LIVRE VIII
(1824-janTier 1828).
Chateaubriand n'est plus ministre. On sait par suite de quelles circonstances et de quelle façon, le 6 juin 1824, il fut congédié. Les billets suivants, non datés, font peut-être allusion aux visites et incidents qui précédèrent et annoncèrent le renvoi.
Chateaubriand à Madame de Duras,
Mercredi.
J'irai vous voir à midi, et je vous verrai encore ce soir.
Vendredi, une heure [mai ou Juin 1824(?)].
La conversation n'a produit que ce que j'en attendais : rien. Beaucoup de grâces, et point de conclusion. Cette position n'est pas tenable, il faut que j'en sorte. Je ne suis point du tout animé, mais il me faut la paix. Ce bavard de Valéry a eu bien tort de vous tourmenter, et vous ne croyez pas qu'en me blessant vous m'arrêteriez. Le René, le Tour dans la Lune, La Fugue et le reste me choquent sans me convaincre. Tranquillisez-vous. A quoi vous suis-je bon ? Hélas à rien.
Lundi.
J'ai souflfert hier horriblement et n'ai pu sortir. Je ferai un effort, si je puis, pour aller vous voir, à quatre heures.
6 heures.
Je ne puis absolument sortir. Ce serait pour vous que j'irais
VOUS voir et non pour les nouvelles. Mandez-moi si elles sont bonnes ou mauvaiseSy c'est tout ce qu*il m*en faut. Je lirai l'Espagnol à cause de vous.
Comme il Ta dit dans ses Mémoires^ Chateaubriand s'attendait à être destitué. « Mes amis n'étaient pas sans inquiétude. Ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout à Theure si Ton veut, répondais-je... Je traînai jusqu'à la Pentecôte. » Mais la manière est tout pour un galant homme. Ce fut la grossièreté du procédé qui le surprit et le révolta.
L'ordonnance qui le rayait de la liste des ministres était suivie d'une autre ordonnance, également du 6 juin, portant que a Sa Majesté a chargé par intérim M. le marquis de Moustiers, député, de la direction des travaux publics au ministère des Aflaires étrangères en remplacement du duc de Rauzan appelé à d'autres fonctions. »
C'était faire coup double, et, en même temps que Chateaubriand, frapper M"* de Duras comme amie et comme mère.
Elle estimait profondément Villèle. Elle aimait de passion Chateaubriand : douloureux conflit ! Aura-t-elle attribué l'insultante façon du renvoi au président du Conseil, et lui en aura-t-elle tenu rigueur? Je ne le suppose pas. Navrée de la brouille survenue entre les deux chefs des « royalistes » ? Oui. Indignée de l'outrage public infligé à son ami? Oui, certes. Mais à qui la responsabilité? C'est la question qui s'agita un certain temps dans son esprit, et que sa position à la cour lui permit de résoudre sans trop charger Villèle : la part du Président était déjà assez lourde dans le renvoi» sans lui en attribuer la grossièreté.
Nous verrons dans une lettre à Rosalie avec quelle mesure d quelle sagesse elle s'exprimait sur cette rupture qui mettait aux prises, dans son cœur, l'estime et Tafifection. Chateaubriand se hftta de l'aller voir à Saint-Germain : il la savait impatiente de l'entendre sur cette affaire et sur les suites. Peut-être passa-t-îl un jour plein, ou deux, avec elle. Là, jetant le masque d'insouciance et d'ironie qu'il avait opposé tout d'abord à la curiosité publique, il lui révéla le fond de son âme et de sa pensée. Avec la chère sœur qui l'avait secondé dans la poursuite et la conquête du pouvoir, il n'avait pas à dissimuler. Quelle explosion de colère ! Quels serments de vengeance ! Elle l'aura supplié de garder un silence respectueux et fier tout ensemble, de se
ménager, par la modération, un avenir réparateur et prochain, de « dédaigner Tinsulte au pouvoir dont les exemples étaient si communs au xvm* siècle » : Allez-vous donc changer d'opinion et de parti ? — Changer d'opinion ? jamais. Je fus toujours et je serai libéral. Changer de parti ? oui ; et, ce faisant, je me rangerai au parti des indépendants et des honnêtes gens, au parli de Kersaint, au parti de la « chère sœur ». Elle n^aura pu s'empêcher de sourire, mais son front sera resté soucieux. — Je grouperai tous les partis d'opposition sans m'inféoder à aucun. — Ce sera une brisure dans votre vie. — Je ne serai jamais l'homme que d'un serment, cela suffit à mon honneur.
En entendant les éclats de cette voix courroucée, en voyant les éclairs de ces yeux enflammés. M"** de Duras se sera souvenue du mot de Fontanes en 1816 : <c Chateaubriand est un terrible homme... Ils se repentiront d'avoir provoqué un homme de génie. » L'article par lequel débuta sa nouvelle polémique est du 21 juin, quinze jours après sa chute; il prouvait que ses menaces ne seraient pas vaines, et que les prières de M"* de Duras n'avaient pas eu le don de l'apaiser. Plus qu'à son avenir, il tenait à sa vengeance. M™* de Duras était trop sincèrement dévouée à la monarchie comme à son ami pour accepter ou subir comme inévitable le danger d'une telle situation. A tout prix il lui semblait qu'il fallait réconcilier les deux frères ennemis, Villèle et Chateaubriand; et s'il apparaissait qu'il y eût impossibilité, il faudrait quand même arracher le ministre tombé à la ruine que le retentissement de ses articles menaçait de rendre irrémédiable.
Si le cher frère, au cours de ses visites à M"* de Duras, — et elles étaient fréquentes — - n'adoptait pas ses conseils de modération, du moins ces conseils ne lui furent-ils pas un prétexte d'éloignement et encore moins une occasion de rupture. On trouve dans la correspondance des deux Montmorency, quelques allusions à l'active et constante sollicitude de M"® de Duras en faveur de Chateaubriand. Mathieu écrit à Madame Récamier :
3 JoiUet 1824.
Préludez par quelques nouvelles de votre mélancolique ami, dont il me semble que les affaires n'avancent pas beaucoup peut-
446 LA DUCHESSE DB DURAS ET GHATEAUBiOAND
être d'après les dernières escapades qui auraient déjoué les démarches d'une autre amie.
Sous ce mot. M*"" Lenormant note que « la duchesse de Duras se (laliait toujours d'opérer un rapprochement entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand d.
Adrien à Madame Èécamier.
J'ai vu Thomme malheureux. C'était un procédé que je lui devais. Il s'est loué de ma visite, et il s'en est expliqué vis-à-vis de son amie de la rue de Varennes. Mais que peut-il faire ruiné, abîmé de dettes comme il l'est?
Mathieu à Madame Récamief\
2 août
Votre arrivée à Naples a été suivie de très près par la mort de notre ambassadeur [M. de Serre]. Vous croyez bien que l'on parle déjà de la place à donner. Ceux qui ont la douce manie des conciliations prétendent qu'il faudrait la donner à M. de Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voulût.
On sait que le vicomte de la Rochefoucauld voulut faire nommer Chateaubriand historiographe de France ; et M. Lanson ^ suppose « que M°*"Récamier put servir d'intermédiaire ». Nous verrons dans la correspondance de M*"^ de Duras qu'elle eut voulu voir Chateaubriand historien de la France; ce passage ne permettrait-il pas de croire que Tintermédiaire» relativement à ce titre d'historiographe, ce fut plutôt M"** de Duras ?
Madame de Duras à Rosalie de Constant.
7 juin [1824].
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère Rosalie. J'ai été malade presque sans interruption depuis six semaines» éL
1. Bevu$ d'kisloire liltéraire de la Franc; octobre-décembre 190^4
dans une incertitude insupportable pour une maison que je voulais louer à Saint-Germain et à laquelle tenait une proposition que je voulais vous faire. Le propriétaire est à peu près fou; — un jour, il disait oui; le lendemain, non; puis il devait rendre réponse ia semaine suivante. Enfin j*ai été moi-même à Saint-Germain et je Tai décidé. J'ai la maison, et je vous propose, chère Rosalie, d'y venir passer Télé avec moi. Ne me refusez point, vous serez en bon air, vous serez tranquille ; vous ne verrez du monde que ce que vous en voudrez ; en deux heures vous serez à Paris, quand vous aurez envie d'y aller. Les grilles du jardin donnent dans la forôt; là vous avez l'ombre et la solitude tant que vous voulez, enfin si vous n'êtes pas confortable, ce ne sera pas ma faute. Venez donc, je ne veux pas de non. Cela vous fera du bien de changer d'air, de place ; de vous éloigner de cette maison remplie de tristes souvenirs. La saison est belle et le voyage facile ; il faut chère Rosalie, que j'obtienne cette grâce. Partez seulement et vous verrez comme tout le reste est aisé.
Je m'en vais dans huit ou dix jours m*établir à Saint-Germain, et ne vous figurez pas que ce soit pour y mener la vie de Paris. A la campagne je ne vois que quelques amis ; je vais m*y reposer, et il faut venir vous y reposer. Répondez-moi vite, dans un bon mouvement; dites-moi : oui, et puis ne parlons plus que des voies et moyens, comme on dit à la Chambre.
Je n'ai pas eu de vos nouvelles non plus depuis longtemps ; vous n'avez pas pensé à moi, ou vous avez cru que je vous oubliais, et il n*en était rien, car il n'y avait pas de jour où je ne pensasse à vous, et mon impatience des lenteurs de cet homme tenaient surtout à ce qu'elles retardaient ma lettre. Ecrivez-moi maintenant, dites-moi que vous êtes mieux.
Il y a eu ici bien des maladies ; la mienne a été une espèce de catarrhe inflammatoire qui a recommencé trois fois. J'avais perdu l'appétit, le sommeil, mais cela va mieux, et huit jours de Saint- Germain m'ont remise miraculeusement. Je n'ai plus que mes maux ordinaires, et, comme c'est mon état naturel de souffrir, je me sens toute soulagée.
Ecrivez-moi : ne repoussez pas mon projet, mon plan, ce bon été que nous pouvons passer ensemble, et ne vous faites pas un monstre des difficultés. Il n'y en a pas. Cela n'est pas plus difficile que d'aller à Berne ou à Zurich, et peut-être moins, parce que les postes sont mieux servies et qu'on ne descend pas nos montagnes au galop. Chère Rosalie, j'attends votre réponse avec impatience et il faut qu elle soit un oui. Songez que je ne me contente pas à moins. Lisez les fêtes dans les gazettes. Je m'enfuis et m'en vais lundi vous attendre dans la forêts
Andilly, 24 JiiiUet [1824].
Je ne veux pas me laisser soupçonner de retomber dans mon ancien péché ; je veux vous écrire toute souffrante et toute stupide que je suis. Je veux vous remercier de ce charmant petit bouquet auquel je voulais répondre par quelque chose, mais la copie n'est pas finie, et en vérité, vous ne devez pas le regretter si je ne fais rien qui vaille, et quelquefois cela me paraît le comble de la présomption que de donner ces barbouillages à lire à qui que ce soit.
Je suis à Andilly depuis un mois. J*y suis revenue pour tâcher de me remettre d'une affreuse attaque de rhumatisme, mais, après trois mois d'un mieux sensible, ma santé est détraquée de nouveau. J'avais espéré retrouver un peu de santé, mais il faudra y renoncer. On ne guérit point, ma chère Rosalie, de ce que j'ai souffert. Cela atteint les sources mêmes de la vie, comme celle du bonheur. On traîne de tristes jours, mais on ne vit plus, car c'est le bien-être qui est vivre et non cette lutte et ce travail continuel pour se défendre contre le chagrin et le mal physique. Ce qu'il faudrait, c'est bien employer ce reste de temps. Mais qui estce qui fait cela ? Ce n'est pas moi, je vous assure, et je déplore tous les jours, sans y remédier, l'inutilité de ma vie. Se faire des intérêts des obligations est la chose la plus difficile à certains caractères ; quand on les trouve tout faits, ils occupent et remplissent les jours ; mais quand on a accompli son œuvre, qu'on n'a plus d'enfants à élever et à marier, que personne n'a plus besoin de vous... que devenir? Le repos qu'on se figure après avoir rempli les devoirs d'état et de situation est une illusion ; elle trompe tout le monde. Le général dit : je me reposerai ; le négociant : je me retirerai ; le père de famille : je serai ^anquille, quand j'aurai établi mes enfants... Non! ce prétendu repos devient du vide et de l'ennui. 11 faut un but à l'activité de Tàme. Une dévotion vive et animée peut seule consoler de se sentir inutile à tout le monde. La mienne n'a pas cette puissance. Elle ne vaut rien, puisqu'elle ne remplit rien et qu'elle ne me console pas.
Voyez, j'en reviens toujours là avec vous. Vous payez pour la sincérité de mon amitié, car je ne dis tout cela qu'à ceux que j'aime, c'est-à-dire à un bien petit nombre de personnes.
Pardonnez-moi cet ennui.
Clara est ici avec son mari et ses enfans. M. de Duras est parti il y a huit jours pour Ussé et Duras * ; il reviendra dans six