ÉPILOGUE
Chateaubriand répondit, de Paris, aux condoléances de M"® de Goltens,le 3 février 1828:
Je vous remercie, Madame ; ma peine est profonde, et beaucoup plus que je ne le dis et ne le veux et ne puis l'exprimer.
M™* de Rauzan arrive aujourd'hui; je ne sais si j'aurai le courage de la voir. Dieu, au reste, est pour tout cela dans notre vie, et que ferions-nous sans ce dernier et impérissable appui ?
Je vous remercie encore : dites aussi à M"® de Constant que je prends part à sa douleur comme elle a la bonté de prendre part à la mienne.
M. Valéry à Rosalie de Cotistant.
Mademoiselle, je me suis empressé de remettre à M"* de Rauzan la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire et qui m'avait vivement touché. J'espérais vous porter moi-même, cet été, le Moine, et, au moment de partir, je Tai réclamé de M"* de Rauzan. J'apprends avec regret. Mademoiselle, l'obstacle momentané qui fait différer l'acquittement de cette dette sacrée, et qui m'eût offert l'occasion de vous marquer mon zèle. Malgré ce triste mécompte, je ne renonce pas au passage par la Suisse, que j'avais projeté en me rendant en Italie. Je me féliciterais extrêmement d'être assez heureux pour vous y rencontrer et parler avec vous de la femme supérieure et généreuse que nous avons perdue. Un pareil souvenir devient comme une sorte de lien. Permettez-moi, Mademoiselle, d'oser [compter] à ce titre sur votre bienveillance. M. et M"" de Chateaubriand doivent, je crois, passer aussi par Lausanne; — les douleurs rhumatismales de M. de Chateaubriand viennent de le reprendre et retardent son départ [pour
524 LA bl'CHESSE DE DURAS ET CHATEAUBRIAND
Rome. Vous voyez. Mademoiselle, que si j'ai peu l'honneur d'être connu de vous, j'ai du moins l'avantage d'être Tami de vos amis. Agréez, je vous prie, avec bonté. Mademoiselle, Thommage de mon respect et de mon sincère dévouement.
Valbbt
Veuillez, s'il vous plaît, offrir mes hommages à M"** de Cottens et me rappeler au souvenir de M. d'Harmance Cazenove, son frère, que j*ai plusieurs fois rencontré à Paris cet hiver et que je serais charmé de retrouver à Lausanne.
Clara, duchesse de Duras-Rauzariy à Rosalie de Constant.
(\lchy) [1828].
Je ne résiste pas à vous dire. Madame, le chagrin extrême que m'a causé une lettre adressée à M. Valéry! Quoi! vous craignez de m'importuner? de troubler ma vie? Hélas! vous ne me connaissez pas : le monde me dérange, les indifférents m'oppressent. Ceux qui la pleurent avec moi sont seuls mes amis, fussentils à l'autre bout du monde! Jugez si votre injustice m*a fait mal, tandis qu'un souvenir de vous me touche jusqu'au fond de l'âme !... Je suis revenue à Paris bien malade, j'ai eu des enfants malades. Mon mari est revenu de Portugal. J'ai entassé bien des jours, et le vide, loin de se combler autour de moi, s'agrandit chaque jour. Je la cherche partout, je me sens un être incomplet, mon esprit attend le sien, mon jugement est suspendu... J'attends encore... Hélas ! ni larmes ni prières ne ranimeront ses beaux yeux. CeUe physionomie si vivante où se peignait si bien tout ce qu'elle sentait, je ne la verrai plus î Ces journées, ces heures toutes remplies d'elle, m'accablent maintenant, et les devoirs si chers qui me restent à remplir ne sauraient combler le vide affreux.
C'est à moi, et non à M. Valéry, qu'elle a laissé tous ses manuscrits et toutes ses lettres ; il sera éditeur de ses œuvres, et voilà tout. J'ai ce Moine que vous avez su apprécier, il sera imprimé avec le reste de ce qu'elle a écrit. Vous en aurez une copie même auparavant, si vous le voulez. J'aurai du bonheur à faire quelque chose pour vous, à consacrer cette amitié que vous sentez si fort selon mon cœur. Je vous ai gardé une tasse dont elle se servait habituellement, — de ses cheveux, — son shall ; enfin, croyez-moi.