CHAPITRE PREMIER
teaumorand et sa terre d'Anjou, acquise en 1670 puis érigée en comté neuf ans après, comportait, au milieu d'une belle étendue de prés et de bois, un imposant château, composé de plusieurs bâtiments sur deux ailes. Doit-on, dans cette énumération, oublier les sept enfants vivants sur douze qu'avait eus le ménage ?
Non, certes, car ils intéressaient hautement le sieur d'Haraucourt. Sachant que quatre filles se trouvaient parmi eux, il pensa qu'il serait doux de voir son déclin réveillé par une jeune aurore et glorieux, pour un fils de lavandière, de devenir le gendre d'une Lévis, une parente de la sainte Vierge.
Le vieux galant de la cour de Savoie avait dû conserver encore des séductions, puisque la plus jeune fille du seigneur de la Blache, Thérèse, se montra sensible à ses manœuvres et se laissa conduire par lui à l'autel le 8 septembre 1695 0.
(1) La Chesnaye-Desbois. — Bibliothèque nationale. Ms. Chérin 76. — Archives nationales^ T*540. — D'après ces deux premières sources, on ne trouve que sept enfants d'Alexandre de Falcoz de la Blache, mais MM. Martinon, directeurs des Archives de la noblesse^ 100, rue de Miromesnil, ont eu Tobligeance de m'autoriser à consulter leurs nombreux documents, dans lesquels existe une lettre adressée le 20 septembre 1762, de Saint-Marcellin, au libraire Duchesne,
28 LA DUGHESSB DB FALLARY.
Quoique la suffisance soit le péché mignon des don Juan retraités, le nôtre n'avait pas trop présumé de lui-même. Deux ans après son mariage, Dieu et Cupidon lui donnaient une fille, Marie-Thérèse, la future duchesse de Fallary, ensuite un premier fils, Claude-Joseph, en octobre 1699(0, puis un second, Gabriel, en 1700, destinés — du moins dans l'esprit de leur père — à glorifier le nom récent de d'Haraucourt.
En s'installant dans son manoir des bords du Rhône, le jeune marié de soixante-dix ans n'oublia pas qu'il était désormais par sa femme apparenté aux plus illustres familles, aussi s'empressa-t-il d'appuyer sa noblesse d'un titre nouveau, celui de marquis de Saint- André, qu'il s'octroya de son bon plaisir. A cette ascension nobiliaire ne répondit malheureusement pas un essor financier; l'achat du château, le désordre, la vie large, obligèrent peu à peu les d'Haraucourt à recourir à des moyens mixtes. La commanderie de Notre-Dame de Vion, dont le marquis était pourvu depuis le 10 décembre 1653,
par le comte de la Blache. Celai-ci écrivait : « Alexandre de Falcoz, mon père, épousa Gabrielle de Lévis-Châteaumorand, dont il eut cinq tils et sept lilles, dont plusieurs moururent en bas âge. »
(1) Registres paroissiaux de la Métropole de Chamhéry,
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se vit i^objet d'une sollicitude spéciale de la part des robins et des gens d'affaires ; et bientôt, pour payer le droguiste à Chambéry, le boucher, le boulanger, etc., la jeune châtelaine dut suppléer son mari malade et se lancer dans une véritable série d'emprunts. En vendant quelques terres, d'Haraucourt fût arrivé à se tirer d'embarras, mais comme il estimait sans doute que son bien était le piédestal de sa situation, il préféra rester grand propriétaire endetté plutôt que capitaliste sans passif. Un homme du pays, Claude Rolland, consentit, moyennant d'honnêtes intérêts, à lui prêter les sommes nécessaires. Pendant trois ans, les bassins, les plats, les aiguières, les montres, les burettes et les chandeliers de la chapelle, même la croix de chevalier garnie de diamants appartenant au marquis, se transformèrent en gages. Le banquier baillait des fonds sur tout objet de valeur; le blason de l'emprunteur fut ainsi la seule chose qu'on n'osa lui proposer.
Cette existence dédorée se fût peut-être terminée par une catastrophe, si le Tout-Puissant, dans sa prudence, n'eût rappelé à lui le marquis d'Haraucourt. Il décéda à Chambéry le 23 février 1706, et comme il avait témoigné le désir d'être inhumé à Saint-Marcel, les membres
du Sénat et tous les corps constitués raccompagnèrent à un quart de lieue de la ville, rendant ainsi liommage au talent de cet aventurier, qui, venu sur la terre avec l'étiquette d'enfant anonyme, allait reposer dessous avec Tépitaphe de Haut et puissant seigneur (*).
jyjme d'Haraucourt éprouva un chagrin réel de la mort de son mari, chez lequel elle avait prisé la bonté calme de l'âge mur à défaut des joies fougueuses de la jeunesse, et quoiqu'elle se sentît plus apte aux choses du cœur qu'aux affaires, elle fit face courageusement à sa nouvelle situation. Le Sénat de Savoie lui accorda la tutelle de ses trois enfants, dont la fortune était ainsi remise dans ses mains inexpérimentées* Il faut dire à sa louange qu'elle essaya de se montrer au début une mère aussi sage qu'affectueuse.
Par son testament, le marquis d'Haraucourt nommait comme héritier universel son fils aîné Claude-Joseph, sa femme usufruitière, laissait 30,000 livres au second et 20,000 ducatons à
(1) Archives du département de Z'^in, E. 76. — Archives d'Haussonville. J'indique sous ce titre général les nombreuses lettres ou pièces de procédure que M. le comte d'Haussonville a bien voulu mettre à ma disposition. Je tiens à. remercier encore une fois ici le distingué académicien de sa parfaite^ obligeance et de son extrême courtoisie.