CHAPITRE IX
pagne en Bohême avec son régiment, avait été fait prisonnier le 19 août 1742 et, quoique relâciié sur parole, avait fort besoin d'argent pour vivre et d'appui pour obtenir la liberté. Son frère se démenait dans le vide, ce fut sa sœur qui agit. Elle proposa d'abord son aide pécuniaire, ensuite sa recommandation auprès de la duchesse de Saxe qu'elle avait connue jadis et n'abandonna pas un instant l'officier malheureux, auquel le marquis d'Haraucourt écrivait de Paris le 20 janvier 1743 :
Mon cher frère, Les nouvelles que je viens de recevoir de vous me rappellent à la vie et je la dois aux bontés de M"® la duchesse de Saxe et à Tamitié dont elle honore ma sœur. Celle-ci a volé à voire secours avec des entrailles dignes d'elle. La reconnaissance, vis-à-vis d'une personne aimée, est un fardeau bien léger et les sentiments de votre cœur m'assurent que vous n'avez pas besoin d'y être excité.
Le chevalier n'était pas un ingrat, du moins à cette époque; il se plaisait à remercier sa sœur de ses bontés et ses lettres étaient des diplômes de générosité qu'il lui envoyait :
A Strasbourg, ce 5 mars.
Si j'avais eu un moment à moi, ma chère sœur.
d54 LA DLGHLS.'^E DE FALLARY.
depuis que j'ai été renvoyé prisonnier sur ma parole, je vous aurais remercié plus loi des marques d'amilié que vous nfavez données pendant ma caplivilé; M°»' la duchesse de Saxe s*est employée pour moi avec bonté, j*en ai reçu plusieurs lettres les plus obligeantes et, si le pur hasard m'a redonné la liberté, ce n'esl pas manque d'attention de sa part. Elle me paraît avoir pour vous beaucoup d'amilié; il faut avoir autant de talents que vous en avez, pour plaire, pour conserver une conquête d'aussi vieille date et qui, par ricochet, est venue jusqu'à moi.
Vous avez sans doute reçu par elle la réponse à la lettre qu'elle m'envoya à Tabor, après m'avoir fait chercher inutilement, pendant l'espace de deux mois, dans l'armée de la reine de Hongrie; vous y aurez trouvé, en peu de mots, des témoignages sincères de ma reconnaissance; vous n'ignorez pas qu'en pareille situation, ces sortes de permissions d'écrire en France sont vues et corrigées de toute la nation germanique et que Ton ne peut traiter telle matière qu'en forme de compliment.
J'ai refusé dans ce moment-là l'offre que l'on m'a faite, de votre part, de recevoir de l'argent dans un besoin aussi pressant; j'avais alors à peu près ce qui pouvait m'étre nécessaire, mais,à mon arrivée au régiment, j'ai trouvé mon équipage si délabré que je me vois très embarrassé si je n'ai recours à vous.... Vous connaissez les secours que je. puis tirer du Bugey et de la plupart de mes parents, il est inutile de vous en dire davantage.
CHAPITKË IX. ibS
Adieu, ma chère sœur, je vous demande toujours la conlinualion de votre amitié et soyez persuadée que la mienne pour vous ne saurait changer.
Le chevalier d'Haraucourt.
Au camp de Spire, ce 7 novembre 1743.
Vauvray(0, après avoir lu la letlre que vous m*avez écrile, ma chère sœur, a consulté ses finances et ne les a pas trouvées en état de me remettre les 600 fr. ; il s'est retourné du côté de Caulet qui doit me les donner aujourd'hui et je vous en fais un sincère remerciement; ils sont venus fort à propos, les frais de campagne étant meurtriers pour la bourse d'un capitaine d'infanterie.
Belley, ce 2 février 1744.
Je vous remercie, ma chère sœur, de l'argent que vous m'avez envoyé;je sais depuis longtemps la ressource que l'on trouve dans la bonté de votre cœur, j'en ai ressenti souvent les effets. Jq ne me vois pas encore délivré définitivement des griffes de la reine de Hongrie et, si je réussis, ce sera à cause de vous
P.-S, — Mes tantes vous embrassent, celle de Bons me fait mourir de faimC?).
(1) C'était le frère du maître des requêtes.
(2) C'était une des sœurs de M»' d'Haraucourt, une demoiseUe Falcoz de la Blache, abbesse de Bons. — Ces lettres, comme presque toutes celles de ce volume, sont tirées des A rohives d* Hauesonville.
Quant au marquis d'Haraucourt, après quelques efforts, il écrivait tranquillement à la duchesse qu'il comptait sur elle pour s'occuper de son frère. C'était moins fatigant pour lui et plus sûr pour le chevalier.
Être veuve sans enfants et être écrasée par les charges de famille, voilà le lot de M*"* de Fallary pendant une moitié de son existence. C'est la raison principale qui lui fit rechercher une manière d'augmenter ses revenus dont le montant ne suffisait ni à satisfaire sa libéralité ni à soutenir son train obligatoire de femme de condition. En outre de son droit de méage, ses beaux-frères lui avaient rendu, après mille difficultés, les 75,000 livres de sa dot, et, depuis la mort du baron de Roise arrivée le 25 juillet 1737, elle luttait Code en main pour arracher à Béthune le remboursement de ses joyaux, l'augment de la fortune commune à elle et à son mari et une petite pension de viduité inscrite dans son contrat. Ce tournoi était judiciaire, c'est-à-dire éternel, il fallait trouver d'autres ressources. Spéculer? Impossible. Travailler? Fi. Écrire? Difficile. Jouer?.... elle joua, ou plutôt donna à jouer.
Cette résolution n'avait rien de l'héroïsme athénien, mais le jeu faisait vivre :
GBAPITRE IX. 157
Des chevaliers sans ordre et tant de demoiselles Qui sans le lansquenet et son produit caché De leur faible vertu feraient fort bon marché Et dont tous les hivers la cuisine se fonde Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.
( Régna rd : le Joueur,)
A partir de 1740, M™* de Fallary organisa chez elle des parties de pharaon, de biribi, de brelan perpétuel, de lansquenet, qui lui attirèrent le médiocre honneur de changer le nom de son salon en celui de tripot.
€ Un tripot, explique Mercier dans le Tableau de Paris, est accordé par protection à une femme de qualité pour rétablir sa fortune; tous frais faits, elle recueille quatre cents livres chaque séance, compte avec ses valets et partage avec ses protecteurs; on use pour dix louis de cartes, la ferme s'en trouve bien et Ton dit qu'il y a des choses qu'il faut tolérer. »
Cette esquisse pèche par une légèie exagération, exagération qui porte malheureusement sur le point le plus sensible : la recette. Elle était plus souvent au-dessous de 400 livres qu'au-dessus, et les habitués ne ressemblaient pas tous à l'intendant des finances Orry de Fulvy qui, dans une seule soirée, perdait 20,000 louis contre M. Houël, l'ancien beaufrère du Régent. En outre, les frais, quoique
réduits au strict nécessaire, nuisaient aux bénéfices.
Le matériel était simple; un tapis vert, quatre bougies et des caries pour le pharaon; un' tableau de toile cirée monté sur deux bâtons brisés chacun par un ressort, des jetons de couleur, des cuillers de buis et des petits paniers d'osier pour le biribi. Le personnel se composait d'un tailleur qui tenait les cartes, d'un croupier chargé de payer les gagnants (ce qui n'était pas pénible) et de faire payer les perdants (ce qui était plus difficile], et d'un rabatteur qu'on surnommait par dérision le docteur Gobelius. Le tailleur devait avoir des yeux jusqu'au bout des doigts, moyennant quoi il touchait deux louis par jour en plus d'un carrosse et d'un souper; la mode voulait qu'il fût choisi, comme le croupier, parmi les chevaliers.... de Saint- Louis! Quant à la maîtresse de maison, qu'on appelait tripotière, elle avait soin de s'entourer d'un essaim de jolies femmes, fleurs au bord du gouffre, sirènes intéressées dont les voix devaient se faire entendre au cachet (<).
(1) Le Colporteur, par M de Chevrier. Londres (1761). — Archives nationales, Y 9538.
GHAPITBE IX. I5d
Joli métier, pensera-t-on, que celui qu'exerçait la duchesse de Fallary ! Certes, mais elle n'était pas seule avec son déshonneur; une noble compagnie l'imitait et les rapports de police nous donnent les noms de ces femmes qui se plaisaient aux jeux de hasard après avoir épuisé ceux dé l'amour. C'étaient M"'* de Monasterolle, de Melfort, de Polignac, de Saint- Priest, de Gurzay, de Marchainville, de Nesle, de Bouteville. de Morvilliers, de Nayves, etc., qui ne faisaient, en somme, que suivre le déplorable exemple de l'hôtel de Gesvres et de l'hôtel de Soissons.
Cette industrie productive n'allait pas sans quelques désagréments. Parfois le lieutenant de police se fâchait, exilait à trente lieues de Paris une joueuse trop intempérante, puis, en cas de récidive, l'envoyait à Fort-l' Évoque; mais il avait à lutter contre les puissantes protections qui couvraient ces dames, et les précautions prises contre ses agents dont rapproche était signalée par un coup de sonnette que donnait un espion aux aguets (').
Lorsqu'en 1741, l'hôtel de Soissons eut clos ses portes par suite de la mort du prince de
(1) Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 10268, 11425, etc.
Carignan et que le duc de Gesvres eut aussi fermé son hôtel, le roi fît rendre une ordonnance interdisant les jeux de hasard chez qv^lque personne que ce fût. Les nobles joueuses dédaignèrent cet avertissement qui, selon elles, ne pouvait s'adresser qu'au commun, non à des personnes de qualité, et le temps leur donna raison. Vingt ans après nous les retrouverons encore en action.
a Ces femmes n'ont d'autre occupation que de donner à jouer, écrit M. de Chevrier dans son Colporteur; telles sont aujourd'hui la vicomtesse de P...., la marquise de M.... et Téternelle duchesse de Phal.... qui n'a plus pour elle qu'une table de pharaon et le souvenir des plaisirs qu'elle goûta avec le duc d'Orléans (*). »
Elle avait encore autre chose pour elle, la sympathie et l'amitié de bien des grands seigneurs qui fréquentaient son salon. Le duc
(1) Voilà l'avis de M. de Chevrier sur la duchesse: voici celai de Grimm sar M. de Chevrier : « Aussi détestable écri« vain que mauvais sujet, il a publié à Bruxelles ou à la Haye une rapsodie intitulée Le Colporteur^ et remplie de sottises et de satires contre les gens de tout état et de toute espèce. Cet exécrable ramas est vendu assez cher ici, parce qii*il se trouve toujours des oisifs qui aiment à, fouiller dans le< ordures. » [Correspondance littéraire de Grimiti,, t. HI.) Favart émet le même jugement dans ses Mémoires^ t. II.