Bibl. de Genève
492 LA DUCHESSB DE DURAS ET CHATEACBMAKD
sionomiedela « noble Clara ». Alors, doucement, avec quelques pauses, c'étaient tour à tour, et de l'un à Fautre, des nouvelles de la santé et de la politique, des encouragements et des conseils, des souvenirs et des rêves, des projets d'activité et de retraite.
Puis on essayait de sortir un peu. Comme autrefois à M"* de Beaumont pour visiter la cascade de Terni ou les ruines du Colysée, il offrait à la faiblesse haletante de M"' de Duras Tappui de son bras^ tout le temps que durait la promenade. Ainsi soutenue par Tamitié qui lui était la plus chère, elle marchait volontiers tantôt « une demi-heure », tantôt « un quart d'heure»; et il lui semblait que ses forces revenaient, que sa tête était plus solide, que bientôt peut-être elle pourrait lire, écrire, coudre ! Oh ! surtout « coudre et faire de la tapisserie ». Ses nerfs se calmaient un peu, ses pauvres nerfs qui étaient « dans un état d'irritabilité presque continuelle ».
La solitude était bonne à lui et à elle : à lui, qui l'avait toujours aimée et chantée, et qui voulait finir comme il avait commencé, — dans la solitude ; à elle, jadis tant éprise du monde et de ses nouvelles, et que le mal condamnait au silence et à l'immobilité, a Sa vie avait été si agitée, si variée », et sa vie présente était si différente de ce « passé, qu'il lui semblait lire des mémoires ou regarder un spectacle ».
Quand le moment de se dire adieu était venu, <c la profonde préoccupation » où la malade vivait, et qui marquait son front d'un pli et d'une ombre, avait fait place à l'expression la plus tendre et la plus expansive. Elle rappelait le jour prochain oà Ton devait se revoir ; et un rayon lui restait au front, au cœur et dansl'àme, pâle rayon d'espoir et de mélancolie qui ne tardait pas à s'effacer.
La maladie de M""^ de Duras, à laquelle on était tenté de ne pas croire, se révéla dans toute sa gravité par une demi-paralysie, en août 1826.
M""* Swetchine va nous dire les circonstances de l'accident, ainsi que l'état d'âme qu'il provoqua chez la malade : ce récit se distingue par la délicatesse, l'élévation et la subtilité d'un beau talent habitué aux analyses morales.
Si riche en observations de tout genre, et si profondément émue que soit cette peinture de témoin et d'amie, elle m'en remet une autre en mémoire, plus émue, plus émouvante même, d'une
touche plus délicate et plu» fine : malgré la diversité des faits et des détails, elles se ressemblent par un certain aspect général, comme par le genre psychologique des observations. C'est la lettre où M"® de Duras raconte à M"* Swetchine la soudaine folîe de M"** de Noailles-Mouchy. Je conseille au lecteur, curieux des choses littéraires, de se livrer à ce rapprochement. Ni le talent ni le cœur de M"" de Duras ne risquent de paraître inférieurs au talent si hautement reconnu, au cœur si sensible et si noble de M"* Swetchine.
Madame Sweichint à madame de Nesselrode.
30 octobre [?] 1829 [1826].
Je vous disais, dans ma dernière lettre, que j'espérais prolon* ger jusqu'à novembre ma paisible solitude ; mais la nouvelle que j'ai reçue du terrible accident de M*"® de Duras m'a bientôt fait changer de projet. Dans une nuit qui suivit un jour où elle n'avait pas été plus mal qu'à l'ordinaire, M"** de Duras voit disparaître tout à coup la lumière d'une lampe placée près d'elle ; elle se retourne et l'aperçoit de nouveau ; l'œil et la joue tournés du côté de la lampe avaient été paralysés ; la cécité de l'œil était complète. Vous pouvez juger de l'anxiété et de l'épouvante d'un tel moment. Les secours les plus prompts et les plus efficaces lui furent administrés ; l'œil parut reprendre ses fonctions, mais si imparfaitement qu'aujourd'hui encore il peut à peine discerner le contour des objets. Comme s'il n'y avait pas assez de périls dans une si terrible menace, notre inquiétude est condamnée à se porter encore sur d'autres points. Les médecins pensent que cet état n'est que sympathique avec l'état intérieur, et c'est surtout une lésion organique qu'ils paraissent redouter. L'autre jour, pour quelques cuillerées de purée de chicorée, elle a été comme sur la roue pendant six ou sept heures. Ajoutez à cela des nerfs dans un état d'irritabilité continuelle, un abattement complet et des faiblesses qui sont conmie des crises au milieu d'un état qui paraîtrait incapable de les supporter. Son changement seul motiverait toutes les craintes, on peut l'appeler une destruction. Eh bien! aU Inilieu de tout cela, dès que notre si chère amie se sent un peu mieUx, elle marche, fait le tour de son jardin, et je l'ai vue prolonger sans inconvénient sa promenade pendant un quart d'heure.
Au moral, c'est de même: son silence, sa profonde préoccupation font place à l'expression la plus tendre et la plus e;;cpansive ;
elle cause un peu alors et reprend ce sourire si spirituel et a bienveillant qui donne tant de charme à sa physionomie. Je suis profondément frappée de la manière touchante et religieuse dont elle accueille ses maux et le danger qui la menace. Les premières paroles qu'elle m'ait dites sont qu'elle regarde l'état où elle est comme inguérissable, comme une sorte de transition de la vie à la mort; qu elle y voit également uu avertissement de Dieu, et que tout ce qu'elle désire est de le mettre à profit : enfin, il est impossible d'aîborder les idées les plus graves et les plus solennelles avec plus décourage et de véritable force de tèle. Quelle immense consolation la bonté de Dieu nous donne ! Mais aussi combien l'attendrissement est plus douloureux quand, faisant un retour sur soi-même, on a toute la mesure du bien qu*on est meaacé de perdre ! Ceux qui ne connaissent que superficiellement N^^ de Duras peuvent n'avoir pas attendu d'elle les preuves qu'elle donn% aujourd'hui de la véritable supériorité de son âme. Pour moi, ma bien chère amie, U n'entre pas une idée de surprise dans ma triste joie. Le monde et la vie pouvaient faire trop de bruit autour d'elle, mais la rectitude de son intelligence devait l'emporter sur tout, et Dieu produire en elle tous les bienfaits de sa grâce, en s'emparant de ce dévouement passionné qui fait Tessence de son caractère. J'ai vu encore, dans le monde qui ignore en partie ces détails, des gens persuadés que M"^ de Duîras était en proie à toutes les angoisses d'une pleine révolte contre la mort, et qu'elle en éloigne ridée. On se la représente dans les emportements d'une imagination qui ne sait pas se soumettre; et moi, avec bien d'autres, pouvons certifier qu'il est impossible d'être-plus dans la vérité, d*oser l'envisager avec plus de fermeté et de douceur. Cette lutte même si naturelle entre l'instinct de l'existence et la crainte du terrible passage, paraît avoir cessé ; la résignation a tout surmonté en ôtant à la tristesse tout ce qu'elle en dévore et détruit. Mon inquiétude est bien grande, chère amie, mais elle a ses vicissitudes d'espoir ; quelquefois Je suis abattue, quelquefois aussi je me dis que j'exagère le danger, et que maint exemple devrait me rassurer.
Il est impossible d être plus soigneuse, plus attentive, plus charmante que Clara pour sa mère ; je me suis attachée à elle doublement pendant cet intervalle et mon séjour à Saint-Germain. C'est une des meilleures et des plus intelligentes mères que je connaisse, la femme la plus tendre, et aujourd'hui on dirait qu eUe est fille seulement, tant elle se consacre exclusivement à sa mère. M*"* de la Rochejaquelein a été retenue par une maladie qu'a faite sa belle-mère *.