Fonlanes
sidé avec grâce par Clara, « la belle duchesse », la « belle danseuse ».
Ne croirait-on pas que Sainte-Beuve pensait au salon de M"* de Duras et qu'il s'en souvenait, lui aussi, comme Villemain, quand il écrivait dans un de ses Nouveaux Lundis ?
Je suis resté bien classique, je Tavouc, en fait do salon. Un salon pour moi, c'est un cercle présidé par une femme, vieille ou jeune, peu importe, et le mieux peut-être est qu'elle ne soit pas trop jeune en effet ; car ainsi elle n'éteint pas ce qui l'entoure. On y vient, on y revient avec plaisir; on y cause de tout, on y cause eo commun de certains sujets qui intéressent tout le monde, et on le fait avec de légères discordances dans lesquelles une maitresse habile de maison, comme un chef d orchestre sans archet et sans geste, maintient ou rétablit vite l'harmonie. Aucuns des grands sujets n'y sont interdits, mais la liberté surtout est entière, car si une fois la conclusion était commandée, s'il y avait d'avance une orthodoxie politique ou religieuse, un credo ou un vtf/o, un nec plus ultra, c'en serait fait de la libre et charmante variété de la parole, qui va comme elle peut, et qui trouve dans le feu de la contradiction ses plus vives saillies, son ivresse involontaire. Quelques grands athlètes y viennent de temps en temps se mesurer dans des duels ingénieux : ils entrent dans la lice, ils brillent, on écoute, on applaudit, et bientôt chacun des habitués reprend le fil de ses propres réflexions dans des a-parte suivis et qui, après les airs de bravoure, composent un fond de bourdonnements plus doux. Un salon où l'on ne peut suivre ou rejoindre la femme qu'on préfère, la distraire d'un groupe qui l'environne, l'entretenir à l'ombre et à demi-voix quelques instants, lui adresser une partie de la conversation plus générale où l'on se surprend à briller et dont on est récompensé d'un regard, n'est point un salon pour moi. Ne disparaissez jamais du salon français, soins animés et constants, vifs désirs de plaire, grâces aimables de la France.
Suivent, sur la ferme et fixe croyante qu'était M"* Swetchine, sur les espérances que sa charité lui faisait concevoir du salut de votre âme, sur la conversation maintenue à des tons élevés, sur son oratoire tout voisin, sur sa direction spirituelle, des réserves et des demi-sourires que M"* de Duras aurait repoussés et réprouvés avec une extrême vivacité, elle à qui la parole reli^euse de M"* Swet^îhine avait fait tant de bien.
Sainte-Beuve continue :
Salon français de tous les temps, d'où me reviennent en souvenir tant d'ombres riantes, tant de blondes têtes et de fronts graves ou de fronts inclinés^ passant tour à tour et mariant ensemble tout ce qui est permis à l'humaine sagesse pour charmer les heures, enjouement, audace, raison et folie, — je ne te reconnais plus.
C'était Tarrêt tranchant et injuste qu'il portait sur le salon de M"* Swetchine. Du salon de M"*® de Duras, il eût dit, ou plutôt il a dit équivalemment, quand il a cité le mot si gracieux et si spirituel de Talleyrand : « Salon français, je te reconnais. »
« La maison de M°* de Duras était toujours la plus agréable de Paris », cela se lit dans les terribles Mémoires de M"* de Boigne, où un tel hommage a plus de sens et plus de prix.
Le mot a-parte me rappelle que si M"** de Duras ménageait très libéralement à ses visiteurs le plaisir des colloques particuliers, elle-même n'en usait qu'avec une extrême réserve. C'est elle qui l'insinue à M"* Swetchine : « Mes petites soirées ont commencé », dit-elle ; et, tout en courant, sa plume laisse tomber une critique qui prend pour nous la valeur d'un trait de caractère : « J'ai fait connaissance avec M. de Villèle ; c'est une excellente tête ; il parle un peu trop confidentiellement pour moi ; je n'aime les a-parte que quand ils sont nécessaires. »
Elle avait souvent manifesté à Rosalie le désir de recevoir son cousin Benjamin Constant et de causer avec lui. Il vint un soir; la réunion était nombreuse. Si pressée qu'elle se sentît d'avoir un entretien particulier avec cet homme de tant d'esprit, elle fit, à ce qu'elle regardait comme son devoir de présidente, le sacrifice de cette satisfaction personnelle : « Il y a longtemps que je n'ai vu votre cousin. J'aurais voulu causer avec lui; mais, quand il est venu, il y avait toujours du monde chez moi, j'en ai été contrariée. »
Maîtresse de maison, elle avait à yeillerau mouvement général de la conversation, et, au besoin, après les discussions animées qui ne pouvaient manquer de se produire de temps en temps, dans ce milieu de liberté et de mélange, elle avait à « rétablir l'entente et Tharmonie ». D'ailleurs, la règle n'était pas sans exception, ou plutôt, la règle étant une servitude et une contrainte, il n'y avait de règle absolue ni pour elle ni pour ses hôtes.
Ame ardente et tumultueuse, la société, avec ses complexités
d'intérêts, de tendances, de curiosités, de convoitises, d'humeurs, de passions, de jugements, d'idées, lui était comme un milieu nécessaire, comme Taîr qu'on respire et sans lequel on ne vit pas. Au centre de ce mouvement qu'elle appelait et provoquait, auquel il lui plaisait de se mêler et de s'abandonner, elle savait se particulariser, « quand c'était nécessaire », c'est-à-dire quand s'offrait l'occasion d'être utile et d'obliger.
« Noble et excellente femme, ne se servant des grâces de son esprit que pour des œuvres généreuses, toujours occupée de secourir, de louer, de consoler, d'animer au bien, sans amourpropre pour elle-même... Si aimante et si faite pour être aimée.. . Trop agitée des prospérités de ses amis, ou trop tourmentée de leurs revers... Consumée par Tactivité de son âme*. »
Une réserve serait à faire ; et c'est entrer dans la pensée de M"* de Duras que de la noter ici. Tout ou presque tout, dans cette vie, n'était-il pas sacrifié ou subordonné aux réunions mondaines ? 11 semblerait que les heures de la « matinée » consacrées à Chateaubriand, les « petites cinq heures », les soirées ou Ton cause jusqu'à minuit, comptassent seules dans les journées de M"* de Duras, et que sa vie n'eût, à ses yeux, de sens et de valeur que par là. « L'habitude d'une vie sans règle émousse les forces. » C'est elle qui l'a remarqué avec un accent très personnel, dans une de ses Réflexions^ et ce mot suppose un retour inquiet sur soi.
L'aveu qu'elle fait de sa « faiblesse » révèle les exigences nouvelles de cette âme foncièrement généreuse, sous les coups avertisseurs de la souffrance. Elle eût voulu réparer tout de suite et s'amender, pratiquer d'emblée les vertus chrétiennes, je dis les humbles vertus de la vie cachée, de la vie intérieure, car les autres, elle les pratiquait déjà excellemment. Et elle se reconnut inégale à la tâche, infidèle à cette intime surveillance, vaincue d'avance dans ce labeur, qui est le combat de chaque jour.
II est certain que tout subordonner au plaisir — ce plaisir fûtil le plus légitime et le plus noble — , n'avoir d'estime que pour