‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 76 sur 88 · Mada3i(^ Swetchine, par M. de Falloux · texte numérisé non relu

Mada3i(^ Swetchine, par M. de Falloux

Madame de Duras à Rosalie de Constant.

Saint-Germain, 6 septembre [1826].

J*ai été si malade que je n'ai pu écrire depuis trois semaines* ni vous remercierde cette jolie fleur, encore moins du vase que M. de Chat, avait si bien oublié qu'il m'en a parlé avant-hier pour la première fois et que je ne l'ai pas encore en ma possession. Les Génies ont de ces oublis. Heureux quand ils ne s'étendent qu'aux objets matériels ! Il parle de vous avec de grands éloges et vous trouve tout ce que vous êtes, bonne, spirituelle, indulgente. Il me dit cela pour me faire le plaisir d'être son écho. Du reste je ne l'ai guère vu, il est à Paris dans sa nouvelle maison, qu'il arrange, et il travaille, à ce qu'il dit. Le public en jouit plus que ses amis. D'ailleurs de quoi jouir dans l'état où je suis? Je souriais de voire plan de vie. Hélas ! chère amie, je ne puis ni lire ni entendre lire ; je ne puis tenir ni un pinceau ni une aiguille, la conversation me fatigue, et, si elle s'anime, je suis obligée de sortir de la chambre. Je suis atteinte dans tout ce qui me plaît le plus, dans toutes mes occupations et tous mes plaisirs ; je suis comme si f avais le cei*veau paralysé ; me fixer à rien pour cinq minutes me donne une crise et je mettrai cinq ou six jours à vous écrire cette lettre.

Ce 10 septembre.

En effet, j'ai été obligée d'interrompre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. On m'ordonne bien d'aller dans le midi, — mais je n'y ai pas foi, et je ne puis me résoudre à quitter tous mes amis, à déranger et désoler ma fille pour un bien incertain. Ce qui serait un bien réel serait de vous voir, mais vous verriez l'ombre de cette Claire que vous avez aimée, l'ombre au moral comme au physique. Ne vaut-il pas mieux de rester avec moi du temps passé? Oui, sans doute, et c'est une pensée douce que celle de l'impression que vous avez conservée de ce que j'étais, c'est vivre encore.

Je n* ai point votre petit vase. M. de Chat[eaubriand] a encore oublié de me Vapporter hier, il oublie tout et surtout ceux qu'il

1. « Trois semaines » en arrière, ce serait le 16 ou le 17 août qu'elle aurait été frappée de paralysie.

aime, le tien n'est rien pour lui. Je Vai vu dev430 fois, depuis son retour dont hier était une; je lui ai dit que vous en seriez scandalisée. Il faut l'aimer quand même, mais [ne] jamais compter sur ce qui exige un sacrifice. A Paris il vient tous les jours, je suis sa promenade et son habitude; ici il faut une journée, et chaque jour il dit : demain. Voilà f homme ; et voilà ce qui fait que toutes les personnes qui Vont aimé ont été malheureuses, quoiqu'il ait de t amitié et surtout beaucoup de bonté.

Adieu, chère Rosalie, je suis un peu mieux, je crains que cela ne dure pas, mais jouissons du présent et écrivez-moi. Je n'irais pas dans le midi si jetais sûre de rester seulement comme je suis depuis deux jours. Je vous dirais : venez jusqu'ici, — montrez à M. de Chateaubriand ce que c'est que l'amitié, mais hélas! je ne puis rien demander ni compter sur rien.

La plainte vive que M*"* de Duras confiait à Rosalie était-elle méritée ? Les circonstances plaident en faveur de Chateaubriand, et ce n'est que justice de les noter ici. M°* de Duras fut retenue à Enghien par le traitement qu'elle y suivit, jusqu'au 12 ou au 15 du mois d'août. Rentré à Paris, dès les premiers jours du même mois, Chateaubriand n'y retrouva donc pas son amie. Il fut absorbé par les réparations et améliorations qu'il entreprit à sa nouvelle maison, boulevard d'Enfer, 84. C'est, de toutes ses habitations, celle où il demeura le plus longtemps, douze ans environ. Il l'avait achetée en 1822 ; et lui-même a raconté pour quel motif et à quel prix cette acquisition : des lettres de lui confirment sur ce point le récit des Mémoires d'outre-tombe. Il ne put jamais payer cette maison; et ce fut la dette principale qui l'écrasa pendant de longues années. Noble fardeau, tout de générosité et de charité. Pour s'acquitter en partie, il sera obligé de besogner comme un mercenaire ; et afin de travailler avec plus de suite, et en même temps de dépenser moins, il ira s'établir dans un petit logement en Suisse.

M"® de Duras écrit donc à Rosalie : « M. de Chateaubriand est dans sa nouvelle maison qu'il arrange, et il travaille, à ce qu'il dit. » Sa place n'était-elle pas là, dans sa nouvelle maison ? et n'était-ce pas à lui à guider et à inspirer, selon ses goûts, maçons, peintres, jardiniers? « Je ne sors point de mon ermitage, écrit-il le 4 septembre à M™* de Cottens ; je suis au milieu des maçons; je fais aussi un petit jardin... Enfin j'ai fait peindre en couleur verdâtre les murs extérieurs de ma biblio*

thèque. » Le 23 octobre, il arrangeait encore sa solitude, heureux que le <c beau temps extraordinaire pour la saison le favorisât ».

Et quant au travail dont M™* de Duras parle avec une nuance de doute, c'était travail réel et urgent, même travail de forçat. Il achevait d'annoter ÏEssai pour la nouvelle édition de ses Œuvres. « Aujourd'hui (4 septembre), mande-t-il à M"* de Cottens, parait mon trop fameux ouvrage de Londres qu'on m'a thnt reproché. » Aussitôt expédié ce gros travail de revision et de correction, « maudit travail qui l'arrêtait», il écrit le même jour à M"* de Constant ; il va passer la journée avec M"* de Duras ; le 9, il revient la voir : c'est encore une journée dérobée au labeur qui doit assurer sa vie et celle de M"' de Chateaubriand, Donc, mardi, visite ; dimanche, visite, et ainsi de suite ; visites quotidiennes quand M"* de Duras vient à Paris. Or, l'édition de ses Œuvres ne doit pas souffrir de retard ; elle réclame tous ses soins; et, de ce chef, le voilà tenu de court pour longtemps.

« Je suis à la chaijie comme un vrai galérien » (23 octobre). — «t Maintenant, je vous dirai que ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt, ce sont ces malheureux Natchez que je croyais avoir arrangés à Lausanne. Quand j'ai voulu les mettre à la presse ici, il m'a pris mille scrupules et j'ai revu le tout d'un bout à l'autre, » (1*'' décembre 1826.) — Ces «arrangements» de maison et de livres n'étaient pas ses seuls travaux : « De retour à Paris, raconte-t-il, ma vie se trouva occupée entre mon établissement rue d'Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des Pairs et dans mes brochures contre les divers projets de loi contraires aux libertés publiques, entre mes discours et mes écrits en faveur des Grecs.et mon travail pour mes Œuvres complètes ».

Ainsi serait corrigée la sévérité du jugement que M"* de Duras vient de formuler sur le caractère de Chateaubriand et qui porte sur le fond même de son être. On pourrait ajouter que sa maladie la portait à noircir toutes choses ; et encore, que le médecin, après la demi- paralysie qui l'avait atteinte récemment, lui avait recommandé de recevoir le moins possible. « J'ai été si malade depuis trois semaines... je suis comme si j'avais le cerveau paralysé. » Il ne semble pas que, malgré le mot qu'elle employa, le soupçon lui soit venu de la gravité du coup qui l'avait frappée.

Chateaubriand n'était donc pas si coupable en l'occurrence ; mais ce qu'il faut reconnaître, c'est que le jugement, formé de

mille observations antérieures, était comme suspendu et n'attendait qu'une occasion pour éclater : « Toubli » de Chateaubriand ne fit qu'en provoquer l'explosion . Informé par une longue pratique, ce jugement, si rigoureux soit-il, est encore empreint d'une estime affectueuse; tel que le constitue ce mélange de sévérité et d'affection, je crois qull ne sera pas réformé : personne ne dira mieux que M"** de Duras et personne ne fut mieux renseigné.

Elle avait le droit de faire de telles confidences à son amie, ayant adressé directement au cher frère, et à maintes reprises, r^uivalent de ces reproches. Le cas doit être rare d'une adoration portée à ce degré de ferveur, jointe à une liberté d'esprit poussée à ce degré d'indépendance. La franchise du caracl^ remportait en M*"* de Duras sur Tentrainement du cœur, sans d'ailleurs porter un tort quelconque à la passion, qui restait entière, après comme devant. Quand elle avait envie de parier, elle parlait ; et comme elle était la sincérité même, ce qu'elle pensait, c'est cela même qu'elle disait : aimante, dévouée et frondeuse. Au Breton de père et de mère qu'était Chateaubriand, Bretonne et demie, quoiqu'elle ne fût, par sa naissance, que demi-Bretonne.

Humboldt à Madame de Duras,

Voici mon petit hommage en fer pour la belle duchesse, Le Belderbuck, pour M"* Tlnfantc, et une hérésie politique pour une personne qui nous est bien chère. Je suis pénétré de la plus vive douleur lorsque mes idées se fixent sur votre existence.

J'envoie une seconde fois à votre porte pour savoir si vous avez vu la petite Frottense et surtout si vous êtes moins souffrante. Voilà une jolie lettre de la princesse Louise de Prusse que je vous dois.

Dimanche.

J'étais sorti un instant chez M. de Goltz pour affaires^ mais je suis rentré plus enrhumé que jamais. Je ne hasarderais pas si

LES DERNIÈRES ANNÉES DE AIaDAME DE DURAS 499

près de mon départ de sortir ce soir et vous êtes trop bonne, Madame la Duchesse, pour m'en vouloir. De grâce, soignez bien vous-même une santé qui nous est si chère et agréez l'hommage de mes tendres et respectueux sentiments.

Postdam, ce 29 novembre 1826.

Les nouvelles que M. Arago me donne de votre santé sont peu consolantes. Vos souffrances privent toujours vos amis de vous voir, mais cet isolement ne doit pas m'empôcher de croire que vous ne preniez quelque intérêt à mon sort, j'ai employé un mot bien solennel, car c'est changer furieusement sa position que de sacrifier à la froide raison ses affections les plus chères. J'aime toujours à être probe et vrai. . . où j'ai placé toute mon admiration, et si j'ai tardé d'écrire à M"® la duchesse de Duras c'est que j'ai voulu avoir toute la certitude des nouveaux rapports de ma vie avant de vous parler d'un événement auquel vous daignez prendre tant de part. Ce que la bienveillance toute personnelle du Roi de Prusse m'avait fait prévoir depuis plusieurs années est arrivé. On a agi avec des formes et une délicatesse qui m'interdisent tout autre sentiment que celui de la reconnaissance. J'aurai une position et non une place, j'ai soigneusement évité celle-ci. Mes rapports ne seront qu'avec le Roi qui me demandera des travaux sur des objets relatifs aux sciences, aux arts, aux mines, au commerce avec l'Amérique. Je pourrai passer tous les ans trois à quatre mois à Paris. Mon traitement sera de vingt mille francs. Ce que je ne puis imprimer pendant mon séjour annuel à Paris, je le ferai imprimer comme manuscrit à Beriin pour obtenir une réimpression plus correcte et éviter l'envoi des... C'est là ce que je prévois, quoique la chose ne soit point encore arrêtée dans les formes. La prudence exige... que je prends et l'état incertain de la santé de ma belle-sœur le rend nécessaire. Mon frère désire ardemment que je me rapproche de lui, du moins pour quelque temps. Car la monotonie de la vie que je me prépare hâtera sans doute mes projets de Guatemala et des Philippines. M"® de Humboldt a été à la mort avant d'être portée dans sa voiture pour aller au bout de l'Allemagne prendre les eaux de Gastein dans les montagnes de Salzbourg.

Elle avait les pieds et les mains enflés, elle est épuisée pour avoir nourri beaucoup trop longtemps un grand nombre d'enfants. Les eaux lui ont donné une nouvelle vie : elle n'a plus aucune

enflure, elle n'a pas de douleurs, mais elle est bien faible encore. Au plus grand opprobre de la Chimie et de la Physique, on n*apu rien, rien découvrir dans les eaux vivifiantes de Gastein,pas plus que dans celles de Pfefïers. 11 faudrait boucher ces sources dans lesquelles résident, à ce que disent nos philosophes mystiques, les Erdgeister (ce mot regarde la belle duchesse). Ma belle-sœur veut retourner à Gastein ; mais cette course des montagnes ne peut se faire qu'au mois d'août et Ton craint que son état n'empire jusque-là. Comme j*ai assisté journellement au dîner (2 heures-4 heures) et au souper du Roi (9 heures-ll heures), comme je l'ai accompagné sans cesse ici, à Charlottenbourg, Paretz,Ile des Paons, etc., etc., jai moins vu ma famille que je l'aurais désiré. L'activité dans la branche des sciences chimiques et physiques est extrêmement grande ici, et j'ai trouvé moi-même le loisir de lire un mémoire allemand (ce qui veut dire long) à l'Académie.

Le Roi me charge tout exprès et à plusieurs reprises de le rappeller à votre souvenir et à celui de M"* de Rauzan. Il ne cesse de parler de vos souffrances, de son admiration' pour Edouard^ qu'il préfère injustement à Ourika, de votre fête charmante de Saint- Gennain, des torts que j'ai eus de vous causer tant d'embarras dans une maison de campagne. Je puis dire que vengeance en a été prise sur rtion frère. Sa famille est déjà rentrée en ville lorsque d'abord le Prince... et la duchesse de Cumberland et un autre jour le Roi et toute sa famille (population nomade de 30 personnes) ont demandé à dîner à mon frère à Tegel, dans ce petit château nouvellement construit où sont placés des marbres antiques et où M"*« de Humboldt trouve à peine à se loger à côté des statues et des tronçons de colonnes. Si je vous parle de l'affection et de l'admiration du Roi pour le nom de Duras, il ne me reste plus d'expression pour tout ce que les princes Charles , Guillaume , Albert et avant tout le prince Royal, toujours spirituel et aimant, me chargent de vous dire, Madame la Duchesse, à vous et àM°*« de Rauzan. Le prince Charles est tout ivre de la beauté de sa future fille cadette, de la grande duchesse héréditaire de Weimar. Toutes les princesses qui se marient sont belles. Cette croyance date de 2.000 ans. On prétend cependant que celle qu'on attend à Berlin au commencement de mai fait exception à la règle. On la trouvera charmante même après trois mois de mariage. Ma santé (car vous aimez qu'on vous en parle) s'est améliorée beaucoup par le mouvement. Vous ne voudrez pas que je dise par l'air natal. J'ai passé ma vie dans les émotions. Dans les rues on m'embrasse quand je suis assez

1. Traduit en plusieurs langues et en particulier en allemand.

heureux pour apprendre les noms, et on me dit que c'est quelque ami intime qui m'a vu... — il y a 32 ans. Comme depuis 18 ans je n'avais été qu'une seule fois, et seulement pour trois semaines, à Berlin, ma sensibilité a été souvent mise à Tépreuve. C'est une cruelle chose que cette longue interruption dans les rapports. On prend sans cesse les neveux pour les oncles; sans se reconnaître, on se félicite mutuellement d'avoir si peu changé. Le petit Charles est devenu un gros conseiller aulique qui porte des lunettes. On se promène parmi des fantômes et des revenants. Le présent ne se lie plus au passé, la vieillesse a succédé à l'enfance. L'état de la Prusse est d'ailleurs assez prospère et on commence à craindre moins cette grande société secrète que jadis on appelait tout simplement le public et dont l'opiniofi est une puissance. Le Roi et la famille royale sont généralement aimés et les ministres sont traités tout bas comme chez vous on les traite tout haut. Je partirai sous quelques jours d'ici pour passer par Dresde, les mines de Fresberg, Weimar et Paris. J'y serai avant le 20 ou 22 décembre. J'aurai le bonheur de vous écrire encore une fois avant mon arrivée. Daignez me conserver cette bienveillance affectueuse qui a fait le charme de ma vie et dont le souvenir sera à jamais pour moi une source de jouissance et de douceur. N'oubliez pas d'offrir mes respectueux hommages à M. le duc de Duras, à M"* la duchesse de Rauzan pour laquelle j'apporte des liens forgés par Vulcain. Je voudrais embrasser M"* Marie et l'Infant. Quant à l'illustre proscrits j'espère qu'il ne doutera pas un instant de mon admiration et de mon dévouement sans bornes.

Alexandre Humboldt.

Je pourrai rester à Paris jusqu'en avril.

Weimar, ce 31 décembre 1826.

Je suis depuis deux jours à cette cour où tout respire le goût de la littérature et le sentiment du beau. La princesse Marie qui épouse le prince Charles est vraiment ravissante : elle est belle, simple et animée. J'entre chez Goethe. «Je sais, me dit-il, gue vous connaissez la duchesse de Duras, l'auteur à'Ourika et d'Edouard. Que vous êtes heureux î Elle m'a fait cependant bien du mal. A mon âge, il ne faut pas se laisser émouvoir à ce point. Parlez-lui de mon admiration, remerciez sa fille de ce qu* elle chérit notre lang:ue et Schiller, votre ami et le mien. »

Puis, à la Cour, on m'a raconté qu un autre roman (de Walter Scott) ayant été placé sur sa table, il le fît ôter avec ces mots : Qu'en trois mois on n'ose me placer un livre là où se trouve Ourika, Qurika lis'est. Je ne vis que de votre gloire.

A. Hl7MB0I«DT.

Je partirai demain et j'aurai le bonheur de vousoffirir mes affectueux hommages avant le !24 décembre.

(Cette lettre fut confiée à M. François Delessert.)

Au cours de Tannée 1827, Chateaubriand donne fréquemment des nouvelles de M™* de Duras à leurs amis communs.

Chateaubriand à Rosalie de Constant,

Paris, le 25 janvier 1827.

Je vous remercie, Mademoiselle, d'avoir bien voulu vous adresser à moi pour savoir des nouvelles de M"* de Duras. Elle est établie à La Muette, maison située à l'entrée du Bois de Boulogne ; elle a été obligée de quitter Paris qui lui faisait mal pour chercher une complète solitude, où elle se trouve mieux. Elle reprend des forces, mais sa tête est toujours fatiguée : elle ne peut lire, et la conversation lui est encore très pémble. Je lui dirai combien vous êtes occupée d'elle, et elle sera bien sensible à votre bonne amitié.

Je voudrais bien encore. Mademoiselle, que vous puissiez monter trois étages pour voir M°*° de Chateaubriand : je me trouvais très bien de ce « dérangement » et j'en conserve un vif souvenir ; j'ai été très heureux à Lausanne et je voudrais encore y être ; je n'oublierai jamais l'hospitalité que j'y ai reçue.

La vie que je mène me fait regretter tous les jours cette paisible retraite, d'où j'apercevais une nature si grande, si belle et si tranquille. Tout est rapetissé dans ce pays, les hommes conune les choses. Après avoir été des géants, nous nous sommes faits nains, apparemment pour tenir moins de place dans le monde, et par bon procédé pour nos voisins. M"* de Chateaubriand me charge. Mademoiselle, de vous faire un million de compliments : elle n'est pas bien du tout. Cet hiver, très malsain et très rude, la fatigue. Elle est malade avec ses malades [de l'Infirmerie].

Agréez, pour mon compte, Mademoiselle, les remerciements et les hommages que j'ai l'honneur de vous offrir.

Chateaubriand.

Madame Swetchine à Mademoiselle de Virieu.

Paris, 5 mars 1827.

...Vous apprendrez avec plaisir, chère amie, que la santé de M"* de Duras est assez améliorée pour ôter toute inquiétude et faire espérer un rétablissement complet. Elle convient elle-même de ses progrès, et c'était la personne du monde la plus difiicile à convaincre. Elle a des projets de voyage qui me paraissent très sagement imaginés. Pour assurer sa convalescence, il lui faut se matérialiser un peu, et surtout s'abstenir de ce mouvement trop vif que la société imprime à ceux qui en ont conservé le goût. Il y a longtemps que sa volonté a parlé, si toutefois la volonté à cet âge est autre chose qu'une puissance imaginaire...

Madame Swetchine à la comtesse de Nesselrode.

. . . M"** de Duras, tout en disant non, exécute petit à petit les projets que vous formiez pour elle : la voilà en Italie. M"® de Chateaubriand a reçu, il y a peu de jours, une lettre d'elle datée de Gènes, et, quoique son intention soit toujours de se borner au nord de ritalie, je ne serais pas du tout étonnée de la savoir à Rome et à Naples dans quelque temps. Sasanté est meilleure, et de beaucoup; elle n'en convient pas trop. M™* de La Rochejaquelein est partie avec sa mère et doit revenir à Paris sous peu. M™® de Rauzan ira la rejoindre vers le 1" octobre pour passer avec elle une partie de l'hiver. C'est à Nice qu'elle doit rejoindre M"® de Duras, qui jusqu'ici paraît toujours tenir à s'y fixer Certes, le voilà bien dissipé l'abandon dont elle se plaignait quelquefois ! Sa santé est, comme sa vie, troublée par des souffrances qui sont le partage universel, mais ne présentant pas les chances imminentes de danger que son imagination est portée à se créer comme ses autres malheurs. Je ne doute pas quelle ne sorte de tout cela avec son corps rétabli et la faculté de reprendre plus vivement que jamais toute la variété d'agréments qu'office son existence. Je voudrais bien, en attendant, qu'elle allât à Rome.

Voici venir les dernières lettres de Chateaubriand à M"' de Duras. On y constate qu'il ne cessa jamais d'être bon, « d'une

grande bonté » envers la plus généreuse et la plus éprouvée de ses amies. Derniers échanges d'un long commerce ; gage d'une fidélité que ne réussirent à rompre ni la bonne ni la mauvaise fortune, ni la vie ni la mort.

On peut voir, aux dates, qu'elles se suivirent de près : il y en eut d'autres qui se sont égarées ou qui restent enfouies dans tel et tel château. D'autres encore furent adressées, tantôt à Félicie, tantôt à Qara, pour ménager la malade, mais à son intention, et qui ne se sont pas retrouvées. Simples, bonnes, douces à lire, et, avec un grain de poésie, telles que les aimait M*^ de Duras. Ces lettres et billets font honneur à Tami et à Thomme. Ils prouvèrent à la cr noble Clara » que son « ami le plus cher » était aussi le plus assidu ; qu'il n'aurait garde de l'oublier jamais ; que sa pensée la suivrait dans ses voyages^ la précéderait même et « l'attendrait sur sa route » ; qu'il serait de cœur avec elle dans les diverses stations de son pèlerinage, dans la lointaine solitude de son exil.

Je ne crains pas d'afSrmer qu'avec les soins de Félicie et de Clara, ils lui furent rayon de joie et suprême consolation.

Une lettre de M"*" de Duras à Rosalie de Constant est à lire avant celles de Chateaubriand.

Bourbonne, 3 juillet [1827].

M. de Chateaubriand m'a dit avoir écrit à M"* de Cottens mon projet de passer par Lausanne dans le grand voyage que je vais faire. Nous nous verrons donc, ma chère Rosalie, et vous voyez qu'il ne faut désespérer de rien. Je me faisais une fête de vous annoncer mon arrivée, eifai grondé M. de Chateaubriand. Cependant je suis fâchée contre vous. Comment pouvez-vous médire que « les plaisirs de Tesprit et de la société sout mon partage » ? Hélas ! vous avez donc oublié l'état où je suis ? Je ne puis ni lire, ni écrire, ni travailler. Je vous écris ces quatre lignes à cinq heures du matin, après deux heures d'un mauvais sommeil. £h bien, c'est le seul moment de la journée où je puisse tenir une plume sans me trouver mal.

Dès que j'ai mangé, quand ce ne serait qu'un biscuit à la cuiller, je perds toute possibilité d'une occupation quelconque. La moindre conversation me fatigue ; je ne purs arrêter mon esprit à rien, ni fixer même une idée un peu de suite. Voilà mon triste état, et pourtant je suis bien moins mal que je n'ai été. Je prends quelques

bains à Bourbonne, puis je compte entrer en Suisse par Neuchâtel, Yverdon et Lausanne, vous voir cinq ou six jours, puis passer le Simplon, aller de Milan à Gênes, et revenir par la nouvelle route de la Corniche qui est ouverte. Tout cela est subordonné à l'état où je serai. Je pense avec douceur à cette réunion d'un moment ; mais il y a pourtant quelque chose de triste à se retrouver après une longue absence, à voir les traces et les ravages du temps. Nous ne nous verrons plus comme il y a vingt ans ; il faudra perdre nos souvenirs.

Adieu. J'ai écrit bien longtemps. Répondez à Bourbonne-les- Bains, Haute-Marne. Je partirai du 15 au 20. Je vous embrasse.

Ma fille aînée, Félicie, est avec moi. Elle a voulu m*accompagner. Sa sœur est à Vichy pour une maladie de foie que tous les tourments qu'elle a eus pour moi lui ont donnée. On lui défend les chaleurs du Midi, et on me les ordonne. J'allais partir seule. Félicie s'est décidée à venir avec moi. Si elle eûl fait la même cho$e, il y a douze jourSy je ne serais pas si malade. Je lui sais gré de ce procédé, mais je cherche inutilement à être heureuse ; mon âme en a perdu le pouvoir, elle a trop souffert. Le temps peut-être me rendra un peu de confiance, mais il faut vivre.

Chateaubnand à Madame de Duras,

2 juillet 1827.

Je vous écris un mot au milieu des tribulations d'une publication contre la censure, pour vous faire voir que je ne manque pas de parole et que vous n'êtes pas oubliée. Je vous prie en grâce de me faire écrire deux lignes sur la manière dont vous avez supporté la route ; dans deux ou trois jours, je vous écrirai une véritable lettre.

[Paris], 4 juillet 1827.

Je vous envoie (non sous bande, parce qu'elle ne vous arriverait pas), mais sous enveloppe, avec quelque doute encore sur la fidélité de la poste, ma brochure sur la censure. Vous ne la lirez pas et vous ferez bien ; mais vous la prêterez aux amateurs de politique et amis de la liberté de la presse. Ils y apprendront de belles choses !

Nous sommes ici bien solitaires ; il n'y a plus une âme à Paris. Nous avons fait connaissance avec nos voisins, M. et M™* Arago,

et nous voyagerons au moins dans la lune. Il n y a peut-être pas de ministère dans ce pays-là. M. Arago est, comme vous savez, un homme d'un grand mérite et l'ami de notre ami Uumboldt. Sa femme est charmante. Voilà les nouvelles de ma me. Je voudrais savoir des vôtres. N'oubliez pas de me faire dire où il faut que mes lettres vous attendent sur votre route, quand vous descendrez dans cette Italie si belle, si vieille et si triste sous le bâton autrichien.

N'oubliez pas l'allée des tulipiers en arrivant à Milan. Personne ne la regarde et n'en parle : il faut que nous nous chaînons de sa renommée. A bientôt.

Je ne veux plus que vous vous plaigniez de moi. Mes hommages à M"** de la Rochejaquelein.

M"* de Duras, toujours franche et vive, et, depuis qu'elle élail plus malade, sensible à l'excès, avaitrelle adressé à Chateaubriand de nouveaux reproches ? Ou bien faiU-il simplement allusion à la « gronderie » dont il est parlé dans la lettre à Rosalie ? Vieille habitude qu'alimentait et ravivait en M"* de Duras une ardeur d'affection toujours égale à elle-même. Chateaubriand aussi protestait comme jadis : <c Je ne veux plus que ma sœur me gronde » ; mais alors, il le disait avec colère et menaçait de rompre ; et maintenant, ce n'est plus que parole caressante et promesse de fidélité, promesse qui fut tenue. 11 écrit encore :

Paris, le 16 juillet 4827.

Je voulais répondre sur-le-champ à votre petit billet, et il a fallu me remettre sur-le-champ à l'ouvrage pour publier une seconde brochure. Nous avons formé une société pour défendre la liberté de la presse, et je suis à la tête. Je vois qu'il faut me résoudre à mourir sur le champ de bataille.

Je voudrais bien vous voir reprendre de la santé. J'espère toujours dans l'Italie, puisque le voyage vous avait fait du bien, et que vous n'êtes retombée dans vos maux que quand vous avez été au repos. Il y a lieu d'espérer qu'une suite de mouvements vous réussira.

Nous sommes ici accablés par la chaleur et la sécheresse. On dit que Paris est désert. Je le crois ; mais il l'est toujours pour moi dans ma rue d'Enfer. On y est tout comme au Japon. On vient de signer un bien pauvre traité pour les Grecs. C'est tout ce que je vous dirai de politique.

Je voudrais ressusciter pour vous Hippocrate. N'oubliez pas de me faire envoyer votre itinéraire.

Hommages à votre fille.

Madame de Duras à Rosalie de Constant,

Bourbonne, le 14 juillet [1827].

Nous vous arriverons je crois vers le 22, ma très chère. Retenez-nous conditionnellement un gîte pour 8 jours au Lion d^Or. J'ai ma fille, mon médecin et huit domestiques. Tâchez que le prix soit raisonnable. Je ne veux nulle magnificence. Une chambre, si cela se peut, dans la belle vue. Les eaux m'ont fait mal, je ne puis pas du tout écrire. Je vous embrasse bien tristement. Je crains'beaucoup le bruit sur ma tête.

Chateaubriand à Madame de Duras.

Paris, 19 juillet 1827.

Je reçois à Tinstanl la lettre de M"® de La Rochejaquelein et je vous écris à la hâte ce petit mot à Lausanne. Je suis persuadé que le voyage vous fera plus de bien que les eaux. Dans une huitaine de jours, je vous écrirai à Milan. Allons! descendez dans cette belle Italie, je ne la verrai plus peut-être. Mille hommages ainsi qu'à votre compagne de voyage, malgré le petit mot de la fin qui n'est pas juste. Je n'ai point de nouveaux alliés, et ce n'est pas moi qui ai quitté mes anciens amis. La preuve est dans leur puissanee et dans ma faiblesse. Ils conservent ce que j'ai mis entre leurs mains, il ne faut pas accuser quand on opprime. Je vous ai écrit à Bourbonne une lettre qu'on vous renverra sur les chemins.

Rosalie de Constant à M. Charles de Constant,

Lausanne» 27 juillet 1827.

M"* de Duras arriva dimanche soir. Elle aime Lausanne, elle est bien aise d'y être. Je ne l'ai pas trouvée plus changée qu'on ne doit l'être au bout de vingt-deux ans d'absence *.

Avec M"* de Cottens, comme avec Rosalie, le grand sujet de conversation fut Tillustre ami.

M"** de Duras se plut à raconter les travaux et les combats de Chateaubriand ; elle dit son impatience de n'être plus ministre et sa passion de remettre la main aux affaires de son pav-s. Finjustice de la cour, etc. En parlant ainsi, elle prouvait d'abord qu'elle aimait Chateaubriand, mais aussi qu'elle le connaissait à fond et qu'elle ne prenait pas au sérieux ses désirs de n'être plus rien en politique, de se confiner à jamais dans la solitude. Quelque chose de ces libres propos revint à Tmtéressé dans une lettre de M"** de Cottens. Là-dessus, le voilà qui proteste avec humeur et injustice ^ Ce mouvement de colère dûment souligné» le passage est encore fort curieux par un mélange d'affection très sincère et très profonde, et par une non moins sincère el prodigieuse illusion sur soi.

Madame de Duras à Rosalie de Constant.

Domo d'Ossola, 19 août [1827].

Je veux vous écrire, chère Rosalie, et vous dire mon chagrin de voir cette haute barrière entre nous. Je me trouvais si bien près de vous. Il me semble que j'y aurais passé doucement le peu de jours que la Providence me destine encore. On ne peut assez louer, assez admirer cette magnifique route du Simplon. Quand le temps aura amené la justice, tout le monde rendra hommage au génie qui a exécuté et vu possible une telle merveille. Je ne pouvais penser qu'à cet homme étonnant et à sa vie et à sa mort plus étonnante encore. En quittant les défilés du Simplon à Cremolo, on passe auprès d'une carrière de marbre qu'il avait fait ouvrir et exploiter. On nous montra des colonnes destinées à un arc de triomphe. L'une d'elles, d'une proportion gigantesque, est restée brisée et abandonnée sur la route. Quel juste emblème du sort de Bonaparte ! J'ai admiré le hasard qui plaçait là, au lieu de la statue du créateur de ces merveilles, cette triste image.

Adieu. Ce n'est pas de cela que je voudrais vous parler. C'est de vous qui avez été si bonne pour moi, et dont l'affection m'a

1. 4c ... M«« de Duras est peut-être, de toutes les personnes auxquelles je suis attaché profondément, celle qui a pour moi le plus d'amitié et qui me connaît le moins. » Lettre à M*« de Cottens. 30 août 1827 : (Correspondani da 25 août 1901).

fait du bien. — Je suis bien fatiguée ; le passage de Tété à l'hiver et de l'hiver à l'été m'a luée. Je vais passer quatre jours ici. Mille amitiés à M"' de Gottens.

Pardon, je crois que la feuille est coupée.

J'ai été voir le devin de Thomas, en mémoire de vous. J'aimerais d'être ïk avec vous.

ChaieauMand à Madame de Duras,

Paris, ce 30 août 1827.

Votre petite lettre de Domo d'Ossola m'a fait grand plaisir. J'étais en peine de ce passage du Simplon. Enfin, vous êtes en Italie ! J'avais remarqué comme vous cette colonne brisée. Vous aurez retrouvé l'arc projeté à Milan. On dit qu'on l'achève, mais qui peut achever ce que le bras qui fendit les rochers a commencé? Et mon avenue de tulipiers? C'est encore de lui. Je vous en ai déjà demandé des nouvelles dans ma lettre que vous aurez trouvée à Milan. Je n'ai point vu Gènes où vous ôte^. J'ai toujours Tarrière-pensée de faire une dernière course à Rome, mais quand et comment? A mon âge, les projets sont des folies. Je n'ai point quitté ma rue d'Enfer où je travaille trop pour ma santé. Si jamais je puis ne rien faire, je crois que je serai l'homme le plus heureux du monde. Je ne sais si l'air de l'Italie vous fera du bien, je compte encore plus pour vous sur le mouvement et la distraction du voyage. Vous aviez envie de voir l'Italie du moyen âge ; je vous avais conseillé d'aller jusqu'à Florence et de revenir par les belles routes de la côte qui n'étaient pas faites de mon temps. Si vous êtes allée tout droit de Milan à Gènes, le chemin sera trop court. Enfin, vous me donnerez de vos nouvelles. Ce sera déjà quelque chose quand je saurai que vous êtes rentrée en France et que vous vous rapprochez de nous. Vous aurez vu nos vieux amis à Turin et à Gênes. Us sont heureux d'être à l'abri de nos ennuis politiques.

Je ne puis vous dire ce qui se passe à Paris. Je n'en sais rien du tout. Pourtant il est arrivé 6 sauvages du Missouri, et ils sont conduits par un M. de Launay qui se trouve avoir été mon premier compagnon d'enfance à Combourg*. Voilà encore une des bizarreries de ma vie. Revenez, vous savez que je vous ai prédit que vous resteriez trente ans après moi dans ce triste monde. Je n'ai pas entendu parler de Frisell. Valéry est parti pour vous

1. Voir Mémoires d*oulre'lombe^ t. I, p. 81, 82, édition Biré.

tiiO LA i)UGÛeSSE DE DURAS Et GËATEAUBRlAlfD

rejoindre avec ses jambes de sept lieues, et il ne s'embarrasse pas plus des Alpes que de Montmartre.

M"* de Duras comptait passer Thiver à Nice. Le 13 octobre Chateaubriand disait avoir reçu d^elle plusieurs lettres. 11 doutait que Tair de Nice convint à son état.

Madame de Duras à Rosalie de CofManL

Nice, 16 octobre [1827].

Depuis dix-huit jours que je suis à Nice, chère amie, je n*ai pas eu un seul jour de beau temps : une pluie à verse et un venl de tempête. Si c'est là le climat de Nice, ce n'est pas la peine de venir le chercher de si loin. Il me fait un mal affreux, je passe mes journées sur un canapé sans pouvoir ouvrir les yeux, la tête entreprise, enfin bien malade. J'avais bien dit à Félicie de vous écrire, et hier elle m'a avoué qu'elle ne l'avait pas fait. Vous voyez quelles tristes nouvelles je vous donne. J'ai été bien malheureuse. J'ai perdu ma charmante nièce Césanne, qui m'avait soignée tout l'hiver comme la plus tendre fille. Hélas ! qui m'aurait dit que j'aurais le malheur de lui survivre, jolie, fraîche, heureuse... à vingt ans ! Je ne puis me faire à la pensée que je ne la verrai plus. Ah, ma chère, que de façons de mourir avant la vraie mort!

Je ne puis rien vous dire d'ici. Je m'y déplais, j'y suis mal établie. J'attends Clara à la fin de la semaine. J'ai trouvé ici M. et M"* de La Tour du Pin qui sont venus passer douze jours avec moi. J'ai été bien aise de les retrouver : on a tant à se dire après une longue absence et j'ai été aussi très touchée de ce procédé, car ce voyage est pénible. Le col de Tende est impraticable. La Corniche est admirable. C'est le Simplon avec la mer et le soleil et la végétation des tropiques, les palmiers, les agaves, etc. Adieu, je ne puis écrire davantage.

Donnez-moi de vos nouvelles et rappelez-moi à M"* de Cottens et à M. Chavannes.

Espérons nous revoir.

Je vous embrasse, chère amie, du fond de mon cœur.

M"* de La Tour du Pin avait donc réalisé le vœu qu'avait formé M"' de Duras de l'avoir auprès d'elle dans sa maladie. Elle l'avait traduit, ce vœu, dans Edouard^ quand, après avori

LEâ DERNIÈRES ANNEES DE MADAME DE DURAS 5ii

fait dire à M™* de Nevers que Tabsence de son amie était pour elle un grand chagrin, elle représentait plus tard M°** de Nevers couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement, et son amie accourue de La Haye, la soutenant dans ses bras.

Peut-être M"' de La Tour de Pin s'était-elle reconnue dans cette amie « qui est ma raison », disait M"** de Nevers, et avait-elle attribué au passage que je viens de citer la signification d'un appel et d'une prière en cas de danger.

Madame de Duras à Rosalie de Constant.

Nice, 2 novembre [1827].

J*apprends par votre lettre que vous avez été malade. C'est à vous, très chère, que cet air de Nice ferait du bien, à votre pauvre poitrine. Il faudra que nous passions ensemble ici Thiver prochain. Donnez-moi de vos nouvelles. Les miennes sont tristes. Je ne fais aucun progrès en bien ; j'en fais de très lents en mal.

Clara est arrivée avec ses trois enfans. Cela m'a agitée. Sa sœur est partie, elle a plus de calme dans le caractère et cela me faisait du bien. Je suis poursuivie aussi du chagrin de leur imposer de tels sacrifices, de leur faire mener une vie si ennuyeuse. Je finirai par voM^oïr rester entièrement seule. Je ne puis souffrir de voir personne. Chaque jour je deviens plus triste et plus insociable. Je vous ai écrit, il y a peut-être quinze jours. Je suis découragée d'écrire, comme de tout le reste. J*ai eu quelques jours de mieux pour mon estomac, mais ma tête est pis que jamais. Ce temps me fatigue; je ne sais si Tair me convient, je n'ai vu que des pluies et des tempêtes ; depuis deux jours seulement il fait beau.

Clara n'est pas si bien que j'espérais de ses eaux ; les enfants ont été malades à Paris ; ils sont pâles et changés, tout cela est fatigué de ce grand voyage fait pour moi. Je m'en accuse. Je n'ai pas reçu votre petit paquet ; je vais le réclamer à Gênes. Que vous êtes bonne de m'aimer encore et de penser à moi ! Je voudrais vous savoir mieux.

N'allez à Saint-Jean que si vous êtes bien. Et la jeune nièce, la prendrez-vous ? Hélas ! vous vous préparerez peut-être des chagrins. C'est ce qui arrive quand on multiplie ses liens. Adieu, écrivez-moi. Je vous embrasse tendrement. Dites mille choses aimables à M. Huber, à ce noble et excellent vieillard. Que je suis aise qu'il vous reste !

Mille choses aussi à M"* de Cotiens. Je suis la rivale de M. de Chateaubriand et je conçois tout son goût pour elle.

Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre-iombe :

Le dernier billet que j ai reçu de M"* de Duras fait sentir Tamer tume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous épuiser !

Madame de Duras à Chateaubriand.

Nice, 14 novembre 1828 [1827].

Je VOUS ai envoyé un asclepias camata : c'est un laurier grimpant de pleine terre, qui ne craint pas le froid et qui a une fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous les fenêtres de la bibliothèque du Bénédictin [Chateaubriand].

Je vous dirai un mot de mes nouvelles : c'est toujours la même chose ; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors : ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au passé ; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que j'éprouve un violent ennui ; si je pouvais seulement coudre ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse ! Ma vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle.

Madame de Duras à Rosalie de Constant.

Nice, 3 décembre [1827].

Je veux commencer par vous dire, chère amie, qu'il n'est arrivé aucun paquet pour moi à Gênes ; le consul a cherché partout... A qui, comment l'aviez- vous adressé? Dites-le-moi, car je ne veux rien perdre de ce qui vient de vous et de l'excellent M. Huber. J'ai commencé par cet article pour ne pas l'oublier. Je Taurais fait si j'avais commencé par ce pauvre Auguste. Ah! ma chère, quelle mort ! Gela m'a fait beaucoup de peine et une grande pitié, car il est mort à la peine de ces nouveaux devoirs qu'il s'était donnés. Il s'était imposé plus de vertu qu'il n'en a pu porter. Quel abus du raisonnement dans les meilleures choses! Il a rompu une amitié innocente, aussi innocente dans mon opinion que celle de

Mathieu pour sa mère [M"* de Staël] ; il a fait le malheur de M"* de Sainte-Aulaire, il a épousé une femme qu'il n'aimait pas et a fait de sa maison une espèce de château de Grandisson. Élevé près de M"* de Staël, accoutumé à ce mouvement, cette activité, cette vie que son inépuisable esprit répandait autour d'elle, il n'a pu supporter la règle, la monotonie de son nouvel intérieur; il est mort au milieu de toute cette perfection. 11 était content de lui, peut-être, mais il n'était point heureux. C'est ce que j'avais dit, il y a un mois, en recevant une lettre de lui. Il le sera dans un meilleur monde, il faut l'espérer, mais je le plains de toute mon âme... Et cette femme, qui ne l'a point soigné parce qu'elle était grosse ! Oh ! Dieu ! que de vertus vous me faites haïr ! La pauvre Albertine* aura été bien malheureuse, et d'autant plus qu'elle a été pour beaucoup dans toute cette affaire. C'était un excellent homme que M. de Staël, mais il manquait de caractère, il s'est forcé et il est mort à la peine. Moi, je crois que je mourrai à la peine de finir cette lettre. Je vous quitte jusqu'à demain.

Ce 7 décembre.

11 vous faut de mes nouvelles, c'est un triste article que je voudrais toujours supprimer; je souffre depuis quinze jours des douleurs violentes, nous avons une espèce de temps qui me tue. Il fait beau, si vous voulez, mais il nous passe sur la tète de gros nuages noirs, pleins de neige, qui viennent de Corse et viennent tomber dans les montagnes ; eh bien ! ce temps est cent fois pis pour moi que la pluie et le verglas. Mon corps est comme mon esprit. J'aime que les choses soient claires et nettes, et j'aimerais mieux un pied de neige sur la terre que ce faux beau temps qui a tous les inconvéniens du mauvais et qui vous fait comme une injustice de souffrir.

Donnez-moi de vos nouvelles ; je voudrais vous transporter ici, même avec ce faux beau temps qu'on dit si bon pour la poitrine. L'hiver prochain vous le passerez avec moi. Voyez, je fais des projets !

Remerciez M. Huber. Hélas, je voudrais lui emprunter un peu de courage. Je vous envie d'être près de lui. Je ne vois personne ; je deviens plus sauvage tous les jours ; le silence est le seul plaisir qui me reste, je l'écoute et il me calme comme une musique délicieuse. J'ai pu lire urt peu (en me réveillant) pendant quinze

1. Ida-Giistavine-AlberUne de Staël, mariée le 20 Tévrier 1816 à Achille Léonce-Victor-Charles, duc de Broglie.

514 LA DirCHEBSB DB DURAS ET CHATBAUBiUAND

jours. J*ai parcouru deux ouvrages nouveaux, bien mauvais, mais enfin, c'était lire, et j'étais contente ; la perte du paquet me désoie d'autant plus.

M"" de Chateaubriand n'a eu qu'un de ses gros catarrhes à ce qu'il m'a mandé ; c'était du frou-frou de la Gazette, Cela m'impatiente. Je n'aime pas qu'on parle de ses intérêts domestiques. La politique l'occupe exclusivement; voilà une belle minorité, et, quoi qu'on dise, les choses n'en iront pas plus mal pour avoir des talents dans la Chambre. C'était une honte que cette assemblée de carpes qu'on avait pochées à la ligne dans tous les coins de la France; et comme la bêtise est entêtée, les ministres même ne pouvaient venir à bout de cette Chambre : ils sont revenus bon gré mal gré aux gens d'esprit.

Chère Rosalie, écrivez-moi et aimez-moi un peu^ car je vous aime beaucoup. Je ne parle pas de choses trop intimes ; mon cœur est trop triste, cela me fait mal ; :mais vous me devinez et vous souffrez pour moi et avec moi. 11 faut que je vous quitte parce que ma tête et mon cou sont tout raides. Quel supplice ! Je vous assure que rien n'en peut donner l'idée. Posséder ses facultés et n'en pouvoir faire usage ! N'est-ce pas pire que de les avoir perdues ? Les imbéciles du moins ne sentent rien ; ils sont plus heureux que moi. Adieu, je vous embrasse, mille tendres compliments à M™« de Coltens et à M. Huber, Clara et ses enfants vont bien. Il y a bien du monde ici, entre autres une petite princesse Radziwill qui se meurt à 22 ans*.

Clara s'amuse un peu, je l'y force, et je crains toiyours que l'inquiétude ne la fasse retomber. Quand son teint est brouillé, je ' suis hors de moi. Je lui ai fait assez de mal. Adieu, chère et excellente amie, je vous aime.

Mille choses aimables à Monsieur votre frère. Si on a chez vous des nouvelles de notre bon Polier, donnez-m'en.

Le 16 décembre se produisit une subite aggravation de la maladie qui la torturait depuis des années ; et bientôt, à la violence redoublée des douleurs, comme à Tanéantissement progressif qui Tenvahissait, elle comprit que la fin ne pourrait tarder.

Elle se fit relire le testament qu'elle avait dressé pendant la crise de juillet 1820, et, toujours occupée du cher frère, par un codicille en date du 26 décembre 1827, elle « remplaça la collection des Mémoires pour servir à f histoire de France ^ que M* de

i. Hélène Radziwill, 10 juillet 1805, ^ à Nice, 26 décembre 1827: mariéf le 23 janvier 1825 au prince Guillaume Radziwill.

LB8 DBRNlèRES ANNÉES DB MADAME DE DURAS 515

Chateaubriand avait déjà, par une copie de la Sainte Famille^ de Raphaël, œuvre de Mignard ^ » et forcément, elle annula l'usufruit d'Andilly qu'elle avait vendu à M. Talleyrand : « les legs de la copie de son portrait et de la pendule de son cabinet » furent maintenus. Souvenirs d'intimité et de fidélité. Ayant mis ordre à ses affaires de famille et de cœur, elle se tourna vers Dieu : « Ses souffrances physiques étaient devenues par moment atroces, insupportables; elle les acceptait patiemment; elle s'appliquait de tout son cœur à souffrir ; elle y mettait presque de la passion, si Ton ose dire, une passion dernière et sublime. » Ainsi Sainte-Beuve résumait Thistoire de ses dernières années et surtout de ses derniers jours, renseigné qu'il était par celle qui fut l'ange gardien de la pauvre malade. M** la duchesse de Rauzan.

Chaieaiùbriand à Madame de Duras.

Paris, le 26 décembre i827.

Celte lettre vous arrivera le l^' janvier pour vous souhaiter la bonne année. Elle sera bonne pour nous, car enfin vous nous reviendrez. Vous cesserez d'avoir vos amis en antipathie, et comme le temps vous aura prouvé que votre maladie, pour avoir été longue, n a rien cependant de grave, rassurée sur Tavenir, vous voudrez le passer au milieu de ceux qui vous aiment.

Je ne puis vous mander les caquets de la société puisque je ne sors pas de mon hospice, mais je puis vous parler des bruits politiques. Ma position est complètement changée. Les dernières élections ayant prouvé que toute la France est constitutionnelle et monarchique, on convient que j'avais raison. Il n'y a rien de plus comique que d'entendre aujourd'hui la Cour môme parler de la Charte et de la nécessité de marcher avec les libertés publiques. On ne parle que d'un ministère de coalition, et personne ne sourcille au nom même de Royer-Collard et de Casimir Perrier. En effet, il n'y a qu'un ministère de coalition possible et raisonnable. Avec cela, on aura la session la plus tranquille et la France la plus heureuse et la plus satisfaite. Si, depuis dix ans que nous leur crions d'entrer franchement dans la Charte, ils avaient voulu nous écouter, ils se seraient épargné bien des maux.

1. A son tour, Chateaubriand donna et légua, comme souvenir et gage d'affection, à M. Mandaroux-Vertamy, cette copie par Mignard, de la Sainte Famille de Raphaël» qui lui venait dé la ch6re sœur.

Il esl à peu près démontré que Villèle ne peut pas attendre la réunion des Chambres pour se retirer. Si la soif du pouvoir le poussait jusqu'à braver Torage, il serait assommé par l'adresse, et ce serait à lui un véritable crime de mettre la couronne en lutte avec le pouvoir démocratique. Mais vous connaissez son audace, sa légèreté et ses continuelles erreurs. Il est homme à rêver qu'il a une majorité, quand il est démontré qu'il n'aurait pas 50 voix dans la Chambre des députés, et qu'il n'a pas môme la majorité dans la Chambre des pairs, malgré les 76. Il s'est trompé toute sa vie, et sur tout. Avant les élections, il assurait qu'il aurait dans les Collèges 322 ou 323 voix pour lui : il n'avait de doute que pour cette seule 323* voix l

Vous me demandez ce que je serai dans le ministère futur. Dieu et le Roi le savent, et j'ai aussi mon secret. Il trompera bien du monde qui croyaient à mon ambition effrénée. Quoi qu'il en soit de l'avenir, tous ceux qui veulent être ministres, dans toutes les nuances d'opposition, croient avoir besoin au moins de ma non-opposition pour marcher. Ils peuvent être tranquilles. Je ne désire et je n'appelle que le repos pour moi, la gloire pour le Roi et une liberté raisonnable pour la France.

Quand vous reviendrez, vous trouverez tous les orages passés, toutes les questions politiques décidées. Quand on ne contestera plus nos institutions, on n'en parlera plus, les journaux redeviendront ce qu'ils doivent être ; ils perdront ce ton passionné que produisent l'irritation et les contestations vives.

On s'occupera de littérature et d'art. Vous reprendrez votre sceptre, et je passerai auprès de vous mes vieux et derniers jours.

Hommages et grâces nouvelles pour le nouvel an à la signora Clara.

En lisant, le 1" Janvier 1828, ces souhaits de bonne année formulés par son ami le plus cher. M"* de Duras aura souri et pleuré tout ensemble. Il était donc fidèle.

Au fond du cœur humain subsiste, jusqu'à ce qu'il ait cessé de battre, une étincelle d'espoir. Elle pensait :

Si la crise présente pouvait céder aux bons soins comme les précédentes, non moins douloureuses et non moins menaçantes, j'aurais la joie de revoir le cher frère, et de le revoir aux honneurs, peut-iêtre — suprême réparation — aux Affaires étrangères; peut-être môme y serais-je pour quelque chose. Si sincère qull fût au moment où il se souhaitait a le repos », jp sais bien — le connaissant mieux qu'il ne se connaît lui-même — que

l'ambition le possède et Tenlèvera d'un coup d'aile à ses fragiles résolutions de retraite.

Et moi, « je reprendrais le sceptre ? » et, dans le petit cercle, on s'occuperait de littérature et d'arts, comme jadis avec Humboldt, Gérard, Villemain, Guvier — et au lendemain des nouveaux ministères, « il passerait auprès de moi ses vieux et derniers jours ? »

Un sourire errait sur la pâleur de son visage et la colorait un peu.

Puis, fatiguée de l'effort et tremblante d'émotion, elle laisse retomber sa tête sur l'oreiller î « Qu'il soit heureux ! Je ne serai plus là pour partager son bonheur. Je ne le re verrai plus ici-bas. Je sens que je m'en vais. » Des larmes coulaient dans le sillon des joues creusées par la maladie. Clara « les essuya doucement sans rien dire », comme elle avait fait en 1819, selon le véridique récit d'Ourika.

Le 15 janvier 1828, Chateaubriand écrivait à M"** de Cottens :

Je suis menacé d'un grand malheur : M"'* de Duras se meurt à Nice. Vous avez vu passer à Lausanne cette pauvre femme , comme vous avez vu passer M"** de Custine. J'étais destiné à voir revenir deux cercueils de cette terre où vous respirez et où votre bonté pour moi promettait des consolations à ma vie. Au moment où je vous écris, j'ai envoyé savoir des nouvelles de mon admirable et ancienne amie, et peut-être vous apprendrai-je, avant de fermer cette lettre, l'arrêt fatal.

Le 16 janvier 1828, au lendemain de celle lettre, M"* de Duras achevait de mourir.

Aussi bien que celles dont a parlé Sainte-Beuve, les lettres de M"* de Duras à Rosalie et ont un caractère d'élévation et de délicatesse » avec ce je ne sais quoi de moins surveillé et de moins tendu que suggère l'amitié, la simple amitié. Quand on écrit à une M"** Swetchine, on s'efforce, on rivalise, on veut aller de pair ; « on se compose un peu », en effet, mais pas dans le sens que voulait le critique ; il serait plus exact de dire que l'on compose un peu, et d'ailleurs le mieux du monde. Tandis que, avec

518 LA DUCHE88K DE DURAS BT CHATBAUBRIAlfD

uoe Rosalie de Constant, on s'épanche tout bonnement et sans façon ; on ne craint pas de se découvrir et de se livrer ; on s'abandonne. L'esprit n'est plus en cause tant que cela : le cœur s'ouvre, et tout grand ; l'âme parait, toute l'àme, noble et affectueuse, avec ses courtes joies et ses tristesses infinies. Dans Tapparence, la vie de M"* de Duras fut brillante et couronnée de tout ce qu'on appellerait bonheur. Et dans le vrai, ce fut une vie de souffrances « atroces » et de « chagrins déchirants ».

La lecture de cette correspondance s'achève sur des larmes filiales et des pages de deuil.

Madame de Duras de Bauzan à Rosalie de Constant.

Nice, le 20 janvier [1828].

Je vous suis presqu'étrangère, Mademoiselle, et pourtant je sens le besoin de vous écrire au moment où je viens d'éprouver le plus affreux malheur. Hélas ! vous l'aimiez, vous Tappréciiez, ma mère chérie, et vous la pleurerez avec moi ! Je Tai perdue après trente et un jours d'une affreuse maladie. Elle a disparu pour toujours, mon amie, ma mère, celle qui était tout pour moi. Votre ancienne amitié, si constante et si tendre, lui avait fait du bien. Elle me parlait souvent de vous. Mademoiselle, et, dans les derniers jours de sa vie, elle a songé à vous et vous a laissé un shall.

Je vous enverrai ce douloureux souvenir dès que je serai de retour à Paris, là où j ai été si heureuse avec elle, où j ai passé tant d'années que je voudrais racheter au prix de tant d'autres... Mais tout est inutile. Ma vie me semble finie. Je ne sais plus que faire. Elle était le but, l'objet de toutes mes pensées. La quitter pour quelques minutes était une douleur, et je Tai quittée pour toujours... Ah! Mademoiselle, j'ai besoin de me dire que votre cœur répond au mien, que vous la regrettez avec toute la vivacité de votre sentiment. L'idée qu'elle était approuvée par tout ce qui était distingué, par toutes les âmes élevées, est la seule qui me soit douce, mais rien ne peut me la rendre. Je l'appelle en vain, je n'entends plus sa voix. Ses beaux yeux ne me regarderont plus... Du haut du ciel elle m'entend peut-être ; elle voit jusqu'où allait ma tendresse pour elle. Dieu ! Si je pouvais la serrer sur mon cœur encore une fois!... Mais non!... tout est fini!... Rien ne peut vous donner idée de sa force, de sa résignation. Elle n'a pas laissé échapper la moindre plainte dans les plus

LES DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME DE DURAS ttid

cruelles douleurs. . . Quel ange ! ... El tant de patience n'a pu fléchir la Providence!...

Ma sœur est arrivée le 27® jour de sa maladie. Elle a vécu deux jours encore, et cHe a joui de cette consolation. Pour moi, je n'en ai point, je n'en veux point; le vide que me laisse sa mort ne sera jamais rempli par personne. Je chéris son souvenir. Il me semble que mes larmes ont une source étemelle et je suis heureuse de penser que je ne me consolerai jamais.

Ah ! Mademoiselle, me pardonnerez-vous de vous ouvrir ainsi mon triste coeur, vous qui ne me connaîtriez plus? Mais vous l'aimiez, c'est assez pour moi, et je suis sûre que vous m'entendrez.

Je quitte ce lieu de douleur, je vais à Paris. Si vous êtes assez bonne pour me répondre, j'habite rue de Varennes, n** 31.

Agréez l'hommage de mon tendre attachement.

Duras de Rauzàn.

Madame de la Roche jaquelein à Rosalie de Constant,

21 janvier, à Nice [4828].

Ah 1 Mademoiselle, dans quel moment m'est parvenu votre charmant dessin et ce que vous avez bien voulu écrire sur le revers de si touchant ! Cet ormeau, appui du lierre, Torage l'a enlevé sans pitié I Ma pauvre mère, mon excellente mère, qui a tant souffert, elle a fini comme un ange, elle s'est reposée doucement dans le Seigneur. Toutes ses craintes de la mort ont disparu dans cette maladie ; elle a tout prévu, elle a vu arriver avec une résignation et un courage admirables ce moment si cruel qui la séparait de ses plus chères affections î 11 faut remercier Dieu de tout, a-t-elle dit. Elld répétait qu'il lui avait fait une grande, grande grâce de lui envoyer une maladie pour pouvoir se préparer à mourir, elle qui avait toujours tant redouté une mort subite!... Aurai-je le courage de vous retracer tous ces tristes détails ? Une inflammation affreuse est venue se joindre à tous ses maux ordinaires, elle ne voulut croire d'abord qu'à une violente attaque de rhumatisme. Elle se refusa à toute espèce de remèdes, de sorte que le mal empira avec une promptitude extrême. J'avais quitté ma pauvre mère le 30 septembre lorsque Clara fut arrivée, elle avait eu quinze jours beaucoup meilleurs. J'emportais l'espérance que ce bel hiver lui ferait du bien et que ma sœur la ramènerait au mois de mars. Hélas!... Elle vous a mandé hier comment arriva le contraire... Quelques imprudences de régime ont hâté le mal.

Nous savons, depuis notre perte, qu'il avait de profondes racines. Les lettres alarmantes que nous recevions à Paris m*ont ramenée ici avec mon mari presque sans m'arrêter, la Providence a permis que je trouvasse encore ma mère. Elle a conservé toute sa télé, tout son esprit présent jusqu'à la fin, et, s'exprimant par signes quand sa faiblesse et de nombreux aphtes sur la lans^e lui ont rendu presqu'impossible de parler, elle cherchait encore à nous sourire. Mademoiselle, et à nous serrer les mains. Elle levait les yeux au ciel et serrait la main d un saint ecclésiastique qui Ta consolée dans toute sa maladie. Elle a demandé à recevoir les sacremens, puis Textrème-oncUon. Elle s'est occupée de faire du bien pendant ses souffrances aiguës comme pendant les années de douleurs lentes qui les ont précédées. Elle on reçoit sans doute la récompense, et cette pensée, si elle ne peut consoler, adoucit du moins l'amertume de nos regrets! Vous lui étiez si attachée. Mademoiselle, que vous la pleurez ainsi que nous, j'en suis sûre. Elle vous a dû quelques jours bien doux et qui lui avaient fait du bien. Lausanne est le seul lieu dont elle parlât souvent avec le désir d'y séjourner. La paix et Tafîection étaient les besoins de son âme ; mais elle a trouvé Tune bien plus parfaite que ^le de cette terre, et l'autre, ne la conservera-t-elle pas à jamais dans le cœur de ceux qui l'ont connue ?

J'espère qu'en souvenir d'elle vous nous donnerez quelquefois de vos nouvelles ! Veuillez parler de moi à l'aimable et sensible M"" de Cottens, au bon, au respectable M. Huber. Parlez avec eux de celle qui avait trouvé tant de charme à les voir.

Adieu, Mademoiselle, croyez aux sentimens qui m'attachent à vous, vous pouvez les apprécier par le souvenir qui en est le lien.

D^URASj COMTESSE DE LA ROCHEJAQCBLSIN.

C'est le 16 quelle nous a été enlevée, à six heures et demie du soir!

Nous partons demain, ma sœur et moi, pour Paris.

Les deux sœurs se peignent au naturel dans ces lettres.

Clara, plus impressionnable, s'y montre abimée dans sa douleur. Elle s'exprime en phrases courtes, haletantes, et comine entrecoupées de sanglots. Elle ne son^e pas à raconter, à renseigner, ou si peu. Sa lettre n'est que soupirs et pensées de deuil. Le papier doit porter la trace des larmes qu'elle n'avait pu retenir en s'adressant à Tamie de sa mère.

Félicie est plus maîtresse d'elle-même et plus contenue dans Texpression de sa douleur. Elle a pleuré; cela se sent ; peut-être pleure-t-elle encore ; mais elle ne parle de ses pleurs que très incidemment, et à propos de ceux que versera Rosalie. Ni gémissante, ni abattue, elle raconte en phrases bien faites et bien liées ; ^e « retrace » avec une abondance et une précision de détails qui ne laissent rien à désirer, et d'ailleurs avec une sincérité d'expression qui prend, pour ainsi dire, mesure sur le sentiment et se modèle exactement sur lui. Son style est calme et franc, d'un tour noble et naturel, et d'une belle allure. Voilà bien Félicie.

Sa lettre laisse une impression favorable. Les griefs que Ton pouvait nourrir contre la fille, cause peut-être inconsciente de longs et mortels chagrins, ne tiennent pas devant le témoignage que sa mère lui rendit deux mois avant la crise fatale : Félicie d plus de calme [que Qara] dans le caractère^ et cela me faisait du bien. Ses « torts » s'efTacent sous les sourires que la mourante « s'efforçait d d'adresser également aux deux sœurs ; dans les <c serrements de mains » qui répondaient quand la faiblesse lui rendait impossible de parler ; dans les regards enveloppants de ses « beaux yeux », qu'ensuite <c elle levait au ciel ».

Derniers regards au ciel : acte d'espérance et rendez-vous suprême. C'était Tadieu !

Une douloureuse sympathie s'attache à cette femme delà cour, qui aima tant le monde, le mouvement, l'esprit, le génie, la société, les nouvelles, la vie, reine de la conversation, et qui eut à souffrir tant et si longtemps avant de mourir.

Et l'on se prend à rêver sur la misère de notre commune destinée. Quelle est cette énigme? Joubert, le moraliste, ami de Chateaubriand, répondait : « Ferme les yeux et tu verras. »

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