ÉPILOGUE
mon cœur ne vous a point oubliée. J'attendais une occasion sûre et je n'en ai point encore trouvé, lorsque j'ai été obligée de quitter Paris. Si vous êtes assez bonne pour m'indiquer un moyen sûr de vous faire parvenir ces souvenirs, je passerai quelques instants à Paris, au mois de septembre et je m'occuperai de cela avec un triste plaisir. Je viens de passer ici six semaines pour ma santé qui était bien altérée; les remèdes agissent bien difficilement quand on est profondément affligé, et je pars bien souffrante encore. Je vais à Ussé, dans ce lieu qui renferme tout ce qui me reste de ma mère chérie; ce lieu où j*ai été élevée, où tout me retracera sa bonté, sa vertu, sa patience... Mais tout me semble décoloré, toutes mes affections se ressentent de la perte que j'ai faite, el je ne sais plus jouir! Peut-être Tannée prochaine irai-je faire un voyage en Suisse. Je vous présenterai mes enfants, et j'éprouverais un instant de bien en causant avec vous.
fccrivez-moi quelquefois, Madame ; si vous saviez le bien que me font ses véritables amis, vous ne me refuseriez pas cette prière. Si j'osais, je vous demanderais un dessin, un souvenir d'un lieu où vous l'auriez vue.
Dites-moi si jamais elle vous a parlé de moi ; savait-elle combien je Tad orais ?
Pardon, chère Madame, de cette longue lettre; elle vous prouvera du moins ma confiance en votre indulgence et le besoin que j'ai de vous parler d'une douleur que votre excellent cœur partage. Rassurez-moi pourtant, car ma confiance n'est jamais que passagère, et ridée de vous avoir importunée dominera bientôt l'espérance de vous avoir convaincue de mon vif et tendre dévouement.
(Sans date)
Monsieur votre frère vient d'arriver à Paris, chère Madame, et j'espère vous envoyer par lui tout ce que vous désirez. Ce n'est que pour vous que je puis me décider à faire copier ce manuscrit et à l'envoyer si loin. Je tiens beaucoup à ce qu'il ne soit lu que par vous et M"' de Cottens. J'excepte aussi un vieillard aveugle, je crois M. Huber. Je sais que ma mère l'aimait et qu'il avait su l'apprécier, il me sera doux de penser qu'il entendra quelque chose d'elle et qu'un moment, elle le distraira encore de son malheur.
Monsieur votre frère est venu, il part et je ne puis lui donner le
Moine, il n'est pas prêt; mais M. Mallet s'en chargera dans uoe huitaine de jours, — ainsi que d'un shall. 11 vous porte donc seulement — une gravure d'Ourika (j'espère m'en procurer une autre pour M™* de Cottens), — un petit pot à crème dont manière se servait, — quelques éloges d'elle par M. de Barante que je vous demande de donner à M"* de Cottens, M. Hubert et M. de Constant ; puis j'ose joindre à cela une petite aquarelle que j'ai faite en souvenir de Nice. Veuillez l'accepter, quelque peu digne qu'elle soit de vous être offerte. La bague que je vous destine n'est pas prête, mais ce ne sera pas long.
Vous avez raison de croire que votre souvenir m'est doux. Même au milieu de ce que vous appelez mes soucis, il y en a un plus grand ; le cœur est triste. J'en jouirai pour elle, et un regard d'approbation de ma mère me rendrait plus heureuse que les louanges de l'univers. — Je prends le monde comme un remède, plus du tout comme un plaisir. Ma joie et ma jeunesse sont finies; mais je n'ai pas le droit de me laisser mourir : un mari parfait, des enfants charmants étant des devoirs bien doux et qu'il me faut remplir. — Ma santé est meilleure, mais il y a un fonds de souffrance qui durera, je pense, autant que moi. Ecrivez-moi quelquefois, parlez-moi d'elle; personne ne m'en parle pltu et mon cœur pourtant aurait besoin de l'entendre louer. Je nourris l'espoir d'aller un jour en Suisse, mais tout est difficile quand on n'a que soi pour but. Je ne m'accoutume pas à être mon centre, et ma liberté me pèse comme une chaîne.
Adieu, chère Madame, croyez à mon tendre attachement et au désir que j'aurais de vous en parler moi-même.
Nommé ambassadeur à Rome, Chateaubriand se dirige à petites journées — contrairement à ses habitudes^ et pour ménager M°* de Chateaubriand qui raccompagne, — vers la Ville étemelle. Il écrit sur son journal de route : «Arrivé à Lausanne, le 22 septembre, j*ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans Tordre de la nature, devaient me survivre : Tune, M"* la marquise de Custine, est venue mourir à Bex ; l'autre, M"** la duchesse de Duras, il n'y a pas encore un an, fuyait devant la mort qui laiteignit à Nice.
Noble Clara, digne et constante amie, Ton souvenir ne vit plus en ces lieux. De ce tombeau, Ton détourne les yeux; Ton nom s'efface, et le monde t'oublie.