Madame de Bérenger était morte le 18 juin
Talleyrand à Madame de Duras.
Pont-de-Sains*, 29 juin [1826].
Je demande de vos nouvelles, j'en fais demander chez vous, personne ne m'en donne. Il faut bien que je vous écrive quoique ie sache que lire et écrire vous déplaît.
Je suis dans un Heu que j'aime beaucoup ; j'y suis petitement arrangé, mais c'est suffisant. On y oublie très bien le train de vie que Ton quitte à Paris, on se borne à penser aux personnes. Les affections que j'ai, et celles qu'on veut bien me montrer, sont un sujet continuel de bonnes rêveries dans les bois dont je suis entouré. N'est-il pas singulier pour la vie que j'ai menée d'avoir eu toujours dans l'esprit de la rendre simple et facile ; et lorsqu'il lui est arrivé de ne pas l'être, cela m'a mis dans une sorte de malaise. Ici, avec mes petites rivières, mes foins et mes gros arbres, je me trouve à ma place. Ce n'est pas que je ne surprenne quelquefois mon imagination à s'occuper d'une quantité de choses, mais cela ne lui donne aucun empire sur le réel de la vie, et ses tentatives ne ^nt pas de durée. Vous voyez que j'ai déjà d'un solitaire tout le bavardage. Pour éviter cet inconvénient, il faudrait qu'il y eût de la conversation dans les lettres, et on ne peut pas causer tout seul, sans quoi on parle de soi.
Je retournerai à Paris à mon grand regret, au commencement du mois prochain, mais ce sera pour m'arranger pour ne plus voyager. Je voudrais aller vers le 20 juillet à Valençay.
Adieu, faites dire à votre porte comment vous vous portez, et surtout que vous êtes plus contente de votre santé.
Madame de Duras à Rosalie de Constant,
Knghien, 31 juillet L1826].
Chère Rosalie, je ne concevais rien à votre silence et j'en étais inquiète. Pourquoi me faites-vous ces reproches ? Hélas! je suis dans un trop triste état pour en mériter. Je n'ai été ni à la mer, ni en Angleterre. Je suis ici à trois lieues de Paris, dans un établissement d'eaux thermales à prendre des douches de vapeur. J'ai été mieux pendant deux jours, — mais me voilà à ma deuxième
i. Propriété du prince de Talleyrand sur la frontière belge. Voir, dans les Souvenirs du baron de Bavante, t. HI, une Jolie lettre de la duchesse de Dino, 23 juin 1826.
douche — , sans amélioration sensible dans mon état. Je crois souvent que c'est là l'hypocondrie à son plus haut degré, car je n'ai pas de fièvre ; je ne souffre pas violemment, mais toutes les fonctions sont lentes, difficiles et accompagnées de spasmes qui me fatiguent beaucoup ; — ma tristesse est excessive et augmente tous les jours, avec Thorreur de voir du monde. La société môme de mes amis m'est importune, mon caractère est changé; je le vois, et je m'en effraye ; ma force, mon énergie ont disparu-, je n'ai plus de volonté ni de courage ; je pleure toute la journée comme un enfant, et souvent sans cause que le malaise ou le découragement. Plaignez-moi donc et priez pour moi, j'ai besoin de l'un et de l'autre.
Je vois depuis peu un médecin suisse, M. Biett, ami de la famille Delessert, et très habile, à ce que Ton dit. Il croit que mon mai est un rhumatisme chronique sur les muscles des intestins, et il me traite en conséquence. Je ne prends rien à l'intérieur; ainsi, s'il se trompait, cela n'aurait pas de graves inconvénients. Je voudrais être transportée par une baguette dans votre chaumière dont je me fais une idée charmante. Cet herbier est donc immense qu'il n'est pas encore fini?
Ma chère, vous me parlez en énigmes sur M. et M"** de Chat. Vous ne me dites pas la vérité et je veux la savoir. Vous n'en avez pas été contente, je le crains, cela m'afflige, ils sont sauvages ; il est difficile de faire connaissance avec eux, mais ils sonl bien reconnaissants de votre bonté et de tout ce que vous avez fait pour eux.
Je vais prendre encore ici douze douches de vapeur, cela fera vingt-quatre, puis je retournerai à Saint-Germain. Si j'éprouve un peu de mieux, j'y resterai et peut-être môme j'y passerai l'hiver. Si mon mal s'aggrave, j'irai dans le midi. Il y a longtemps qu'on me le conseille et que je ne puis m'y décider. Je ne puis souffrir d'aller ainsi, comme tant d'autres, mourir sur le grand chemin, et il est probable que je finirai par là. Chère Rosalie, écrivez-moi, brisez la glace sur les Chateaubriand, ditesmoi le fond de votre cœur. Hélas ! sans doute il n'est pas toujours ce que je voudrais et m'a souvent affligée, mais la perfection de caractère ne peut ôtre donnée que par la religion à ceux que le talent et le génie possèdent ; ils ne sont pas eux-mêmes les trois quarts du temps. Adieu. Je vous embrasse de toute mon âme. Envoyez-moi une petite fleur des Alpes peinte par vous, grande comme une carte.
Les aveux consignés dans les Mémoires cfovire^tombi
répondent admirablement aux confidences tout intimes de la <c chère sœur » : « Veillons bien sur notre caractère... »
M"''' de Duras parlait des défauts de Chateaubriand à lui d'abord, et aux amis, avec l'assurance d'un dévouement mille fois prouvé, qui n'aliéna jamais ni la faculté de voir, et de voir à fond, ni la liberté des jugements dans la servitude d'un amour aveugle. Et lui, de son côté, après le tort des paroles amères ou après les crises de taciturnité, savait reconnaître ses fautes et se faire pardonner. Pour effacer les impressions douloureuses, il redoublait d'assiduités et de prévenances ; à la magie du sourire — « et quel sourire ! » — il savait unir l'enchantement des paroles qui allaient au cœur e\ y portaient une douce ivresse.
Aussi, quelle ardente et confiante affection lui gardèrent toutes celles qui l'aimèrent et qu'il aima ! Plusieurs, se sentant atteintes et condamnées, se réfugièrent près de lui et le voulurent revoir, sûres de son cœur : telles M"* de Beaumont à Rome et M"' de Custine à Sécherons; d'autres se tinrent en rapports presque quotidiens de lettres ou de billets avec lui, alors qu'elles pouvaient à peine tenir la plume : telle M°* de Duras. — On a dit qu'il n'était pas de ceux qu'on oublie. Encore faudrait-il ajouter qu'il n'était pas non plus de ceux qui oublient.
M™* de Chateaubriand revint à Paris, plutôt fatiguée de son voyage dans le midi et de son séjour à Lausanne. De là quelque retard dans l'expression de ses sentiments à l'amie de M"' de Duras, devenue son amie pour toujours.
Madame de Chateaubriand à Rosalie de Constant.
[Paris] ce dimanche, 23 juillet [1826].
Je ne me pardonnerais pas, Mademoiselle, de ne vous avoir point encore exprimé tous mes sentiments de reconnaissance, si je n'avais été très malade depuis mon arrivée à Paris. Malgré toutes « vos rigueurs » et vos « torts hospitaliers », je ne puis me rappeler que vos bontés et tout le charme que j'ai trouvé dans les trop courts instants que j'ai passés près de vous. Ne cessez donc jamais, Mademoiselle, d'être « maussade » à votre manière; nous appelons cela à Paris de l'amabilité parfaite.
490 LA DUCHESSE DE DUBAS ET CHATEAUBRUÎID
Je n'ai point encore vu M"» de Duras ; elle est allée prendre les eaux dans la vallée de Montmorency ; elle ma fait dire qu elle était fort souffrante et ne voulait voir personne. Je suis convaincue cependant qu'elle vous excepterait et serait bien heureuse si vous veniez donner une douce distraction à ses maux ; aussi j'espère. Mademoiselle, que vous ne renoncerez pas tout à fait à un voyage qui comblerait de joie une ancienne amie et de nouvelles connaissances.
Permettez-moi de vous renouveler, Mademoiselle, Texpression de tous les sentiments que vous m'avez permis de vous offrir et dont je vous prie de vouloir bien agréer l'assurance.
La vicoxtksse di Chateaubriand ^
Rosalie à Charles de Constant.
10 août 11826, Devin].
Je ne sais rien de personne que de M"* de Duras qui m'attriste ; elle est bien malade. Elle me parle de ses amis sans que je puisse comprendre si elle les a revus et ce qu'ils lui ont dit de nous, excepté des remercîments. J'ai aussi reçu d'aimables lignes de M"* la Vicomtesse.
C^est à M"* de Constant qu'est adressée la belle, bonne et spirituelle lettre qu'on va lire : elle est tout entière de la main de Chateaubriand.
Paris, ce 4 septembre 1826.
Vous devez. Mademoiselle, être revenue de votre cotise à Bex. J'attendais voire retour à Lausanne pour vous remercier de votre bonté, de votre hospitalité, de toute votre oblijB^ance pour nous. M"* de Chateaubriand et moi en conserverons toute notre vie un souvenir que le temps n'effacera pas. Nous sommes à peu près, à Paris, aussi loin de Paris que si nous étions à Lausanne ; nous sommes environnés de maçons comme à Lausanne ; et la diligence d'Oriéans, qui passe tous les matins à notre porte, nous