‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 39 sur 92 · chapitre: vu · texte numérisé non relu

chapitre: vu

présenté par Tévêque et rofficial au grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, Charles-Léopold, qui, sans cesse entouré de fripons et de chevaliers d'industrie, devait à merveille l'apprécier. L'aventurier vit immédiatement le parti qu'il pouvait tirer de cette présentation ; il éblouit le prince de ses illustres relations, l'enivra de projets fantasmagoriques, lui promit le triomphe de ses droits, lui raconta ses succès militaires en Courlande et, après avoir ainsi étalé ses trésors, finit par lui demander l'aumône sous forme d'entrée à son service. Le grandduc eut la fâcheuse idée d'acquiescer. Le 27 novembre 1729, Falary, qui n'était pas à une promesse près, prêta serment à Dantzig, jurant une discrétion fidèle à Charles-Léopold, lequel considérait le silence comme une des principales vertus.

Le nouveau serviteur commença immédiatement ses fonctions en demandant de l'argent à son maître. Celui-ci, dépourvu du nerf de la guerre, accorda cependant tout ce qu'il put et ajouta à ses dons deux régiments au service de la Russie; par malheur ils furent vite licenciés, ce dont Falary se consola en constatant qu'ils ne lui avaient pas rapporté un sou. Désappointé de ses tentatives militaires, le colonel malheu-

reux se rejeta vers la politique. Il persuada au prince protestant que la réintégration dans ses prérogatives était subordonnée à sa conversion au catholicisnne et que lui, Falary, se chargeait personnellennent de toutes les négociations avec Rome. Sur Tassentinient du grand-duc, il entra en relations avec le cardinal Londodari, le pria de soumettre au pape les différents points d'une convention qui fut bientôt acceptée, et voilà Taigrefin devenu ambassadeur!

Accompagné du secrétaire du grand-duc. le nommé Waltschmidt, chargé des dépenses et confidentiellement de le surveiller, de deux hommes à cheval et d'uti courrier, le bizarre diplomate partit de Schwerin le 4 décembre 1730. Sa noble entreprise n'allait pas tarder à fondre comme neige au soleil. Au bout de quelques jours, le brave Waltschmidt crut remarquer que Falary n'avait entrepris ce voyage que pour s'amuser; à Nuremberg où ils passèrent huit jours, il en était certain, et à Rome où ils arrivèrent trois mois après, ils n'avaient plus un mark, ni un morceau de pain à se mettre sous la dent. Les quatre hommes, reconnaissant alors à quel triste sire ils avaient affaire, décidèrent d'un commun accord de retourner à pied à Schwerin, qu'ils mirent quatre

ciiAPiTaE vu. 123

mois à atteindre après mille privations et mille souffrances.

Ainsi abandonné, le duc se plaignit, écrivit lettres sur lettres, demanda de l'argent, menaça et, voyant qu'aucune réponse ne lui était faite, resta à Rome où il oublia, bien entendu, de s'occuper des affaires de Cbarles-Léopold; mais comme celui-ci, furieux, lui avait retiré ses pouvoirs, il reprit, le 5 avril, le chemin du Mecklembourg. Dans son voyage d'aller, Nuremberg lui ayant plu, il y séjourna plusieurs mois, mettant une vie si crapuleuse que toute la population fut scandalisée et qu'il fut jeté en prison. L'aventure n'était pas inédite; pourtant il la trouva moins simple que les autres, car le conseil le garda six mois sous les verrous dans la tour de la ville.

Sur ces entrefaites, la duchesse de Béthune mourut le 24 août 1737, sans laisser à son frère un héritage qu'elle ne lui devait pas, puisqu'elle avait des enfants; elle lui transmit seulement quelques souvenirs qui furent fort utiles au prisonnier. Aussitôt le décès connu, il écrivit au grand-duc, lui annonçant qu'il entrait en possession de 30,000 livres de rente, de diamants, de meubles, d'argenterie (chimères, bien entendu !), qu'on venait de le libérer et qu'il lui

offrait de nouveau ses services par amour!

Mais Charles-Léopold en avait assez. Outré contre ce bandit, il était en train de rédiger un mémoire relatant la vie honteuse de son ancien ambassadeur et s'abstint de répondre. L'autre ne désespéra pas; pour patienter, il voyagea, arriva à Leipsick avec deux domestiques et s'y installa au commencement de 1738, à Thôtel du Poisson d'Or, situé sur le Fleishergasse (*). Fidèle à sa ligne d'inconduite, il se mil à brocanter des couvertures brodées, des dentelles de Brabant, des bijoux, contracta dettes sur dettes et se trouva rapidement sur le pavé. Un malheureux vulgaire se fût décidé à travailler ou à disparaître, le duc ne se troubla pas ; il réfléchit qu'un personnage auquel il s'était déjà adressé avec succès devait le tirer d'embarras. Cet homme était le comte de Bruhl.

Fin, habile, jouisseur, fastueux, prodigue, ce petit gentilhomme de Thuringe, reçu sans fortune à la cour d'Auguste le Fort, était alors ministre des affaires extérieures et de l'électorat de Saxe, général, président de la chambre des finances, staroste, comte du Saint-Em-

(1) Bibliothèque du Conseil de Leipsick : Chronique manuscrite.

Page 1