ÉPILOGUE
Peut-être, en ce dernier vers, feisait-il allusion au second mariage que le duc de Duras allait contracter quelques mois plus tard (10 avril 1829) avec M- de Dia-Santos*.
Lui, du moins, n'oublia jamais. Il ne permit pas que s'effaçât le nom de la « chère sœur d. Dans la mélancolie de son tout dernier livre, la Vie de Ranci j pages de souvenirs autant que d'histoire, et qui est une sorte d'adieu, il voulut révéler le trait d'affectueuse sollicitude que nous a livré le premier testa^* ment de M"' de Duras :
Louis XIV visita depuis le honhomme [d'Andilly] dans sa retraite, où j*ai moi-même passé lorsque j'allais voir M"* la duchesse de Duras [à Andilly]. Elle avait Tintention de me laisser un petit réduit qu'elle avait acheté [bâti] sur les collines de Montmorency.
Surtout, il lui a fait la part belle dans les Mémoires (Toutretombe. Tant que vivra ce « livre unique », le nom de Tamie qui lui avait permis de l'appeler <c ma sœur » et « qui Tavait pris sous sa protection » rayonnera de sa gloire. Il rappellera, ce nom, qu'à Tamitié passionnée de la duchesse de Duras, Chateaubriand sut répondre par une confiante et constante amitié de frère. Il écrivit en 1839 :
Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse, d'une âme si noble, d*un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de M"* de Staël à la grâce du talent de M"** de La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère. So;igeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts ? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sontils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort.
Hommage éternellement ému du cœur et du génie !
ii Voir le Journal du Maréchal de Caatellane^ t. III» pp. 286-287.
<c En décembre 1846 », il se fit relire le livre de ses mémoires qui contient ce passage. Et lui qui disait m je vlox cessé y en la pleurant^ de me reprocher les inégalités, etc. », pendant cette dernière lecture, aura-t-il pu retenir ses larmes ?
Admirons la générosité de ce med culpâ^ d'ailleurs trop justifié ; et rappelons, comme correctif, une remarque de Joubert : a On adore ce bon garçon, en le lisant ; et quant à elle (M"* de Beaumont), on sent, pour peu qu'on Tait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. »
Nous pouvons appliquer le mot du bon et pénétrant moraliste à toutes les amies de Chateaubriand, et surtout à la plus fière, à la plus spirituelle, à la plus noble, à la plus dévouée de toutes, à la duchesse de Duras.
Madame Sivetchine à Madame Swùitouaof.
Paris, 27 janvier 1830[1828J.
Je ne vous l'apprendrai pas, chère amie, cette douloureuse nouvelle; elle est de celles qui vont vite. Vous savez déjà que nous avons perdu cette chère M°>« de Duras, qui ralliait a elle tant d'affections, et qui aujourd'hui confond en une seule tant de tristesses. Après trois semaines, qu'on peut qualifier d'agonie, et qui, jour par jour, nous remplissaient de désolation, est venue la nouvelle de sa mort. Elle a été précédée de toutes les souffrances qui peuvent atteindre une pauvre créature humaine, mais aussi de toutes les consolations qui adoucissent le difficile passage et en font la route du ciel. M"o de La Rochejaquelein et son mari, M. de Kersaint, son neveu, ont eu le temps d'arriver, et de la consoler par cette preuve de dévouement. M™® de Duras a demandé tous les secours religieux avec une foi, une piété qui fait le baume que Dieu verse sur notre blessure. Les imperfections de son caractère, son ardent désir de vivre, tout ce qui venait de la nature, a cédé à une influence plus haute ; elle a pratiqué, dans les derniers temps de sa vie, jusqu'à ces vertus humbles et pourtant nécessaires dont on est quelquefois distrait par d'éminentes qualités. Sa. douceur, sa soumission ne se sont pas démenties; il semble que la bonté de Dieu ait voulu ne pas nous laisser un doute sur la récompense qu'il lui destinait. On dit que Clara est resté vingt-six nuits sans se coucher, elle qui avait si besoin de soins et de ménagements; aussi sa faiblesse était si grande qu'à l'arrivée de sa sœur, elle eut un évanouissement très long. M. de La Rochejaquelein et M. de Kersaint viennent d'arriver. Clara et sa sœur sont encore en route ; elles arriveront bientôt, et l'on peut dire que c'est l'intérêt général qui les attend ici...