CHAPITRE PREMIER
C'est vers 1648 que le futur marquis d'Haraucourt commença à prendre pied dans le monde, grâce à.Madame Royale, duchesse de Savoie.
Christine de France avait à cette époque quarante-deux ans et sa beauté blonde finissait de s'épanouir. Philippe deChampaigne nous Ta montrée fine, souriante, noble, fière, des perles dans ses beaux cheveux et sous les lèvres carminées, les yeux gris-bleu caressants et dominateurs, les épaules pleines et resplendissantes, avec un air de grandeur et d'enchantement qui indique la Régente et la femme. Un sang ardent et généreux coulait dans ses veines, mais si elle avait le cerveau de son père Henri IV, elle avait aussi le cœur du Vert-Galant.
Elle avait honoré de ses grâces, sans trop les priver de ses faveurs, divers beaux seigneurs, dont le comte Tana, gentilhomme piémontais qu'elle fit colonel des Suisses, et le comte d'Aglié, fils du grand maître de la maison du duc Emmanuel. D'Âglié, qui semblait un homme d'esprit, compromit sa situation de façon maladroite ; il écouta les propositions pécuniaires de Richelieu, ce qui était un crime, et conserva auprès de lui un de ses anciens pages de trop bonne mine, ce qui était une faute. Ce dernier,
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pauvre garçon, avait eu une naissance aussi vague qu'ordinaire ; les uns le disaient fils d'un cabaretier de Paris, les autres d'une lavandière de Savoie. Quoi qu'il en soit, il était brave, bien fait et eut Thabileté d'attirer l'attention de Madame Royale et de gagner son crédit.
En changeant ainsi de condition, il ne pouvait décemment continuer à porter son nom vulgaire de Blonel et à subir son origine roturière. La Régente vint à son secours ; elle ne lui donna pas un titre ronflant, elle le fit appeler d'Haraucourt et voulut le faire passer pour gentilhomme lorrain (0. Le choix n'était pas mince, la famille d'Haraucourt étant une des plus illustres de Lorraine, comptée parmi les quatre Grands Chevaux. Cette prétention de céder à un parvenu la noblesse du voisin ne fut admise que par l'intéressé et Ton verra ce que Chérin, le généalogiste des ordres du Roi, pensa, un siècle plus tard, de cette usurpation flagrante.
En peu de temps, le nouveau seigneur fit des progrès sensibles; Madame Royale, le récom-
(1) Archives de l'État. Turin. — Relation de la Cour de Savoie. Paris, 1667. — La Bibliothèque royale de Turin possède un manuscrit sur lequel ce dernier libelle a été imprimé, avec peu d'exactitude d'ailleurs, car l'éditeur a défiguré les noms propres. Dans Topuscule, le comte Tana est appelé lanna et Blonel est changé en Blond.
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pensant en proportion de tous ses services, le combla de dons d'argent, le prit comme gentilhomme servant, puis comme écuyer par quartier, puis comme capitaine de ses gens d'armes, lui donna un palais et le nomma enfin commissaire général des troupes de Savoie, troisième charge de l'armée, multiples faveurs audessus de son mérite et de sa naissance. A ces grâces, elle ajouta le titre de conseiller d'État — intime naturellement — une pension de 265 écus d'or sur l'abbaye d'Hautecombe, allouée par bulle du pape du 4 des calendes de mai 1655, et la charge de chevalier d'honneur au Souverain Sénat de Savoie W. Cet emploi fut d'ailleurs supprimé plus tard ; il était inutile et onéreux aux finances publiques et son institution avait un peu trop pour objet le désir d'obtenir des renseignements sur les délibérations secrètes de cette haute assemblée. On voit que les honneurs dont pouvait se parer le nouveau marquis d'Haraucourt n'avaient rien d'une gloire pure et que la manière de les ob-
(1) Archives du département de VAin, E. 75. — Dans les nombreuses pièces qui se trouvent à Bourg, le mot Harau' court est écrit Rocoiir, Raucourt^ d*Arrocour^ d'AraU' courte etc., mais il ne faut pas oublier qu'autrefois on écrivait ce qu*on entendait. L'orthographe fixe des noms propres •st une chose moderne.
tenir, si elle était naturelle chez un homme de mer, le paraissait beaucoup moins chez un capitaine des gardes.
L'ingratitude est le résultat de la satiété ; Christine en fit bientôt Texpérience avec son favori. Tandis qu'elle vieillisait, la fortune de d'Haraucourt augmentait progressivement et Tennui commençait à le gagner. Sa souveraine touchait à la cinquantaine, alors qu'il avait à peine trente ans et que les jolies femmes se renouvelaient à la cour de Savoie. Une maladie opportune lui permit de quitter cette cour où il ne rentra que pour avoir un duel retentissant; ce qui n'eût été jadis qu'une peccadille fut considéré comme une indignité, et la Régente, sentant l'offense atteindre son cœur déjà blessé par la jalousie, lui enleva sa charge et ses biens. Nanti des respectables bribes de sa splendeur, d'Haraucourt partit pour la Suisse, caressa ensuite le projet d'être reçu à la cour de France et, se persuadant qu'il était réellement gentilhomme lorrain, songea à prendre du service dans les troupes du duc François. Il s'était même vanté que M"* de Montpensier, nièce de Madame Royale, lui ferait donner un emploi militaire en Lorraine, où son nom connu finirait peut-être par prendre du lustre. iMal-