyer, mais je ne sais si vous avez vu dans ses maximes que c'est le plus grand musard qui soit au monde. Il a prétendu aussi que l'édition était épuisée ; mais je soupçonne que c'est une ganterie, car ce livre n'a pas été goûté en général, et, ce qu'il y a de pis, n'a été ni très adndré ni très critiqué. On a trouvé un étalage d'érudition nouvellement acquise qui a déplu, et puis un délayé des pensées qu'on connaissait déjà. Cependant ces accusations sont sévères, et il y

a deux ou trois lettres qui, à mon avis, devraient faire passer pardessus bien des défauts.

Je suis à présent toute livrée à Titalien. Je lis les tragédies d*Alfieri, dont je suis enchantée. J'y trouve des beautés dignes de Shakspeare, avec une sagesse dans la conduite des pièces qui ^ manque à cet auteur. Les Italiens reprochent à Alfieri d'avoir manqué à Tharmonic du langage, mais nous autres, étrangers, n'avons pas l'oreille si fine. Ces belles et grandes pensées, ces nobles sentiments me transportent... dans quelque langue qu ils soient exprimés. Je lis Tacite aussi dans la traduction de M. Dureau de La Malle, qu on dit excellente. C'est une lecture admirable pour le temps où nous vivons. Après de longues révolutions, les époques des mœurs se renouvellent comme celles des astres, et l'historien de Rome se retrouve celui de Paris.

Mais, ma chère Rosalie, laissons les livres et tous ces rabâchages, pour parler de vous, de votre santé, de votre amitié qui m'est si douce. Conservez-la-moi toujours; nous en jouirons dans une autre vie, comme vous dites, si ce n'est dans celle-ci. J'avoue que je ne suis pas assez dégagée de la matière pour concevoir une autre vie et un paradis où je ne retrouverais pas mes amis. La tendresse que je leur porte vient tellement de mon cœur que je suis très sûre que mon âme l'emportera avec elle. Une seule chose me paraît difficile à arranger, c'est le bonheur que je goûterai là-haut, si mes amis se damnent et n'y sont pas avec moi. Je voudrais qu'il pût exister, pour Tàme, de ces associations de la chevalerie où tout était en commun et où l'on était sûr au moins de se sauver ou de se perdre ensemble. Voilà une théologie qui n'aurait pas, je crois, l'approbation des grands docteurs, mais réellement je trouve que le grand obstade au désir de faire son salut est l'incertitude de celui des personnes qu'on aime. Il serait tout à fait doux de se charger de celui d'un autre et il me semble qu'on le ferait bien mieux que le sien.

Vous ne voyez donc point arriver monsieur votre frère. Je m'en afflige avec vous. Que nous attendons longtemps un peu de bonheur! Qu'il est rare ! Qu'il est court et fugitif dans cette triste vie ! Plus on avance dans la vie, plus on la voit sérieuse et mélancolique. Un vieillard gai me semble un prodige ; il y en a cependant. Mais c'est qu'il y a tant de gens qui ne pensent point. On a raison d'appeler toute chose gaie une distraction ; il faut être distrait pour n'être pas le plus triste des êtres. Quand on pense aux mystères de notre destinée, — de ce qui la suivra, aux misères de la vie, à l'insuffisance de tout, il faut bénir notre mobilité qui nous permet d'éloigner toutes les noires réflexions et de nous livrer à la joie et aux plaisirs, sans penser au passé, ni à l'avenir. Le seul

vrai remède à tous ces maux est une foi vive et telle que Dieu en accorde rarement. Elle me paraît le premier des biens et le seul qu'il faille priser.

Je tâcherai de vous envoyer ce que vous me demandez. J'ai bien un peintre ici pour mes enfants, mais il est si occupé d'un tableau d'histoire qu'il fait pour le Salon qu'il n'y a pas moyen de rien lui demander, et puis il faut une occasion.

Parlez de moi à madame votre tante, à Taimable M"' de Montolieu. Je n'ai pas encore son nouveau roman. Voici deux pensées manuscrites ^ de M. de Lévis, puisque vous les aimez. Je les trouve piquantes et vraies. Adieu, ma très chère. Conservez-moi voire amitié, la mienne vous est tout acquise.

a L'oi^ueil anglais est national; la vanité française n'est qu'individuelle. — Voulez-vous irriter un Anglais ? Tournez sa nation en ridicule. Un Français vous abandonnera toute la France, et s'en moquera môme avec vous, pourvu que vous conveniez qu'il est spirituel et brave. »

« Il y a dans la manière dont les Français commencent à parler d'eux-mêmes un certain ton d'humilité qui ressemble à l'effort que l'on fait pour sauter. Il faut bien commencer par plier pour prendre son élan ; les Anglais ne s'abaissent pas ainsi, parce qu'ils ne cherchent pas à se grandir. »

Paris, 45 septembre [1809].

Non, assurément, il ne se passera pas trois mois entre votre lettre et ma réponse. J'allais vous écrire, ma chère, et vous dire que je trouvais bien simple que vous voulussiez me punir ; j'allais vous demander de faire cesser ce silence, et votre lettre m'arrive et me prouve que j'avais tort de soupçonner en vous-même ce léger degré de sévérité. Vous êtes toujours bonne, toujours aimable et indulgente, et je ne veux plus jamais abuser de tant de douces et aimables qualités. Je veux vous prouver, comme je le sens, le prix que j'attache à cette constante amitié ; je ne puis vous laisser douter de la mienne. Vous vaincrez cette odieuse paresse qui m'a fait paraître ingrate et qui est cause que vous avez pu m'accuser. Vos jolis costumes sont encadrés ; ils sont ici dans mon salon, à Paris, et le lac est à Ussé. J'ai partagé vos dons dans mes deux habitations pour avoir toujours quelque chose de vous près de moi. Je suis ici depuis cinq semaines ; ma mère

4. Elles ne se trouveût pas dans les Maximes de cet auteur, Pifris, in'42» 4808, 2« édition.

voulait prendre les eaux et elle ne les a pas prises. J*ai quitté Ussé, au niilieu de sa beauté et j'en ai été bien fâchée. M. de Duras est revenu m'y voir ; il y a passé deux mois de liberté que lui laissaient ses affaires. Mais il est retourné en Languedoc où il sera jusqu'au mois de décembre. J*ai aussi quelques affaires à Paris et je ne m'en absenterai pas beaucoup. Cependant je dois faire des courses aux environs et une peut-être en Artois. Je dois passer quinze jours à Mouchy chez ma tante. M"* de Poix, avec toutes nos anciennes connaissances, M"*** d'Hénin S de Simiane * et de Chalais ^. Je vais voir aussi une autre ancienne connaissance, M"* de Tessé ^. Voilà, ma chère, tous mes projets qui ne m'empêcheront pas de recevoir de vos nouvelles à Paris. — Donnez m'en, je vous en prie, et ne faites plus de ces vilains calculs. 11 n'y a rien de plus juste, de plus spirituel que votre jugement de M*** de Lespinasse. Je crois bien que l'espèce d'éloquence de ses lettres vient de cet abandon complet à sa passion. Elle a de l'éloquence comme ces gens qui se permettent de tout dire pour de l'esprit. Cependant il y a de l'intérêt, de la vérité et bien des choses qui attachent dans ces lettres ; et il est bien difficile de ne pas plaindre une pauvre personne qui vit et qui meurt d'amour et surtout de ne pas détester celui à qui toute cette passion est prodiguée. Il joue là un bien vilain rôle, M. de Guibert : il ressemble un peu au chat, et M"* de Lespinasse à la souris. Cependant n'allez pas vous figurer que ce soit par la petitesse, car elle était grande et maigre à faire peur, et on disait qu'elle avait l'air d'un cheval de carosse. De plus, elle avait 43 ou 45 ans lorsque ces lettres ont été écrites-. Vous pouvez vous expliquer d'après cela la froideur de M. de Guibert. Ce qui était mal, c'était de se plaire à inspirer ce délire et de ne pas faire tout ce qui était nécessaire pour lui remettre la tête ; mais il s'en gardait bien, et, avec cet orgueil masculin qui est incommensurable, il se plaisait à inspirer une passion qu'il ne devait jamais partager. Voilà les hommes I 11 y en a bien peu qui vaillent mieux que cela.

Personne ne peut vous donner de meilleurs renseignements que moi sur M. de Lévis. Cet homme, ma chère, est mon cousin,

1. M*« la princesse d'Hénin, que M«* de Duras appelait sa plus ancienne amie, avait tenu iiea de mère à M. de Duras le jour de leur mariage à Londres durant l'émigration.

1. Diane-Adélaïde de Damas d'Antigny, née le 29 janvier 1761, morte le 9 avril 1835, mariée le 12 août 1777 à Charles-François, comte de Simiane.

2. Marie-Charlotte-Rosalie de Baylens, morte 'le 20 février 1828; mariée le 28 mai 1778 à Uélie-Gharles de Talleyrand, prince de Chalais.

3. Adrienne-Calherinc de Noailles, 24 décembre 1741 — l*' février 1814; mariée le 26 juin 1756 à René-Mans de Proulay. comte de Tessé.

ENFANGR ET JEUNESSE 65

et j'ai pour lui beaucoup d'amitié et d'estime. li s'appelait autrefois le duc de Lévis. La Révolution lui a enlevé son titre et lui a laissé son esprit. Je suis bien aise que vous ayez trouvé du mérite à son ouvrage ; il y a des pensées qui réellement ne sont pas faites pour être senties par tout le monde ; il y a une extrême finesse et le bon goût d'un homme de bonne compagnie. Votre approbation et la manière .surtout le toucheront beaucoup, j'en suis sûre. Il m'a apporté l'autre jour d'autres pensées manuscrites qu'il va joindre aux anciennes. Ce temps-ci en fournit abondamment ; toutes les passions sont en jeu, tous les intérêts se choquent, chacun se replace comme il peut et où le porte son goût, son talent, son ambition. Bien des secrets se révèlent dans cette création nouvelle qui sort du nouveau chaos de la Révolution. Mais tout est petit, dans notre siècle. Aussi ce sont de petites passions, de petites prétentions qu'on observe, et cela fait de pe/t7es pensées, mais enfin elles sont souvent fines et jolies. Je vous promets un nouvel ouvrage de M. de Lévis qui paraîtra à l'entrée de l'hiver. Ce sera des lettres chinoises. L'idée est heureuse et donne carrière au genre de son esprit et à toute son imagination^ mais il serait trop long de vous en rendre compte. — Voici une assez longue lettre. Je tâcherai de vous envoyer Ussé puisque vous avez la bonté de le désirer.

J'ai envie de vous donner une commission pour votre première course à Genève, c'est de me faire l'emplette d'une petite vue de Chamonix à la gouache. Je la voudrais prise de manière à ce que Ton vît le Mont-Blanc et tous les glaciers en arrivant du côté de Genève. On a cette vue après avoir passé le petit village qui s'appelle, je crois, Ourche ou Les Ourches ; on voit tous les glaciers, Chamonix au bas et le Mont-Blanc au-dessus. Vous trouverez cette vue chez un petit peintre nommé Linck qui demeure à Sécheron. Je lui ai acheté de ces petites gouaches qui coûtent 30 ou 36 francs et vous aurez la bonté de me l'envoyer par une occasion et de charger la personne qui me l'apporterait d'en recevoir l'argent. Il faut au moins avoir ce charmant pays en peinture puisque je ne le puis en réalité.

Tous les événements étranges qui se passent depuis quelque temps rendent le voyage d'Italie un problème. Je le désire toujours pour mes iilles et surtout pour l'aînée qui a des dispositions extraordinaires pour le dessin, mais je n'ose plus m'en flatter. Ce sera à vous, ma chère, de venir me trouver. Ce serait une charmante chose que de passer ensemble un hiver, un été, et toutes les saisons ; et je voudrais me livrer, avec quelque apparence de fondement, à l'espoir que vous ferez ce voyage. Je serai à Ussé dans les premiers jours de mars. C'est alors que je voudrais que

VOUS vinssiez, et non pas en hiver où la campagne n'est bonne que pour le propriétaire qui plante. Mandez-moi donc si le petit troupeau de M™* de Gharrière est augmenté. J'en commence un à Ussé et cela complète notre petite ferme du parc, qui est réellement amusante parce qu'il y a de tout, jusqu'à des abeilles.

Que dit-on en Suisse de M. Fillemberg ? Commence-t-on à l'imiter ? Les mauvaises langues prétendent qu'il se ruine.

Adieu, cette lettre est par trop longue. Elle mérite une réponse prompte quand ce ne serait que pour me dire qu'elle est trop longue. Il faut pourtant que je vous dise que je suis charmée de la bonne fortune de M^* Cerget. Faites-leur-en mon compliment, je vous en prie. Rappelez-moi au souvenir de M"* de Montolieu, de M"« d'Ariens, et conservez-moi, vous, aimable Rosalie, l'amitié qui m'est si chère et qui est payée de toute la mienne.

Pans. 24 mars L1810J.

Vous pensez toujours à votre paresseuse amie, chère Rosalie. J*ai reçu il y a quelques jours encore une nouvelle marque de cette bonne et constante amitié dont la pensée est douce au fond de mon cœur. Je lirai avec intérêt ces livres que vous voulez bien m*envoyer, et ils me seront d'autant plus utiles que je vais commencer à Ussé un vrai troupeau. S'il prospère, ce sera à vos bons renseignements que je le devrai. Je cherche une occasion pour Lausanne. M. de Lévis m'a remis pour vous un exemplaire de ses ouvrages, il est fort touché de votre approbation, et, en lui parlant de vous, je lui ai prouvé qu'il devait en être fier. Ses Chinois n'ont pas eu beaucoup de succès. Je crois que les ouvrages d'imagination ne sont pas dans son genre, et les pensées détachées sont encore, dans ce dernier ouvrage, ce qui vaut le mieux. Il y a des choses fines et jolies sur les femmes. 11 est, je crois, parfaitement vrai qu'il se trouve toujours, au fond de leurs opinions, un goût ou une prévention ; mais, longtemps avant M. de Lévis, M. de Caraccioli avait dit que les femmes aimaient avec leur tête et jugeaient avec leur cœur. Gela n'est pas rigoureusement vrai, mais les exceptions ne détruisent pas la règle.

Vous me manderez, ma chère, votre avis sur ces LeHres chinoises,

Avez-vous lu la dernière édition des Martyrs f Et cet examen magnifique qui répond si victorieusement aux indignes critiques de la mauvaise foi et de l'envie? C'est une vraie jouissance que de voir ces odieuses passions expirantes sous l'autorité de la raison et de la vérité. M. de Chateaubriand triomphe de tous ses

ennemis, et j'en jouis plus que je ne puis vous le dire. Je le vois souvent, j'ai pour lui une véritable amitié et l'admiration qu'on ne peut refuser à sa noble conduite et à la générosité de ses sentiments. L'antique honneur français s'est réfugié dans ce cœur-là afin qu'il en reste au moins un échantillon sur cette terre. Je ne connais pas trois individus qui en conservent la tradition. Jamais on n'a tant sacrifié à l'or : l'or est le dieu et Tidole d'aujourd'hui, et pourvu qu'on ait de l'or, on s'embarrasse peu du reste.

Nous allons vivre au milieu des fêtes, ce bruit m'effarouche et j'aurais bien voulu retourner pour cette époque dansmaTouraine, mais nous avons aussi notre petite fête ; nous marions ^eue jg Noailles vers le 1 de mai, et il faut attendre tout ce temps avant que d'aller habiter ma charmante solitude. Voilà ce qui m'arrivera tous les ans, ma chère Rosalie ; je tournerai mes pas loin de cette belle Suisse et de vous, je ne vois plus de raison pour m'en rapprocher. Pourrez- vous continuer à aimer cette amie que vous n'avez fait qu'entrevoir ? qui a mille défauts que vous n'avez pas eu le temps de connaître ? Vous ne savez pas ce que vous aimez et je ne sais si je dois désirer notre réunion puisque sûrement vous découvririez alors que je suis bien loin d'être ce que votre indulgente amitié m'a créée. Cependant si vous mesurez toutes mes imperfections par ma paresse, l'échelle est assez grande et je puis risquer de vous revoir après cela. Ne viendrezvous donc jamais en France, à Paris, à Ussé, car c'est là que je voudrcds surtout vous posséder un peu de suite ? Écrivez-moi, ne vous découragez pas tout à fait. J'ai besoin d'espérer que nous nous reverrons, soit à Chaumière, soit ici. Le voyage d'Italie est toujours là, mais il ne se fera jamais, à cause de ma mère dont la sai^ est mauvaise.

Je pense souvent à Lausanne et toujours avec joie. Toutes les fois que je me trouve inquiète, mal, tourmentée quelque part, c'est à Lausanne que je pense, il se présente toujours à mon esprit comme un tranquille abri où je passerais d'heureux jours, et je suis fermement persuadée que j'irai y finir ma vie. C'est là que j'aurai ma maison blanche à contrevents verts et que je retirerai mon cœur dans les bornes de ma paisible demeure. Mais ce sera un ouvrage assez difficile, ma chère Rosalie, car mon cœur a jeté de profondes racines de tous côtés et je ne suis pas du tout de ces gens qui l'ont toujours à leur disposition. Mes enfants, mes amis le partagent ; il y en a un peu à Lausanne, un peu de l'autre côté de la mer. Comment réunir tout cela ? Pour se rendre bien philosophe, bien égoïste, en serait-on plus heureux ? Je n'en sais rien. Cela dépend du caractère, et je crois qu'il y a des gens qui ont besoin de souffrir par leur cœur, comme d'autres ont besoin

de boire et de manger, et j'ai peur d'être du nombre de ces genslà. Heureusement qu'au milieu de ces souffrances il y a aussi du bonheur. C'en est un pour moi quand vous me parlez de votre amitié. Conservez-la-moi, ma chère, et croyez à toute la mienne. Adieu. Ecrivez-moi, je vous le demande.

M. de Duras arrive demain ; il a été en Languedoc ou à Ussé tout Thiver. Mille choses aimables à Madame votre tante, et compliments à tout ce qui veut bien se souvenir encore de moi.

Madame de la Tour du Pin à Madame de Duras,

Bruxelles» ce samedi 1810.

Mon Dieu ! ma Claire, qu'il se passera encore du temps avant que vous ne soyez raisonnable FNe voilà-t-il pas une belle sentence avec laquelle je commence ma lettre ? Et pourtant cette vérité est partie du fond de mon cœur, à la lecture de votre aimable et bonne lettre, où, comme vous le dites vous-même, chère amie, vous me montrez votre cœur tout entier, mais ce cœur est bien jeune et serait si facile à tromper que cela me fait frémir; et lorsqu'on est dans la situation où vous me semblez être envers M. de Chateaubriand, on serait sur le bord du précipice, si on sentait véritablement tout ce que l'on dit. Mais vous êtes loin de le penser. Et lorsque vous me dites que, si vous n'aviez pas d'autres devoirs, vous ne songeriez qu'à lui plaire, cela ne m'inquiète pas, car cette phrase n'est sortie que de votre tête, et votre cœur n'y est pour rien ; mais elle n'en est pas moins indigne de vous. En effet vous parlez de M. de Chateaubriand comme on aurait pu parler de Socrate quand on vivait de son temps. Et cependant cet homme si spirituel n'est rien moins qu'un sage, et si je ne craignais de vous fâcher, je dirais qu'un poète ou un historien peut être séparé entièrement dans sa vie privée de la réputation que lui acquièrent ses ouvrages ; mais un moraliste, un homme qui a écrit un livre que ses prosélytes veulent mettre sur le même rang, pourTutilité, avec Y Imitation de Jésus-Christ, ce moraliste, dis-je, doit être un sage, il a dû renoncer à toutes les vanités, à tous les éloges, et s'il est autrement, je ne conçois pas qu'il inspire des sentiments si passionnés, si ce n'est dans l'orgueil qu'inspire la préférence qu'il accorde ; et cela est si vrai, ma chère Claire, que je suis assurée du besoin que vous avez de 'dire aux personnes que vous voyez et auprès desquelles vous pensez que cela vous donnera du succès, que vous avez passé tant d'heures avec M. de Chateau-

brîand, que vous avez été charmée, ravie, de tout ce qu*il vous a dit, ce qui peut se traduire ainsi: J'ai tant d'esprit que je suis tout à fait à la hauteur de M. de Chateaubriand, et il ne se plaît avec moi que parce que je suis digne de le comprendre. Avouez que je suis méchante, ma chère, et que, dans ce moment, vous êtes dans une véritable colère contre moi ; mais je suis avec vous comme Dieu avec sainte Catherine de Sienne, qui se croyait bien sûre d'elle-même. Il lui accorda un quart d'heure de se voir telle qu'il la verrait à Theure de sa mort, et elle en fut si effrayée qu'elle réforma comme des vices dans son caractère ce qu'elle avait pris jusqu'alors pour des vertus. Si vous viviez toujours avec des gens qui vous valent, ma chère, je ne dirais rien, mais vous êtes dans le monde entourée de tous ceux qui ne sontguèreen état d'apprécier la bonté de vos mouvements. Pourquoi cette M"* de Noailles* dont vous êtes si entichée s'est-elle vantée que la deuxième ou troisième fois que vous l'aviez vue, vous lui aviez écrit une déclaration d'amour? Et comment sauraisje cela si elle ne l'avait pas dit ? Voilà comme vous vous livrez toujours h ceux qui ne sont pas dignes de vous, que vous montrez tout votre cœur à ceux qui vous cachent soigneusement le leur ou nevousmontrentqueceque vous aimezà trouver, et font comme ces marchands qui connaissent le goût de leurs chalands et nedéployent que les étoffes qui leur plaisent. Pour vous, ma chère, vous étalez tout votre magasin et chacun en peut gloser à sa guise; et comme dans le monde on tâche toujours de tourner en ridicule les qualités auxquelles il est difficile d'atteindre, on ne manque pas d'appeler votre chaleur, de l'affectation ou du romanesque, de l'exagération, etc. Etjevousle dis d'avance: siEuphémie^aime son mari à la folie, si elle a un peu d'exigence dans son sentiment, on ne manquera pas de vous jeter tout cela, et ce sera votre faute. Prenez donc garde à vous, ne vous livrez pas trop, ma très chère, et, croyez-moi, contenez et cachez la moitié de ce que vous valez. « Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t'entendent même pas! » Mais je ferais bien de prendre cette injonction pourmoi-même, car je crois que voilà un assez long sermon. Je ne crois pas comme vous que le cœur d'un vieux garçon ne puisse pas encore aimer, et j'ai trouvé dans celui de mon pauvre chevalier, qui avait un peu rôti le balai, des trésors de sensibilité, mais il ne faut pas croire, ma chère, que l'amour de quarante ans soit comme celui de vingt. Je

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