‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 16 sur 92 · CHAPITRE lU · texte numérisé non relu

CHAPITRE lU

Quant au duc, dégoûté delà France, il s'était dirigé vers Tltalie, laissant partout son sillage de dettes, puis vers l'Espagne où il continua ses turpitudes. Il les augmenta même, et comment! Tant qu'il n'avait témoigné de l'aversion qu'à sa femme, personne ne s'en était trop préoccupé, mais quand il l'étendit publiquement au sexe féminin en général, les autorités s'en mêlèrent. Le vice répugnant dont il faisait parade, la compagnie infâme qui l'entourait, sa tenue scandaleuse, ne furent pas du goût des Espagnols. Sur l'ordre de Philippe V, le prince Pio, capitaine général et gouverneur de la Catalogne, le fit enfermer dans la citadelle de Monjuich pour le soustraire à une mort ignominieuse. Cette incarcération le tira des griffes de l'Inquisition qui le guettait et il faut reconnaître que, cette fois, elle eût fait œuvre pie en débarrassant la société d'un tel individu.

Sa jactance et les hautes parentés dont il se prévalait produisirent leur effet habituel. Le prince Pio lui laissa une certaine liberté dont il profita pour cabaler avec plusieurs vaisseaux anglais dans Tidée de leur faire livrer la place de Barcelone par la garnison. Le complot fut découvert. Au lieu de faire, comme c'était son droit, trancher la tête de. ce prisonnier gênant,

le roi permit à la surveillance de se relâcher, et Falary s'échappa, au grand soulagement de ses geôliers, ravis d'être débarrassés de lui.

Pendant ce temps, le malheureux Gorge, dominé par la voix du sang, ne pouvait s'empêcher de prier Dieu de changer le cœur de son fils, mais tout en implorant Tassistance d'en haut, il songeait aux choses d'ici-bas. Dès septembre 1716 — mesure tardive — ilexhérédait Falary et l'excluait de sa succession (M. Le père subissait la peine des fautes de l'enfant. A force d'ouvrir sa bourse, il n'était plus en état d'avoir un carrosse ni d'avancer dix pistoIes(2), et son cœur saignait de voir sa belle-fille malheureuse et ruinée sans possibilité de la secourir comme il l'eût désiré. A défaut de son beau-père déchu, de sa mère engluée dans les embarras d'argent, la duchesse trouva une amie des la Blache qui s'occupa d'elle. C'était Louise de Bellinzani, mariée à Girardin de Vauvray, maître d'hôtel du roi, puis intendant de la marine. Agée alors d'une cinquantaine d'années, cette femme de beaucoup d'esprit recevait peu de monde à cause de l'éloignement de sa mai-

(1) Archives nationales, Y 296.

(2) Archives éCHaussonville.

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son, mais ce qu'elle voyait était de très bonne compagnie, Fontenelle, Duverney, son neveu Ferrant, labbé de Saint-Pierre, le duc de la Feuillade, le duc de Rohan(^). Elle emmena avec elle M™* de Falîary à Paris, et lui persuada de s'installer provisoirement dans un couvent. Il est probable aussi qu'elle dirigea son choix, dans la crainte que l'abandonnée à l'œil éveillé ne s'écriât comme Ninon : « Je désire me retirer au couvent.... des Cordeliers! »

A cette époque où la religion était une carrière, et les dignités ecclésiastiques une source de bénéfices, il ne fut pas difficile à la duchesse de trouver une retraite à son goût. Entre les couvents où des bals se donnaient au parloir, où les galants se glissaient dans les confessionnaux, où les sœurs portaient des rubans, des gants d'Espagne et des bijoux, où les offices alternaient avec les comédies, et ceux où fleuipissaient les plus nobles exemples de beauté morale, les vertus mystiques les plus pures, les caractères immaculés ('), elle se décida sans doute pour l'un des premiers. La fragile barrière qui la séparait du monde n'était pas ns-

(1) La Chesnaye- Desbois. — Journal dic marquis de DangeaUy t. XIV. — Mémoires de M''* de Staal. Paris, 1755.

(2) Victor du Bled : La Société française^ A* série.

sez haute pour empêcher les consolateurs qui s'intéressaient à son sort de lui apporter leurs sympathies ; tour à tour respectueux, compatissants, serviables et tendres, ils devaient troubler étrangement cette recluse de vingt ansqui, le soir venu, rentrait tristement au cloître, et se prosternant désemparée sur les dalles froides, voyait au fond de la chapelle, sur la statue de Jésus, briller un cœur d'or.

M™' de Vauvray prenait grand soin de sa jeune amie, et venait souvent la visiter, accompagnée tantôt de son mari, tantôt de Tun de ses fils. L'alné, Alexandre, capitaine au régiment des gardes, cavalier de bonne mine, se targuait d'une terrible blessure, reçue en 1715, lors d'un duel qu'il avait eu près du Pont-Royal, avec M. Ferrand, capitaine au régiment du roi, blessure dont il s'était guéri par miracle (0 ; le second, Louis, qui portait le nom de Préaulx, n'avait pas encore atteint la trentaine. Adroit, subtil, laborieux, aussi ardent au travail qu'au plaisir, sachant à propos faire jouer tous les ressorts, celui-ci charmait peu à peu, séduisait à la longue, non parce qu'il était aimable, mais

(1) Gazette de la Régence. Paris, 1889. — Les correspondants de la marquise de Balleroy^ t. I. Paris, 1883.

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