‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 53 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de Gesvres, chez lequel s'étaient effondrées des fortunes, n'en était pas moins aimé , et ]^£tne (jg Fallary, avec sa psychologie maligne, connaissait le fond des caractères. Par ellemême elle savait que la chair est faible, par les autres, elle savait que Tàme l'est aussi. Il lui était loisible de juger tous les hommes égaux devant les cartes en voyant chez elle des généraux, des magistrats, des prélats amalgamés par la même passion.

Au jeu de brelan perdant ferme,

Un marquis dit à son voisin :

« Ce public mélangé renferme

Deux ou trois grecs, j'en suis certain. »

— « Ciel! deux ou trois grecs! » — « Plus, peut être! Et des grecs assez dangereux. »

— « Ah! que ne peut-on les connaître....

De façon à parier sur eux ! »

Et c'est au moment où la duchesse s'efforçait d'opérer la fortune aveugle, consolidait son cercle de relations folâtres, poursuivait ses liaisons de natures diverses, que sa mère, jyjmc d'Haraucourt, lui écrivait naïvement :

Belley, 21 mai (1742).

Je suis enchantée de la vie tranquille que vous menez à présent; votre jardin, délicieux, vous occupe agréablement, une sociélé de quatre personnes vous plait, vous vous couchez à minuit,

voilà, selon moi, une vie lissée de soie; mais je vous avoue que je voudrais un peu de jeux. J'ai vu un temps où vous aimiez le piquet et que vous le jouiez à merveille et très heureusement.

Le piquet était loin, envolé avec les jeux enfantins de Saint-André, les premiers succès de cour et les fêtes du Palais-Royal ! M™*' de Fallary y songeait parfois dans ses courts instants de mélancolie, lorsqu'une tristesse renfermait quelques jours chez elle faubourg Saint Honoré, où elle était venue s'installer en face Thôtel Duras. Le 13 décembre 1744, elle avait perdu une de ses parentes, et non des moindres, la duchesse de Ventadour, sa tante, la maman duchesse de Louis XV, bonne et charitable femme qui disparaissait à quatre-vingt-treize ans et que la raillerie populaire disait habiter Au bout du monde i^). Sur Tavis de M"™' d'Haraucourt qui regrettait « cette bonne parente », elle porta le deuil trois semaines.... et reprit avec un plaisir hàtif ses robes de couleur, ses plumes, ses dentelles, tentant de compenser par les agréments de la toilette ceux que le temps lui enlevait et n'ignorant pas que la

(1) Journal de Narhonne. — Anecdotes diverses des rè' gnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, Paris, 1790.

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femme devient vieille quand elle ne plaît plus.

Or elle avait besoin de charme, d'abord pour rassasier sa coquetterie innée, ensuite pour l'aider dans ses éternels conflits. Ses relations lui fournissaient bien certains appuis importants, mais sa superbe lui interdisait, comme jadis, la protection des gens en cour. A son point de vue, le roi de France s'abaissait en jetant les yeux sur une favorite sortie de rien et elle n'avait pas assez de mépris pour une Poisson, elle une d'Haraucourt. Ce nom-là sonnait certes mieux que l'autre, sans avoir plus de valeur nobiliaire. Pauvre duchesse! son dé. dain ne cachait-il pas une source de jalousie?

Cette attitude vis-à-vis de M""" de Pompadour lui aliéna toute la coterie de celle-ci, y compris Pàris-Duverney. Pourtant le financier était son compatriote et, de plus, un allié des siens, M"* Gaillard de Beaumanoir, sa nièce, ayant épousé le vicomte de la Blache. Après avoir été détesté, il était alors peu aimé; on l'accusait de malversations, de spéculations sur la misère publique et, lorsqu'il se plaignait d'être soupçonné, M. de Puysieux lui disait : « Aie! aie ! quand le vent souffle un peu fort, les girouettes font du bruit ! »

M™' de Fallary n'était pas de nature à être

arrêtée par ces détails, si cet homme eût été de ses amis ; mais elle se déclarait son ennemie et, par une logique éminemment féminine, tenait à se venger de lui. II ne fallait pas songer aux actes, c'est la parole qu'elle employa.

Les gens qui la connurent assurent qu'elle s'en servait à outrance, l'appuyant d'une verve mordante et d'un esprit exempt de toute banalité. De même que, dans les mines, les pépites d'or sont mélangées à des matières inutiles, de même se trouvaient toujours des choses brillantes dans ses phrases. D'un coup d'œil, elle jugeait le ridicule ou le grotesque de la vie et le logeait immédiatement dans un compartiment libre de sa cervelle hospitalière. Les idées noires de ses auditeurs fondaient au feu de son verbiage piquant qu'on n'osait lui reprocher, car la médisance est le défaut des gens d'esprit.

Connaissant la puissance et le résultat de la conversation, elle aimait dire avec la vicomtesse d'Houdetot :

Craignez ce charme suborneur,

C'est un appas funeste ; L'oreille est le chemin du cœur

Et le cœur Test du reste.

Un des hommes qu'elle enchaîna plus par

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son commerce verbal que par un autre fut celui qu'on appela d'abord l'abbé de Guéméné et qui, sous la Régence, devint archevêque de Reims, le prince Armand-Jules de Rohan.

Peu de temps après avoir sacré Louis XV dans sa cathédrale, le malheureux prélat avait été frappé d'une maladie de nerfs qui lui rendait la marche fort difficile et avait fini par l'en priver. Quand il siégeait au Parlement en tant que premier pair ecclésiastique, on l'apportait à sa place et jamais la Faculté ne put améliorer son état, à Texception d'un nommé Cigogne, espèce de médecin-chimiste, ancien soldat aux gardes, qui le soulageait et le faisait vivre par des remèdes et des secrets à lui i^\ Il avait fini par abandonner peu à peu son diocèse à ses vicaires généraux et passait une partie de son existence à Paris, dans son hôtel de la rue de l'Université ou dans un cercle restreint qui tâchait de lui faire oublier ses misères.

Le conseiller Menin va nous montrer, dans son Pot'Poury, quelles étaient les relations du prince de Rohan et de la duchesse de Fallary (') :

(1) Saint-Simon, t. XIX. — Dtic de Luynes, t. VHI et XI.

(2) Bibliothèque de la ville de Paris : Pot-Poury de Menin, ms. 29388. — Ce manuscrit a été analysé par M. Paul

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« On reproche à Mgr l'archevêque de Reims d'admettre chez lui des femmes marquées au coin de la galanterie. Mais étant comme il est continuellement dans les souffrances, il est naturel d'avoir quelqu'un qui le réjouit et qui Tamuse.

« C'est dans cet esprit et pour n'être pas livré à son mal qu'il sort assez souvent pour aller chez la duchesse de Phahiris, où il me mène souvent avec lui passer une heure ou deux.

Cette dame, qui aime beaucoup à voir et à entendre parler de tout, et donner à tout ce qu'elle dit ou raconte une tournure singulière et fort agréable, Tamuse infiniment et le fait rire au moment même de ses douleurs et de ses convulsions de nerfs, et il n'en sort jamais qu'il ne se trouve moins souflrant qu'il n'était lorsqu'il y est entré.... Il est vrai que cette femme abuse sans cesse de la facilité qu'elle a de parler, en déchirant habilement et à tort et à travers tout le monde Sa langue est celle d'un aspic ou du diable. »

Un peu plus loin, le même auteur nous donne un aperçu des choses bizarres que lui racontait son interlocutrice :

d'Estrée, en une intéressante étude parue dans les Souvenirs et Mémoires publiés par Bonnefon, janvier-juin 1900.

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