CHAPITRE YUI
dans les différends de famille, souvent l'arbitre, plus souvent le tampon. Malgré la délicatesse de cette position, malgré sa santé chancelante, il se prodiguait sans cesse, alliant sans heurts l'affection du parent à l'impartialité du magistrat. Il est juste de reconnaître que la tâche était lourde.
Le caractère de la duchesse n'avait plus la souplesse et l'insouciance de la vingtième année; elle dépensait une bonne partie de ses journées en entrevues d'affaires avec ses beauxfrères et, dans les moments de repos, c'étaient les lettres qui pleuvaient. La chicane qui couvait en elle commençait à déborder. Les liasses de ses dossiers en font foi. Vn jour elle est d'accord avec ses proches, le lendemain elle ne Test plus; un jour elle accepte un acompte sur sa pension, le lendemain elle refuse au moment de signer la quittance. Inquiète, remuante, elle quémande des conseils de tous les côtés sauf du bon, et Roise se permet de le lui dire respectueusement, en donnant d'ordinaire raison au duc de Béthune, dont les prétentions restent sages et modérées.
Ses conseillers n'étaient pourtant pas tous malavisés, puisque l'un d'eux était Mathieu Marais, l'honnête Marais, le curieux, le mémorialiste, le
chroniqueur considéré justement aujourd'hui comme le véritable historien de la Régence.
Il s'intitulait lui-même Vavocat des dames, aimant à résoudre les délicats problèmes de conscience, les piquantes questions de moralité qu'avec des sourires ou des larmes le sexe faible étale à la barre de Thémis pour être déclaré le plus fort. Homme discret, fin et modeste, Marais laissait sa bonne humeur naturelle s'enflammer au contact des causes savoureuses, mais les visites de ses belles clientes et ses bonnes fortunes toutes platoniques n'atteignaient jamais la haute honorabilité de son caractère.
Lui qui questionnait à maintes reprises au sujet d'un procès : la femme est-elle jolie?
avait dû poser la même question à Vauvray quand celui-ci était venu lui parler de M™* de Fallary. La réponse avait été satisfaisante, comme en témoigne sa lettre du 10 août 1723 adressée à son ami (i), le président Bouhier, le grand homme de Dijon, et celui-ci, très alléché par ce nom d'une héroïne des fêtes évanouies, répondait huit jours après (2) :
(1) Mathieu Marais^ t. III.
(2) Bibliothèque nationale. Lettres du président Bouhier, ms. fr. 25541.