CHAPITRE V
que son abri provisoire n'inspirât pas une complète confiance aux fournisseurs et ne servît pas à asseoir son crédit déjà fort compromis; mais il avait un dédommagement, celui d'être logé gratuitement et nourri à souhait. Avec les dix livres que le gouvernement touchait pour sa pension, il avait cinq plats à dîner et trois au souper, sans le dessert, menu qui ne paraissait cependant pas suffisant à tous, puisque plus tard un nommé Vieille, ne mangeant pas de viande de boucherie, était nourri exclusivement de gibier et de volaille, que Dumouriez exigeait du chapon le vendredi et que Latude se plaignait que les poulets servis ne fussent pas piqués !
Malheureusement pour le duc, sa réclusion fut courte ; il n'eut pas le temps nécessaire de profiter de la pension faite par le roi aux prisonniers gênés, pension dont certains économisaient une partie pour sortir ensuite avec une bourse bien garnie de la Bastille, devenue pour eux une véritable prison de rapport.
Falary avait apporté avec lui son linge fin et les vêtements criards et de mauvais goût dont il aimait à se parer; les règlements Tautorisaient d'ailleurs à se fournir en ville à sa volonté, et, lorsqu'un prisonnier était trop pau-
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vre pour se vêtir convenablement, le roi se chargeait de sa garde-robe, non d'une grossière tenue de prison, mais de culottes de couleur, de vestes doublées de soie, de robes de chambre ouatées ou fourrées, etc. Voilà la terrible geôle que le duc d'Orléans donnait à un homme habitué à coucher à la belle étoile et à vivre de maraudes! En somme, « il n'y avait pas, au siècle dernier, iin lieu de détention en Europe où les prisonniers fussent entourés d'autant d'égards et de confort; il n'y en a pas aujourd'hui (0. »
(1) Légendes et archives de la Bastille^ par Frantz Funck- Brentano. Paris, 1898. — Maintenant que Thistoire se clarifie sous la lumière des documents, que les romans de Michelet ou les feuilletons de Louis Blanc font sourire le lecteur, la Bastille nous apparaît ce qu'elle fut réellement au xviii* siècle, une geôle de luxe et, pour beaucoup, une maison de repos. Si la perte de la liberté pouvait trouver ici-bas sa cornpensation, il est probable que les pensionnaires de M. de Launay eussent toute leur vie regretté son régime tutélaire après leur libération par le peuple triomphant. Que la chute de la Bastille soit un symbole, une époque, une date, je l'admets ; que la Révolution se glorifie d'avoir, le 14 juillet, démoli une dynastie vermoulue, je le veux bien ; mais qu'elle se vante d'avoir pris une forteresse qui se livrait, il n'y a pas de quoi. La Bastille renfermait comme garnison un gouverneur incapable, trente-deux suisses et quatre-vingtdeux invalides, pas un seul coup de canon ne fut tiré de rintérieur et les assiégés ne résistèrent même pas aux quatre cents assiégeants appuyés des dix mille curieux qui ne songeaient nullement à. forcer des portes s'onvrant d'eUes-