CHAPITRE V
Accusation du médecin Chirac. — Mot de Broglie. — Falary part pour Paris. — Il est mis à la Bastille. — Une prison de plaisance. — Falary au fort de Joux. — Son évasion. — D'Haraucourt nommé mestre de camp. — Le vieux Grorge d'Entraigues. — Insouciance de la duchesse. — Les modes sous la Régence.
On voit que le Régent et ses amis ne menaient une vie ni très régulière ni fort hygiénique, et « l'imagination du peuple, irritée par le mystère, exagérait la licence de leurs orgies. Le Palais-Royal, sourd et impénétrable, apparaissait comme une île infâme retranchée au milieu des misères publiques. Véritable Caprée où cependant manquait un Tibère W. » SP" de Fallary y tenait son rang malgré les embûches des roués, la jalousie des femmes, l'inconstance du duc d'Orléans et la brutale accusation que le médecin Chirac lançait contre elle, accusation formulée en toutes lettres par Mathieu
(1) Lemontey : Histoire de la Régence, Paris, 1832.
Marais. Bien que nous soyons en pleine Régence, nous n'osons pas l'imiter, estimant qu'il était suffisant de calomnier la vertu de la duchesse sans encore calomnier sa santé. L'homme de l'art avait peut-être du diagnostic; il manquait de galanterie. La crudité des termes employés par lui dans son jugement est inhérente à une science exacte comme la médecine, elle choque pourtant un peu à une époque où les choses les plus osées étaient admises en souriant, grâce au bouquet d'esprit au milieu duquel on les présentait. Alors comme aujourd'hui, il y avait la façon. Celle de Broglie n'était pas celle de Chirac, et pour connaître celle du premier, je m'obstine encore une fois dans une pudeur qui commence à me peser et je cède la plume à l'un de ses contemporains. Le 19 janvier 1721, Caumartin de Boissy écrivait à sa sœur la marquise de Balleroy (0 :
Je ne sais si je pourrai, en le masquant un peu, vous rendre une réponse de M. de Broglie à M. le Kégeni aussi bonne qu'on la trouve. Je vais y faire de mon mieux, lis étaient à table où l'on parla de M™' de Falaris ; le Régent loua sa beauté, mais se plaignit qu'elle était trop grande de je ne
(1) Lts Correspondants de la marquise de Balleroy, t. H.
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sais pas bien d'où; M. de Broglie lui répondit : « Monseigneur, il n'y a qu'à la mellre au compte en banque ; elle diminuera d'abord des trois quarts, et, si ce n*est pas assez, il y a encore le virement de partie (0. »
Vétilles ou cancans de cour, Philippe s'en préoccupa peu et continua à témoigner à la duchesse une amitié qui attira, parmi d'autres attentions, celle du duc son mari.
De Bayonne, d'où nous avons vu que ses excentricités et ses canailleries l'avaient fait expédier, Falary prit la route de Paris en compagnie du comte et de la comtesse de Valençay, tout en oubliant de prévenir les siens de son arrivée. Heureusement pour eux, le ministre Le Blanc lisait les rapports de ses agents. Aussitôt avisé des intentions de l'aventurier, il avertit Gorge d'Entraigues, son fils aîné Gorge de Roise, MM. de Luxembourg, d'Ancenis et de Charost, lesquels tinrent conseil et demandèrent au roi la permission d'accueillir leur encombrant parent comme il le méritait. La grâce fut accordée. A peine descendu dans un hôtel de Chartres, Falary y trouva un exempt
(1) Cette anecdote fut mise en chanson et se trouve dans le tome III du Chansonnier Clairambault'Maurepas,
qui lui présenta une lettre de cachet et le lendemain, l'*" février 1721, il était écroué à la Bastille W.
Quoique le nouveau prisonnier ne fût pas digne d'une haute considération, et il en fallait alors pour entrer à la Bastille, on l'y incarcéra avec son valet de chambre dans une des chambres des huit tours, où le logement et la nourriture durent lui sembler parfaits. Ces pièces octogonales, de trois ou quatre mètres de diamètre, éclairées par de hautes fenêtres, étaient blanchies à la chaux et chauffées pendant Thiver. Quelques-unes étaient décorées de tableaux et munies d*un lit de serge verte, d'une table et de plusieurs chaises, mais les prisonniers pouvaient faire venir des meubles du dehors, de sorte que les cellules devenaient souvent des petits salons. Comme ils avaient aussi le droit de communiquer avec les personnes de la ville et de recevoir parents ou amis, Falary ne dut pas se priver de convoquer immédiatement nombre de gens, non pas tant seulement pour le plaisir de les voir que pour celui de leur emprunter quelque argent. Il regretta pourtant
(1) Mathieu Marais, t. II. — Archives du ministère des Affaires étrangères, Ms. 1245. — Bibliothèque de V Arsenal, Archives de la Bastille. Ms. 10731.