‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 33 sur 92 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

neur de m'écrire en faveur du frère de la duchesse de Falari. Son Allesse Royale, à qui j'en ai rendu compte, a bien voulu lui accorder la commission de maréchal de camp réformé; je vous en donne avis avec plaisir (*).

Tout en s'occupent de son frère aîné, la duchesse entretenait de bonnes relations avec son beau-père et multipliait ses efforts pour ne pas être jugée trop sévèrement. A vrai dire, le vieux Gorge ne semble pas avoir accueilli avec chaleur les tentatives de sa bru avide de considération. Sans repousser complètement ses avances, il lui faisait sentir que sa conduite n'était pas tout à fait celle d'une femme chargée de lui donner des petits-enfants (éternel et vain espoir), mais pour contre-balancer la tiédeur de ses réponses, il l'assurait, soit par bonté, soit par naïveté, de son entière confiance. Voici une des épîtres qu'il faisait tenir à la duchesse par un tiers (2) :

(1) Archives de la Bastille, par François Ravaisson. Paris, 1882, t. XUI. — M. Ravaisson a évidemment mal lu Toriginal de cette lettre. Le grade de ynaréohal de camp réformé n'existait pas et les Archives de la guerre portent que Glande-Joseph d'Haranconrt fut nommé le 3 septembre 1721 mestre de cam,p réformé sans appointements à la suite du régiment de Navarre, dans lequel son frère servait comme lieutenant. C'est le second grade qui est le vrai.

(2) Archives d'Haussonville.

J'ai rendu, Madame, à M. d'Antraigues.la lettre dont vous m'avez fait l'honneur de me charger, il ma dit qu'il vous aimait et estimai! fort, et qu'il serait fort aise qu'il lui fût permis d'avoir l'honneur de vous voir et de passer une partie de sa vie avec vous, dès que vous saurez les raisons qui vous regardent et les enfants que vous pourriez avoir par la suite, lesquelles sont si fortes que vous devez tout de même désirer de ne pas le voir, puisque par une réconciliation, votre postérité serait entièrement ruinée par les chicanes des créanciers. Ces raisons l'engagent à vous prier de ne point venir à Crécy où il ne pourrait vous voir et encore moins chez lui.

A regard des deux choses dont vous avez eu la bonté de l'entretenir, l'une de la détention de M. de Fallary et l'autre de vos visites au Palais- Royal, il m'a dit, à l'égard de la dernière, qu'il vous croyait bien raisonnable et que les bruits qui ont couru sur votre chapitre n'avaient point fait d'impression sur son esprit, qu'il ne croyait jamais le mal qu'il n'en ait une preuve certaine; qu'à l'égard de l'autre point, on ne doit pas s'en prendre à vous s'il est prisonnier, c'est à luimême, par ses extravagances et par ses débauches qui vont à l'excès, et la cour en ayant été informée par le roi d'Espagne et par celui de Portugal qui l'ont fait chasser de leurs États.... M. d'Antraigues croit que quand la saison sera plus belle et les chemins plus praticables, vous feriez bien de l'aller voir dans sa prison, persuadé qu'étant aussi aimable que vous Tètes et ayant

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autant de niérile que vous en avez, vous vous rendriez maîtresse de son esprit et lui feriez comprendre raison, c'est à quoi il vous exhorte sans faire d'autres voyages inutiles.

Que M™* de Faliary fût aimable et eût du mérite, le fait était incontestable; seulement la jeune femme préférait faire jouir de ces qualités plutôt le prince qui l'avait débarrassée de son mari que le mari qui la dédaignait. Le précepte : « Œil pour œil, dent pour dent, » est un des articles les plus observés de Tévangile féminin. Notre héroïne s'y conformait, non par amour des représailles, mais dans le simple but de se donner du bon temps; elle qui, plus tard, devait être si âpre à la fortune, ne songeait même pas alors à profiter des avantages pécuniaires que pouvait lui procurer sa charge. Prodigue de son influence pour ses amis et ses parents, elle avait aidé ceux-ci à se lancer fructueusement dans la banque du Mississipi, se contentant pour Theure d'une rente insaisissable de 2.000 1. souscrite en sa faveur le 7 juillet 1721 par messire Jacques Gazan, prêtre du diocèse de Grasse, « à cause de la bonne amitié qu'il lui portait (0. » Cet acte la dotait

(1) Étude de M* Moucheté notaire à Paris. — Archives nationales, T* 540.

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d'un tuteur et d'un revenu qui devait être régulièrement payé par le comte de Saint-Amour, mais il est bien probable que le Régent n'était pas étranger à cette faveur.

Cette belle insouciance de la jeunesse au point de vue financier n'a pas été commune à toutes les maîtresses des princes. M™* de Fallary la possédait cependant, se plaisant à vivre au jour le jour en pleine bohème aristocratique. Si elle ne faisait pas fortune, elle avait d'agréables compensations. Une de ses passions qui fut malheureuse, car elle dura jusqu'à sa mort, était celle de la toilette, fort naturelle d'ailleurs chez une jolie femme. Elle sacrifiait à ce penchant par plaisir personnel, car le duc d'Orléans s'occupait peu des vêtements féminins quant à l'esthétique et lorsque, par hasard, une innovation attirait son jugement, il était formulé plutôt à la houzarde qu'à la royale (0. La faveur de la duchesse lui donnait mille facilités pour satisfaire ses goûts d'élé-

(1) « Depuis quelques jours, on s'est plaint des robes rabattues des femmes, qu'elles portent partout et jusque dans les églises. Le Régenta répondu qu'il ne ferait jamais aucun changement sur cela, qu*il avait toujours troussé les femmes et qu'il ne voulait pas que, sous sa régence, on dtt qu'il les avait fait se trousser elles-mêmes. Il tourne tout en raillerie et vient à bout de tout » {Journal de Mathieu Marais, t. II).

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gance, aussi ne se fit-elle jamais faute d'en profiter et de suivre les modes du jour.

Dans son coquet appartement, le cabinet de toilette était autant un moulin qu'un atelier de peinture. La poudre, mise à la mode par le jeune et beau duc de Fronsac, voltigeait en nuages légers à travers l'atmosphère, après avoir casqué de blanc ou de blond la tête fine de la jeune femme et saupoudré du haut en bas la coiffeuse ou le coiffeur, ce dernier représenté par Bligny, qui commençait à détrôner ses collègues féminins. Sur la table, parée de mousselines et de dentelles, s'étalait un assortiment complet de pâtes, de fards, d'eaux pour adoucir les traits trop durs ou renforcer les traits trop affaiblis, de rouge minéral, de vermillon, de bleu de veine, de laits contre les rousseurs, de pommade pour les fossettes intempestives, de cire pour la peau et de mille autres ingrédients qui, manipulés pendant des heures chaque matin, venaient se confondre en un peu heureux mélange sur le visage servant de palette. En outre, de mignonnes boîtes à mouches faites d'or, d'argent ou d'ivoire, la duchesse tirait quelques-uns de ces petits morceaux de taffetas gommé affectant les formes les plus diverses, qui venaient se coller soit à

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la passionnée près de l'œil, soit à la discrète sous la lèvre, soit à la baiseuse au coin de la bouche, soit à Veffrontée sous le nez.

Après un long travail de lavage, de peinture et de crépissage devant la psyché, elle pouvait être certaine de tenir une des premières places à la cour, dans ce monde de visages cramoisis (*)•

La figure une fois prête, la belle cherchait parmi ses multiples robes celle qui convenait le mieux à son teint et à la couleur du jour, et

(1) Feuillet 'de Conches : Les causeries d*un curietix. Paris, 1862, l. II. — D' Cabanes : Les indiscrétions de Vhis^ toire, 2* série. — La vie privée d'autrefois y par Alfred Franklin. Paris, 1887. — Les élégantes de l'époque, ainsi travaillées en pleine pâte^, ne captivaient point tons les suffrages, témoin cette Anglaise qui, passant à, Paris en 1718, écrivait : « A propos de contenance, il faut que je vous dise quelque chose des dames françaises. J'ai vu toutes celles qu'on cite comme des beautés, et vraiment ce sont, je ne puis m'empêcher de prononcer cette grossière expression, de dégoûtantes créatures. Elles sont absurdes dans leurs fantaisies de parures, monstrueusement hors de toute nature, par le rouge dont elles se fardent, et leurs cheveux coupés courts et bouclés autour de leur figure et poudrés excessivement, leur donnant Tair de porter des perruques de laine. Sur leurs joues s'étend un rouge aussi vif que celui du Japon, qui les fait paraître toutes enflammées ; enfin, elles n'ont vraiment pas figure humaine. Je suis tentée de croire qu elles ont pris la première idée de leur coiffure sur la toison d'une brebis. » {Œuvres de lady Montagne» Paris, 1804, t. II.) Appréciation sévère, mais probablement juste!

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comme les paniers, fils des vertugadins, commençaient à être à la mode, solides pour les prudes, pliants pour les dames galantes, inixtes pour les femmes du tiers état, son choix ne tardait pas à s'arrêter sur les seconds. Bientôt vêtue de cette cage à volailles qui la faisait ressembler à une boule, la duchesse se regardait avec complaisance dans son miroir, haussait les épaules à l'idée des anathèmes que le Père Bridaine lançait contre les paniers, puis songeant aux surprises de l'existence, murmurait in petto :

Pour cacher les larcins d'amour Vertugadin fut mis au jour.

Il est propre pour ce mystère; Dans un creux et vaste circuit On ôte la vue au vulgaire De ce que Tamour y produit (i).

Satisfaite d'elle-même, prête comme le soldat à la parade, elle partait alors pour le Palais- Royal jouer son triple rôle de sultane favorite, de duchesse d'occasion et de veuve honoraire. Chose curieuse, c'est ce dernier qui lui pesait le plus. Malgré les avanies reçues de son mari, elle l'eût peut-être repris comme garantie de

(1) Journal de Verdun^ octobre 1724,

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respectabilité si cet incohérent fripon ne s'était obstiné à courir les routes après la fortune, alors qu'il avait une femme jolie et bien en cour. Tant d'autres enviaient son sort! Qui sait même si le Régent ne lui eût pas témoigné quelque amitié, lui qui répondait au père du chevalier de Sainctot, vieillard dévot s'enquérant de la conduite de son fils à l'armée :

< Votre fils?.... certainement, je l'ai beaucoup vu. C'est le plus agréable et le plus libertin que je connaisse. C'est un homme délicieux!*). »

(1) Mémoires de /.-JV. Dufort^ comte de Chevemy, Paris,

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