Nathalie de Laborde, duchesse do NoaillesMouchy
2. Adrîenne-Marie-Euphémie-Cécile de Noailles, 7 mai 1790 —22 juillet 1870 mariée 12 mal 1810 à Ârmand-Maximilien-Prançois-Olivier de Saint-Georges, marquis de Vérac.
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sens mon cœur encore bien Jeune, mais pas tout aussi chaud qu*à vingt ans, ou, pour mieux dire, les mouvements de sasensibilité sont plus réglés quoiqu'ils ne soient pas moins tendres; et Ton serait ridicule à mon âge de prétendre à un sentiment de même nature que celui qu'on inspire dans la première jeunesse. Euphémie ne doit pas songer qu'elle a vingt ans ; il faut qu'elle pense que son mari en a quarante, et qu'un amour enfantin serait ridicule pour tous deux. Ne lui parlez pas de l'amour sur un autre ton, ma chère, ou vous ferez le malheur de sa vie. Ah I que je lui dirais de bonnes choses, si je la connaissais, et surtout sur la nécessité d'avoir toujours un visage riant ! Croyez, ma chère, qu'il faut qu'un mari trouve toujours chez lui une meilleure réception que partout ailleurs, qu'il sache que lorsqu'il rentre chez lui il y trouvera a hearty welcome. Jamais un air boudeur, mécontent. La plupart des hommes ne se soucient pas qu'on leur dise souvent qu'on les aime ; c'est un secret qu'ils aiment mieux découvrir par mille petites attentions, mais encore faut-il avoir une grande perspicacité dans le choix des attentions : il y en a qui contrarient, et une femme pourrait se faire prendre en aversion seulement par des attentions en les choisissant mal. Mais parlons chemises : la toile à 12 francs sera très belle, mais en vériié je ne pense pas qu'il y ait grand profit à faire faire ces chemises ici ; cependant, si vous le voulez, j'en ferai faire une et vous en com* parerez le prix. Quant aux dentelles, je ne fais pas de doute qu'il n'y ait un immense profit à les prendre ici. M^^T'Kint, chez laquelle je vais aller tout à l'heure, vous enverra de tout. Mais adieu, voici le courrier, j'écrirai demain.
Bruxelles, ce 16avriH8IO.
Ma chère amie, quelle longue et bonne lettre j'ai reçue de vous par M"*** T'Kint (ou devant être par elle)! Mais elle l'a envoyée dans une botte de dentelle : celle-ci vous parviendra par notre maire qui est un très bon homme, qui fait très bien son affaire, qui est simple, bon enfant et qui nous convient parfaitement ainsi que sa femme qui est une charmante personne, et très bonne, une petite mère de famille qui serait respectable si son jeune visage et son air ingénu ne repoussait ce sentiment qu'on n'inspire guère dans la jeunesse. Mais, à propos de jeunesse, que vous me faites de bien, ma chère Claire, de me parler comme vous faites de ce goût qui m'inquiétait tant ! Maintenant que vous m'avez rassurée et que je crois parfaitement à votre véracité, je n'en parlerai plus.
Vous aurez reçu un mot de moi par M"'® de Belloi, ma très chère, qui vous aura prouvé à quel point j'ai été tourmentée de ce que
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j'avais trouvé dans le journal concernant Amédée. Dieu veuille que vous ne vous soyez pas rassurée trop tôt ; mais quelle atrocité que cette petite lettre ; et comment un rédacteur met-il une chose personnelle dans un journal d'après un billet anonyme? J'ai admiré votre promptitude et votre présence d'esprit, et je ne suis pas la seule qui vous admire, ma chère Claire. Mon pauvre cher, que vous aimez, me mande qu'il vous aime tous les jours davantage, et j'envie bien son bon génie qui fait que vous êtes à Paris dans ce moment. Je veux au moins que vous admiriez à votre tour ma raison de ne pas aller à Paris aussi, quand il s'en présente tous les jours des occasions. Croyez-vous que j'en aurais demain deux : M"* d'Ursel et M"^ Malouet, qui m'emmèneraient si je voulais ? Mais ne pensons pas à cela, et parlons plutôt du sacrifice que voulez faire d'Ussé : je le trouverais bien placé entre les mains d'une personne de goût qui achèterait tout le terrain jusqu'à la Loire et qui ferait là des choses ravissantes. Et vous, ma chère, qui n'avez que deux enfants, il faut arranger votre fortune de manière à avoir deux terres, chacune de la valeur de ce que vous voudrez donner en mariage à chacune de vos filles : vous arrangerez Tune après l'autre ces deux habitations, et quand vous les leur aurez données en les mariant, vous resterez à Paris, et vous viendrez à la campagne chez moi, si je ne suis pas morte, ou chez vos filles ; mais votre établissement sera à Paris : nous logeroDsTuoe près de l'autre, et nous ferons nos vieux ragots ensemble. Gela n'est-il pas bien arrangé f Vous devriez charger mon mari de reparler d'Ussé à l'Impératribe Joséphine. Il y a été, il peut en dire la vérité, c'est qu'il n'y a pas de plus beau lieu au monde, ni plus susceptible d'être embelli, si on veut y dépenser de l'argent. Que dit-on au n*^ 85 des nouveaux chambellans? Je parie que M*'* J... meurt d'envie d'être dame du palais ; mais je ne dis pas de ces choses-là. Mon intérieur avec des précautions est assez calme, je le voudrais quelquefois moins nombreux et je suis absolument comme vous sur les gens qui ne m'apprennent rien de nouveau, Humbert encore pis, car il prend son chapeau et il s'en va ; et il n'y a qu'avec ceux que l'on aime beaucoup qu'on peut aimeràrabâcher. J'entendrais et je lirais avec plaisir une lettre de vous tous les jours, où vous me diriez tout ce que vous avez dit et pensé ; mais je sais absolumcntpar cœur des personnes que je vois tous les jours. Il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil. Je vous prie, ma chère, de sermonner le pauvre cher quand il le méritera; je vous cède tous mes droits de gronderie sur lui. Faites-le marcher, faites-le courir, exigez qu'il voie et revoie son chirurgien, M. Dupuytren, pour lequel voici une lettre que je vous prie de lui envoyer par un commissionnaire ; car je lui en ai écrit une qui a été perdue.
Je choisirai votre voile, ma chère, quand il en sera temps ; en attendant, je vous demande deux bonnets, toques oa chapeaux habillés, auxquels je ne veux mettre que 36 francs. Puis, entendezvous ? je ne les veux pas verts, je ne les veux pas gris, je ne les veux pas roses, je voudrais qu'il y eût du rouge dans l'un et du bleu dans l'autre. Voilà qui est dit. Est-ce vous qui m'avez envoyé une charmante petite boîte avec une chronologie qui fait mon bonheur ? Et un petit cachet ? Je me suis approprié tout cela. Je vous demande instamment un dessin ou un portrait de vous, ma chère; ne me refusez pas cela, je vous en conjure. Adieu, chère amie, j'aurais cent mille autres choses à vous dire, mais je ne suis pas en train. J'ai mal à la tête, et j'ai ce soir 300 personnes chez moi qui m'ennuient à mort, mais il n'y paraîtra pas. Je serai dress eup in smiles.
Bruxelles, le 19 avril 1810.
Aujourd'hui, ma chère Claire, part de chez M"® T'Kint un assortiment complet de dentelles pour le trousseau d'Euphémie, depuis la garniture de son bonnet de nuit jusqu'à celle de sa robe ; on vous laissera les pièces ; vous en prendrez ce que vous voudrez. Rien de si aimable et de si accommodant que M"* T'Kint, et l'on y gagne la moitié, car ce qu'elle vend 50 francs l'aune, M"* Minette ou LeSueur le vendent lOOfrancs. Elle se recommande à Olivier [marquis de Vérac]* pour les dentelles qu'il mettra dans la corbeille. Je le prie de me donner ses commissions sur cela : on fait maintenant des espèces de pèlerines allongées et échancrées au cou qui sont la plus jolie chose du monde. M"* Brunelle, lingère de M"*" de Bérenger, vous adresse aujourd'hui une chemise dont le dessous des manches m'a paru très bien coupé. Vous avez les prix de tout sur une liste jointe à la chemise.
Au moins, ma chère, si je ne suis pas capable de sentir votre langage relevé et passionné, et si je prends l'expression de l'admiration pour celle de l'amour, avouez que je suis bonne pour faire les commissions ; comme il faut de tout dans ce monde, si chacun était au troisième ciel comme vous, il ne resterait plus personne pour faire la cuisine.
J'ai mis vos deux lettres sous enveloppe, et j'espère vous les faire lire dans dix ans et en rire avec vous ; je vous passe vos folies, pourvu que vous ne vous donniez pas en spectacle à tout Paris, comme je crains bien que vous ne fassiez. Vraiment, vous étiez en colère en m'écri van t, et c'est bien du fond de votre cœur que vous me
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ditesqueje VOUS fais pitié. Je sais bien que Tamic sans charlatanisme ramenant tout au simple et combattant l'effervescence et Téclat, peut être Tamie utile, mais n'est jamais l'amie agréable. Je vous aime, ma chère, assez pour vous dire la vérité, et cette tâche est souventpénible, surtout quand vous en jugez mal le motif, comme vous avez fait. Je ne suis pas devenue ce si étrangère au monde » que je ne sache parfaitement combien celui de Paris donne avec facilité des ridicules et juge mal les intentions les plus pures. Quand vous vous enfermez avec M"* de Bérenger et M. de Chateaubriand, pourquoi tout Paris le sait-il le lendemain? Ah! ma chère, «admiration », je le veux bien ; mais vanité, vanité toute pure ! Adieu, ne parlons plus de cela, et aimez-moi toujours un peu.
M"*' de Duras ne se contentait pas de s'enfermer quelquefois avec Chateaubriand. Elle sortait avec lui. Et quand M"* de La Tour du Pin lui reproche de se donner en spectacle à tout Paris (le mot est cruel), il semble bien qu'elle vise les promenades qu^ils faisaient le matin sur les boulevards, comme deux amoureux, et qu'ils appelleront plus tard, avec la douceur des souvenirs, c< leurs anciens boulevards ». « Je reconnais », dira la c< chère sœur » au « cher frère », ces grandes allées, ces champs que nous avons parcourus ensemble quand vous écriviez Moïse [1810-1812] et que vous aviez pour moi plus d'attachement. Je ne puis vous dire ce que sont pour moi les souvenirs. »
Chaque année, ils allaient ensemble revoir la plaine de Grenelle, à l'anniversaire du jour où le cousin de Chateaubriand avait été fusillé. M"® de Duras s'agenouillait sur le bord du fossé qui avait reçu le sang du martyr; et, après avoir prié, non sans larmes, elle cueillait, mémento de ce pèlerinage à deux, une primevère (avril) de laquelle, quatorze ans plus tard, elle pouvait dire à son ami : « J'en ai cueilli une pareille, la première fois que j'y allai avec vous. Je l'ai encore. »
Madame C. de Duras à Rosalie de Constant.
Ussé, 49 mai [1810].
Combien j'ai été émue, chère Rosalie, en recevant comme un aimable souvenir,ce reproche si doux et si pénétrant de mon indigne paresse, qui n'est rien, qui ne prouve rien, sinon que je suis paresseuse, car mon cœur est le même et mon tendre intérêt vous a
suivie pendant tous ces mois quej'ai passés sans vous écrire. Neme croyez pas cependant tout à fait aussi coupable. J'ai donné cet été pour vous une lettre à MM. de Gramont etdeThuisy qui allaient en •Suisse. Ils ont cru que c'était une lettre de recommandation, et, ne s'arrêtant pas à Lausanne, ils l'ont brûlée. Je n'ai su tout cela que cet hiver et alors j'aurais dû vous demander de vos nouvelles et ne pas vous laisser croire à cet affreux oubli. Rien n'est plus joli que ce que vous m'envoyez, mais je ne veux y voir que vous, que cette amitié qui vaut mieux que tout ce que votre Suisse produit de plus charmant. Dites-moi seulement si ces costumes sont de VOUS; ils en auraient encore bien plus de prix à mes yeux. La petite guirlande est charmante... et ce bon thé ! je le prendrai en pensant à vous et à cette chère Suisse à laquelle je ne veux pas renoncer; mais quand? mais comment s'accomplira ce voyage?
La guerre dispose de notre destinée et nous jette dans mille embarras. Cependant, c'est une idée que je chéris, un projet tout près de mon cœur. Donnez-moi donc de vos nouvelles et ne m'en croyez pas indigne. Mon journal offrirait peu de variété. Je n'ai pas quitté Ussé; j'y ai passé l'hiver, et quelques amis m'ont tenu compagnie. La mort d'un de nos voisins nous a vivement affectés. Ce voisin ne vous est pas tout à fait étranger; vous en avez entendu parler à M. de Fleury; il servait de père à ses enfants. C'était M. de Chastenetdont la femme était amie intime de M"'' de Fleury. On ne pouvait posséder à la fois tant de qualités aimables et attachantes. Nous nous étions convenu dès le premier moment, et ce voisinage avait mille agréments pour nous. Sa malheureuse famille ne se console pas et chaque jour leur fera mieux sentir l'étendue de cette perte.
Sa Majesté nous a enlevé aussi M. de Voyes qu'on a fait partir d'Anvers et que nous regrettons beaucoup dans notre Touraine. On ne peut être plus parfaitement aimable et spirituel qu'il ne Test, et c'est ce que l'Empereur a très bien su remarquer. Ce poste est fort beau mais ne vaut pas l'excellent établissement des armes, et les voisins surtout le trouvent. J'avais quelque plaisir à parler suisse avec ce préfet. Il connaît et aime vos montagnes où il a beaucoup voyagé. C'est encore une perte pour Ussé et un sujet de tristesse. Ce qui en donne beaucoup, c'est l'absence du maître de la maison qui est en Languedoc depuis deux mois, pour d'ennuyeuses et interminables affaires. Voilà, ma chère Rosalie, tous mes chagrins. C'est uo devoir de l'amitié que je remplis en vous les contant.
J'ai voulu vous envoyer Ussé, mais j'ai été si mécontente de mon ouvrage que j'ai tout jeté au feu. Quand je serai à Paris, je vous en ferai tenir une copie par un dessinateur qui travaille pour
le grand ouvrage de M. de la Borde, et qui est venu ici Tété dernier, mais pour si peu de jours qu'il n'a pu faire que ses propres dessins.
Avez-vous des nouvelles de monsieur votre frère ? A-t-il pu se réunir à vous ? Les difficultés augmentent tous les jours et atteignent toutes les situations et toutes les fortunes.
Parlez de moi à madame votre tante. Je salue Chaumière et n'oublierai jamais la bonne réception qu'on m'y a faite. Ussé est grand et beau ; mais l'habitation de cette petite maison au bout d'un verger serait bien plus congenial lo my heari. Ceci n'a rien d'un asile et serait au contraire susceptible de toute la représentation d'autrefois. C'est un défaut à mes yeux ; j'aime l'harmonie en tout, mais il faut s'arranger de ce qu'on trouve. Adieu: reconnaissance encore de cet aimable souvenir, mais il lui manque quelque chose, tant que je n'ai pas de vos nouvelles.
Ce qui pourrait sembler politesse raffinée et flatteur souvenir, oc Ussé est grand et beau ; mais l'habitation de cette petite maison au bout d'un verger, etc. », ou bien, ce qui serait effet de contraste et de poésie sous une autre plume, n'était, dans la lettre de M"** de Duras, que la traduction sincère d'une inquiétude vivement sentie, et Texpression d'une sage prévoyance. Ussé était une résidence trop magnifique pour la fortune actuelle de M"** de Duras; il y avait donc défaut c d'harmonie ». Elle s'en ouvrit à l'amie, qui était sa « raison », et à l'ermite de la Vallée-aux-Loups, qui était sa « folie ».
Nous avons vu que M"* de La Tour du Pin ne craignit pas de s'engager dans la voie des conseils ; elle offrit même ses services pour une vente, et allégua, comme motif, les dots qu'il faudrait, peut-être sans tarder beaucoup, constituer à Tune et à l'autre fille.
Il se pourrait que M"* de Duras eût, la première, touché ce point de vue essentiellement pratique et maternel.
Chateaubriand se contenta de formuler d'aimables souhaits : « Si vous vendez jamais Ussé, donnez-moi la préférence pour le voisinage; vous savez que je la mérite. »
Madame C. de Duras à Rosalie de Constant,
[Mai. 1840].
Chère et aimable Rosalie, chaque nouveau témoignage de votre amitié me touche jusqu'au fond du cœur. J'ai revu avec un vrai
plaisir ce pauvre Lausanne où je voudrais tant me retrouver. Le petit bouquet est charmant; je ne vous fais qu'un reproche, c'est d'écrire à côté et dessous de manière à ce qu'on ne peut le retirer de votre lettre pour le mettre avec honneur dans un album ou sous un verre. Envoyez-m'en un détaché, je vous en prie, pour le mettre dans mon cabinet. J'ai déjà bien des souvenirs de vous, mais je ne puis trop en avoir. Celui-ci sera pour ma bibliothèque, que je vais faire arranger cet été à Ussé. Voyez comme je m'en crois sûre, puisque je le destine d'avance.
Gh. Gonstant*m'avait promis de venir chez moi; je ne l'ai point encore vu. Je vous enverrai par lui la troisième édition des Martyrs. Si vous en connaissiez l'auteur, vous aimeriez encore mieux son ouvrage. Tous les nobles sentiments qu'il exprime sont dans son cœur et dans sa conduite. Il habite, à trois lieues de Paris, une petite retraite qu'il se plaît à embellir. Ce petit coin do terre sera célèbre un jour. Je ne le vois plus depuis quil y est retourné, et je m'aperçois qu'il est doux, mais dangereux, de vivre habituellement avec des gens qui plaisent et qui conviennent. On ne sait plus s'en passer; tout est vide et ennuyeux ensuite. Du reste, je pars aussi dans huit jours et je n'en suis pas fâchée. J'ai besoin de calme. Peut-être au mois de décembre aurai-je besoin de mouvement?
Tours, ce 17 mai 1840.
J'avais commencé cette lettre à Paris, elle a été interrompue sans que j'aie pu la reprendre. Pendant les derniers jours que j'ai passés à Paris, j'ai été dans une agitation perpétuelle. Nous avons eu un mariage dans notre famille : M"* de NoaillesS petite-fille de M. de Noailles qui est à Rolle, et sœur d'Alexis S a épousé M. de Vérac, le fils de celui qui était, avant la Révolution, notre ambassadeur en Suisse. Je regarde cette aimable Euphémie comme ma fille, et, connaissant beaucoup M. de Vérac, c'est moi qui ai eu l'idée de ce mariage et qui m'en suis beaucoup mêlée. Le contrat, les présents, tout s'est passé chez moi, et, au moment de mon départ, je n'ai pu disposer d'une minute. Voilà, ma chère Rosalie, la raison de ce retard. Je vous écris de l'auberge de Tours où je suis retenue par un mal de gorge de Félicie. Je compte me mettre
1. Fille de Louis-Marie, vicomte de Noailles» blessé mortellement en mer sur le Courrier, mort le 9 janvier 1804 à La Havane.
Fait d'armes. Tableau de Qudin au château de Mouchy.
2. Louis-Joseph-Âlexis, comte de Noailles, 1" juin 1783 — 14 mai 1835.
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en chemin demain pour ma solitude, que j'ai bien envie de retrouver.
Je n'ai pas entendu parler de M. Constant. Je lui avais écrit et il avait bien voulu me répondre qu'il viendrait chez moi, à son retour de la campagne. J'ai pris le parti de remettre les Martyrs et le présent de M. de Lévis à un vieux serviteur à moi qui va dans son pays. Ce pays est Ghàtel-Saint-Denis près Vevey. Il passera à Lausanne, ou bien il trouvera une occasion pour vous faire parvenir le paquet. Si vous en trouvez pour le faire réclamer, mon vieux domestique se nomme Cardinaux et demeure dans la Grand'rue à Chàtel-Saint-Denis. Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère. Cette lettre est sur la pointe d'une aiguille. Je vous écrirai longuement d'Ussé. Je pars, je n'ai que le temps de vous dire adieu, de vous demander de m'aimer toujours. L'absence ne doit plus rien changer de notre amitié. Je jouis doucement de la sécurité de la vôtre. Rien n'est plus doux que la pensée d'un intérêt dans la vie qu*on ne paie ni par des inquiétudes, ni par des peines d'aucun genre ; qu'on est sûr de retrouver toujours le même. Cela vaut mieux que les passions qui dévorent et ne laissent qu'un cœur vide et si ffrand que rien ne peut plus le remplir. Adieu. Adieu. Écrivez-moi.
15 décembre [1810].
Il y a des siècles que je ne vous ai écrit, chère et aimable Rosalie. N'en accusez ni ma paresse, ni mes sentiments ; mais, comment croire, comment oser compter sur l'intérêt que vous conservez à une personne que vous connaissez à peine, que vous avez vue en passant et dont vous êtes séparée depuis cinq ans ? Cette défiance n'est pas mon premier mouvement, mais toutes mes réflexions la font naître, toutes me disent qu'il y a de la présomption à réclamer votre amitié, votre souvenir. Et cependant vous m'en avez assurée tant de fois que je me demande si ce n'est pas aussi un tort que d'en douter. Enfin je voudrais avoir de vos nouvelles. Je n'aime pas être plusieurs mois sans en recevoir, et, s'il y a de la folie à aimer quelqu'un qu'on connaît à peine, j'ai cette folie. Écrivez-moi donc, aimable Rosalie, une de ces bonnes lettres que j'aime tant à recevoir. Parlez-moi de votre santé, de vos occupations... Les miennes sont d'une extrême monotonie : mon été s'est passé comme un long jour, mais comme un jour; je dois retourner à Paris dans trois semaines. J'y ramène mes filles bien portantes ; je vais retrouver des amis et je ne regrette point masolitude.Jevous enverrai les Lettres chinoisessi vous neles avez
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pas encore lues. Votre ami, M. de Lévis, travaille à un nouvel ouvrage. On m'a dit que c'était une tragédie. J avoue que je ne lui crois pas le talent de manier les passions, quoiqu'il les connaisse bien. Cet esprit d'analyse, qui est fort bien dans les ouvrages de morale, me paraît devoir être mortel aux conceptions dramatiques. On ne fait point une tragédie avec de Tesprit tout seul ; mais c'est un défaut trop commun aujourd'hui que cette présomption de l'esprit qui se croit capable de réussir dans tous les genres parce qu'il a eu des succès dans quelques-uns. Je vous dirai mon avis sur cette tragédie que je dois lire. J'ai peur que vous ne me trouviez presque aussi présomptueuse que l'auteur dans la précipitation de mon jugement.
VUinéraire^ doit paraître dans les premiers jours de janvier; je suis impatiente de savoir l'état dans lequel l'aura laissé la censure.
On s'est affligé du naufrage de ce livre [l'Allemagne] de votre voisine [M°** de Staël] qu'on attendait avec impatience ; on s'est affligé aussi de son malheur, car elle est aimée et mérite de l'être par beaucoup de gens. Dites-.moi donc s'il est vrai que vous soyez mal avec elle. Je suis persuadée que c'est une erreur. Adieu, chère et aimable Rosalie, écrivez-moi et ne m'accusez pas de ce long silence. Que vous mander qui puisse vous intéresser de ma solitude ? Si j'étais sûre que les expressions de mon amitié fussent bien reçues, je deviendrais trop bavarde.
9 février [ISill-
Vous m'avez envoyé des choses charmantes, aimable Rosalie. Tout m'est précieux de votre part, mais ce joli manuscrit, oh je trouve vos pensées, vos opinions, votre âme, m'est plus précieux que tout le reste. Cependant il a produit un effet fâcheux sur moi. Je sens aujourd'hui que j'écris à un auteur qui a le droit d'être sévère ; et la connaissance de votre bonté, de la simplicité rare de votre cœur peut seule me rassurer pour mes pauvres lettres. J'ai été charmée de cette comédie : — caractère, intrigue, style, tout m'a plu, et j'espère que ce n'étaient pas les préventions de l'amitié qui m'aveuglaient. Je crois que ce sentiment, quand il est réel, éclaire le jugement et tient lieu d'expérience et d'habileté. Vous avez peint à merveille tous les inconvénients de ces romans qui séduisent la jeunesse, — mais, si nous étions