CHAPITRE VII
pire, etc., maître absolu de Tesprit fainéant de son maître Auguste III et, par suite, du royauiîie. Il possédait des richesses énormes, des propriétés superbes et un palais à Dresde qui, par le luxe de son ameublement et la beauté de ses collections artistiques, éclipsait les résidences royales. C'était un Falary, mais un Falary arrivé.
Notre filou ne douta pas que son sort intéresserait le ministre. Pour plus de sûreté il écrivit à la comtesse de Bruhl :
Leipsick, ce 19 juillet 1738.
Madame,
Tout le monde se loue de la politesse de S. Exe. M. le comte de Brûhl et de la grâce avec laquelle il exerce le ministère pour la gloire et rulililé du roi et avec l'approbation générale; il faut, Madame, que je sois bien infortuné de ne pouvoir me joindre au public pour chanter ses louanges. 11 est prévenu contre moi par de mauvais offices qu'on m'a rendus contre la vérité. J'ai eu l'honneur de lui écrire, il ne m'a pas fait celui de me répondre, ni de faire faire au roi une démarche convenable à sa gloire, à sa générosité, et qui est même de l'intérêt de Sa Majesté, de laquelle je suis connu très particulièrement depuis bien des années et qui m'a fait en France toutes sortes d'honneurs et de faveurs.
Je me trouve embarrassé en une ville de ses
126 L\ DUCHESbE DE FALLARY.
Etals; j'ai supplié S. Exe. M. le comle de Brûhl de me faire donner cinquante louis^ d'ôr pour en sortir; il ne parait pas de la gloire du roi d'y laisser un homme de mon rang tomber dans la misère, mais, au contraire, Tinlérét de Sa Majesté paraît devoir Tobliger à ïne donner un aussi petit secours de sortir des Etats de sa domination. J'espère, Madame, cette grâce des sentiments de dignité que la naissance a donnés à Votre Excellence et j'ai toute confiance qu'elle voudra bien m'accorder sa puissante protection et m'ètre favorable auprès de S. Exe. M. le comle de Brûhl, etc.
Le duc DE Falari.
La flèche ne manqua pas son but. Une semaine après, le ministre répondait :
Moritzburg, ce 28 juillet 1738.
Monsieur, C'est avec beaucoup de peine que j'ai enfin eu le bonheur de vous obtenir de Sa Majesté une gratification de cinquante louis d'or pour que vous puissiez payer vos dettes et vous retirer hors de Saxe, où il vous plaira (0.
Le comte de Bruhl.
Les caisses s ouvraient comme par enchantement devant ce nouvel Ali-Baba. S'il eût vécu
(1) Archives de VÈtat de Saxe : Correspondance du comte de Bruhl, loc. 454, fol. 137, 138, 141.
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vingt années de plus, il eût ruiné empires et royaumes.
Les créanciers ne montrèrent pas une condescendance aussi large que le premier ministre; lorsqu'ils apprirent que leur débiteur allait les quitter, ils s'interposèrent, et Falary fut condamné le 9 septembre à six mois de prison. Pour ne pas perdre son temps dans son cachot, il adressa au comte de Briihl plusieurs lettres, mendiant la protection de la comtesse, accusant le notaire Rother, avocat de ses créanciers, de lui avoir subtilisé une lettre de change, protestant contre les arrêts de la régence de Dresde qui s'opposait à son élargissement, revendiquant les égards dus à son rang d'homme de qualité, et assurant que le comte Oestermann le réclamait instamment à la cour de Russie de la part de sa protectrice, l'impératrice Anne ('). Déjà étonné de voir que cette souveraine recherchait les services d'un tel individu, Bruhl ne le fut pas moins quand, à la suite d'influences étrangères, l'Électeur de Saxe le pria de rendre la liberté au prisonnier trois mois après son incarcération. Il n'y avait qu'à s'incliner.
(1) Archives de VÉtat de Saxe : Correspondance du comte de Bruhl, loc. 454, fol. 142, 144, 146, 147.
Dans l'intervalle, le grand-duc Charles-Léopold avait été remplacé en Mecklembourg par son frère Christian-Louis et s'était retiré dans la ville suédoise de Wismar, où il menait une vie peu exemplaire. Falary lui offrit de nouveau ses services, mais le prince, qui en connaissait désormais la valeur, les refusa net. Nolite mit ter e margarUas ante porcos , se d i t p h i losophiquement le flibustier, et le 18 février 1739, U écrivit de Danneberg à Christian-Louis pour lui proposer son utile collaboration, en lui livrant les plans de son frère, moyennant le prix de cent florins. C'était cher! Judas ne prenait que trente deniers. Le grand-duc dédaigna cette ouverture.
Que fit Falary? Avec un aplomb admirable ou une inconscience fantastique, un mois après, il était à Wismar aux pieds de Charles-Léopold qu'il n'avait pu trahir malgré son désir, lui demandait pardon de sa conduite passée et finissait par en obtenir une petite pension ! Sa rentrée en grâce fut encore plus complète qu'il n'avait osé l'espérer. Le grand-duc était alors en pourparlers avec la Russie pour marier sa fille Anne avec le prince de Brunswick et obtenir l'appui de l'impératrice, tandis que luimême avait jeté son dévolu sur une fille du