‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 35 sur 92 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La réception de l'Infante, en mars 1722, procura à M"* de Fallary le plaisir de prendre part à des fêtes répétées et l'occasion d'inaugurer de nouvelles modes. « Les femmes, écrit Menin, prirent des mantilles qui étaient comme une écharpe passant des deux côtés par devant et nouées par derrière avec de gros glands d'or et d'argent. Elles mirent aussi sur leurs manches de gros nœuds de rubans fort riches. » Cette création, comme toute toilette féminine, était plus agréable à exhiber qu'à payer ; c'est la réflexion que se fit la duchesse un jour où ses couturières se permettaient de se rappeler à son souvenir. Le Régent étant à ce moment d'abord rare et d'amabilité distraite, elle s'adressa à ses amis dont elle savait entretenir la sympathie constante et leur demanda conseil, songeant, en somme, « qu'il faut savoir jouir de la perte de sa réputation. »

Lévis, auquel elle alla d'abord, l'engagea à mépriser ces interpellations du commun, Tessé était absent, les ïencin trop occupés par euxmêmes; il y avait encore un nouveau venu dans ses bonnes grâces, Ricome de la Figarède, officier de mérite, élégant, courageux et bouillant comme un méridional qu'il était. Après avoir eu le grade d'enseigne de la colonelle du

régiment d'Aunis en 1709, il avait passé dans la première compagnie de mousquetaires du roi (*), faisant son métier en soldat et non pas à la façon du couplet :

Jadis vous fûtes pleins d'honneur, Mousquetaires, gens intrépides, De votre seul nom la terreur Rendait nos ennemis timides, Mais vous n'êtes plus à présent Que les pousse-c... du Régent (2).

Il dit à la duchesse : « Comment ose-t-on vous importuner de la sorte? Envoyez promener toutes ces péronnelles, » puis remonta à cheval en frisant sa moustache. Restait Préaulx, l'habile Préaulx, qui lui tinta peu près ce langage : « Permettez-moi, ma chère duchesse, de vous apprendre un peu d'agriculture. En cet art, il y a deux choses essentielles qu'il faut connaître. La première à rechercher est le foin que Ton doit mettre dans ses bottes, le seconde à éviter, c'est la paille sur laquelle on peut mourir. Pour Tinstant, vous ne vous souciez d'aucune ou plutôt vous fuyez celle que vous devriez atteindre. Croyez-moi, vous méritez un

(1) Archives du Ministère de la guerre.

(2) Bibliothèque nationale, Nouv. acq. /r., ms. 4995.

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meilleur sort que celui qui vous attend plus tard. Sans fortune, vous êtes obligée d'aider votre mari qui vous a ruinée, de tenir un rang brillant dans un monde luxueux, de sacrifier aux exigences d'une beauté qu'on vous envie, et, dans la folie de votre jeunesse, vous ne pensez pas que vous serez écrasée ! Voyez si les autres agissent comme vous. M"' d'Argentona une pension de 25,000 livres, M™*d'Averne en a une de 22,000 et une maison rue de Richelieu, M"* de Parabère a les terres de Damville et de Blanc en plus d'une maison à Asnières (*), et vous.... vous n'avez rien! Si, vous avez l'amitié du Régent qui remplace tout cela. Au lieu de monter dans la barque aux voiles roses qui part pour le pays des rêves et de l'insouciance, prenez un carrosse et allez au Palais-Royal, »

L'avis était plus pratique que moral. Préaulx connaissait la duchesse mieux que quiconque; il n'ignorait pas non plus le Régent dont la libéralité lui était familière, puisque son propre père Girardin de Vauvray, le conseiller de la marine, avait loué au duc d'Orléans, en 1721,

(1) Archives nationales^ R* 91. — Journal de la Régence, de Bavât.

les principautés de la Roche-sur-Yon et du Luc pour la somme annuelle de 2,000 livres, avec des facultés de paiement bénévolement étendues (*).

M™* de Fallary suivit l'exhortation de Préaulx. Elle était bonne. Le 31 janvier 1723, un arrêt du conseil d'État du roi lui octroyait les droits de méage de la ville de Nantes (2), représentant environ un capital de 150,000 francs. Le cadeau était joli de la part du donateur; il n'était pas exagéré pour la solliciteuse, qui aurait pu avoir un plus gros appétit avec la quasi-certitude de le voir satisfait. L'amitié de Law, combinée avec celle du Régent, lui avait donné précédemment toute facilité pour acquérir des millions, comme elle le raconta plus tard à Menin en faisant son mea culpa, et si elle-même n'en profita pas, ses parents usèrent de son entremise. Le duc de Béthune, pour sa seule part, était obligé, en février 1723, de remettre dans la caisse de la Compagnie des Indes 582,000 livres de billets qu'il possédait W. Il était le plus gros porteur de titres à ce moment.

(1) Archives nationales, Xia 9162.

(2) A7*chives nationales, E 2435, Y 13118. Ce droit de méage était un droit d'entrée dans certaines villes de Bretagne.

(3) Archives nationales, K 884.

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La consolation financière donnée à sa bru fut la dernière impression douce que ressentit le vieux Gorge d'Entraigues. Il s'éteignit le 21 mars 1723, à Tâge de quatre-vingts ans(^). Sa fin fut accueillie avec tristesse par Roise et M™* d'Ancenis, avec placidité par Falary, avec décence par la duchesse. Celle-ci mit un frein provisoire à son char et suspendit ses visites officielles, continuant à voir en tête-à-tête le duc d'Orléans, dont l'aspect parfois l'effrayait.

Les contemporains nous disent qu'il avait alors le cou court, les yeux chargés, le visage bouffi, que souvent, le matin, on le trouvait la tête basse, d'un rouge pourpre, avec un air hébété, passant des heures dans un engourdissement qui le rendait incapable de toute application. Aux affectueuses remontrances de ses amis et de ses médecins, il répondait qu'une vaine crainte ne devait pas l'arrêter dans ses travaux et ses plaisirs, qu'il avait l'intention d'accepter prochainement les soins de la faculté et qu'en tout cas il ne craignait nullement une mort subite : « Au contraire, ajoutait-il, si je devais me décider, c'est celle-là que je choisi-

(1) Comte de Chastellux : Notes p: ises aux archives de Vétat civil de Paris, Paris, 1875.

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rais. » Fataliste, peut-être la considérait-il comme le terme nécessaire; blasé et fatigué, peut-être Tenvisageait-il comme une délivrance. « Son médecin Chirac, dit Lemontey, ayant voulu l'alarmer sur les signes précurseurs d'une apoplexie, il en accepta la menace avec joie, et, loin d'en détourner le coup, il s'attacha dès lors à le provoquer par un régime meurtrier. Ennuyé d'une existence dont il avait épuisé l'intérêt, et convaincu par ses études particulières que les angoisses d'une hydropisie de poitrine en devaient être le terme naturel, ce prince vit dans une mort foudroyante la dernière faveur de la nature.... On attendit tranquillement la catastrophe. Lorsqu'il expira, on put dire que jamais mort subite n'avait été moins prévue, et que jamais mort naturelle ne fut si voisine du suicide. »

Le 2 décembre 1723, se trouvant à Versailles, Philippe d'Orléans descendit à midi chez sa femme prendre du chocolat, suivant son habitude, car il réservait pour le souper le peu d'appétit qui lui restait. Quoiqu'il se sentît la tête chargée et l'estomac pesant, il alla rejoindre vers trois heures MxM. de la Vrillière et de Maurepas, ensuite le sieur Couturier, avec lesquels il avait quelques affaires pressantes à expédier;

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puis le travail terminé, vers six heures et demie, il prépara son portefeuille pour monter chez le roi. Au bout d'un instant, il demanda à son valet de chambre Renaud, qui ne le quittait guère, s'il y avait quelques personnes dans le grand cabinet. « Oui, Monseigneur, répondit le serviteur, il y a là M™* la duchesse de Fallary, M™* la marquise de Prie et M. le Grand Prieur. » Il lit renvoyer la marquise, prit à part son âls auquel il adressa une semonce pour quelque récente fredaine, et, se sentant sombre et mélancolique, songea que U""^ de Fallary, avec son esprit jovial, dissiperait momentanément les nuages noirs qui obscurcissaient son ciel.

La jeune femme avait le talent, tantôt d'égayer son esprit las, tantôt d'intéresser son intelligence éprise de surnaturel en lui racontant les contes de Perrault ou les Évangiles des Quenouilles : « Entrez donc, duchesse, lui dit-il avec un sourire pénible, je suis fort aise de vous voir; vous m'amuserez de vos légendes, j'ai grand mal à la tête. » Ils s'assirent, et soudain le duc demanda : e Croyez-vous vraiment qu'il y ait un Dieu et un enfer après cette vie?

— Oui, mon prince, je le crois, répondit-elle.

— En ce cas, vous êtes bien malheureuse de

continuer la vie que vous menez. — Que voulez-vous, Monseigneur, j*espère que Dieu me fera miséricorde. j> — Le Régent leva au ciel des yeux interrogateurs, puis, se sentant mal à Taise, prit un peu de cinnamome, après quoi il saisit d'une main distraite V Histoire générale de la danse sacrée et profane qui se trouvait sur sa table et, s'enfonçant dans son fauteuil, dit : « Approchez-vous...., je vous écoute, duchesse. » La dame allait commencer, mais à ce moment le Régent inclina la tête. Une attaque d'apoplexie venait de le foudroyer (0.

Cette fin subite fut diversement appréciée.

Les uns, suivant la mode du temps, ne manquèrent pas de l'attribuer au poison, les autres virent la main de Dieu là où la déplorable hygiène suivie par Philippe était seule en cause. La province, comme la capitale, ne s'en émut pas beaucoup, au contraire. « Ma femme en a

(1) Voir Buvatf Duclos^ Saint-Simon^ ikf"* de Balleroy^ Barbier^ Marais, Bois-Jourdain, Lenionteyy Capefigue, Lescure, etc. — Les historiens ne sont pas d'accord sur la façon exacte dont mourut le prince ; la question n'a point par eUemême très grande importance, puisque le résultat fut le même dans les différentes narrations. Les deux compères Marais et Barbier avancent, comme d'habitude, une version assez crue. Marais surtout qui, dans son récit, a la préposition plus cynique que Barbier. — Le Régent expira au rezde-chaussée du palais de Versailles, salle n» 49.

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gémi, écrivit M. de Saint Fonds au président Dugas ; mais c'est parce qu'elle n'est pas arrivée dix ans plus tôt, et, entre nous, je crois qu'elle n'a pas grand tort, quoique je lui en fasse la guerre et que je lui dise qu'elle n'est pas chrétienne de conserver de la rancune contre ses ennemis, mais malheureusement elle est plus forte que moi parce qu'elle est soutenue par le plus grand nombre (^). j>

Les libellistes et les chansonniers donnèrent libre cours à leur verve rancunière et laissèrent galoper leurs plumes grinçantes d'allusions.

Il est mort de trop de santé,

Ou bien de maladie.

Quelques-uns m'ont représenté

Que par sa perfidie La mort l'a pris en trahison, La faridondaine, la faridondon, D'autres disent que c'est aussi,

Biribi, A la façon de barbari, Mon ami (2).

Beaucoup de ces gens qui se félicitaient de la disparition du prince allaient bientôt le regretter.

(l) Correspondance entre M. de Saint- Fonds et le président Dugas^ publiée par WiUiam Poideba^d. Lyon, 1900. (2) Bibliothèque Mazarine^ ms. 3983,

114 LA DUCHeSSË DE FALL\UT.

M™® de Fallary ne fut pas oubliée dans Tavalanche des épigrammes nécrologiques. Tandis que les Hollandais écrivaient : « Le Régent est mort assisté de son confesseur ordinaire, » les Parisiens chantaient le Régent aux enfers sur un air en vogue :

Falaris, votre dernière, Viendra dans notre couvent.

Qu'est-ce qu'elle y pourra faire, Si vous êtes sans argent, De son mirliton (1)?

La pauvre duchesse était plus à plaindre qu'à déchirer. Le dénouement de son roman fut terrible. Effrayée, comme on peut le deviner, en voyant le prince inanimé, elle appela vainement au secours, puis s'élançant dans la cour et la galerie Basse, finit par trouver des valets qui accoururent, suivis un instant après par les familiers. Elle assista pendant quelques minutes aux soins inutiles prodigués au Régent, et lorsqu'elle se rendit compte que tout était fini, elle perdit la tète devant ce coup brutal et s'enfuit folle de terreur, mouvement naturel chez une jeune femme qui s'aperçoit soudain que dans son dernier mot ou son dernier baiser, elle a donné l'extrême-onction.

^1) Chansonnier Claira^nhault-Maurepas^ t. HI.

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