CHAPITRE X
créanciers se présentèrent en troupe compacte.
M""* de Fallary avait une telle habitude de cette espèce qu'elle n'éprouva pas le moindre étonnement; sa passion tracassière trouva au contraire à se manifester. Aussitôt le décès, elle eut le plaisir de faire opposition en réclamant à la succession : un lit de damas cramoisi, une pièce de damas blanc des Indes, une bague, une tabatière, un grand tableau de fleurs, un autre figurant une chienne barbette, son portrait où elle est représentée en Gérés (0, des livres, des meubles, etc., tous objets lui appartenant qu'elle avait prêtés au défunt. On vendit le reste des dépouilles du pauvre la Figarède, depuis son vis-à-vis bleu en velours d'Utrecht jusqu'au portrait de l'archevêque de Reims qui ornait sa chambre à coucher, y compris ses biens en Languedoc, et le produit fut si modeste en comparaison des dettes, que M™* de la Figarède et sa fille, M™* de Gévaudan, renoncèrent à l'héritage C2),
Bien que le conseiller disparu n'eût pas succombé à la tâche, son aide avait été d'une
(1) C'est le portrait dont la reproduction est en tête de ce volume.
(2) Élude de M* Durant des AulnoiSf notaire à Paris.
grande utilité à la processive duchesse, qui bataillait contre les Béthune, les Chaulnes et contre ses propres frères. Aux fleurs dont ils la couvraient, ainsi qu'on Ta vu plus haut, avait succédé le papier timbré.
Ils vivaient tous deux à Saint-André-de- Briord, retirés du monde après fortune peu faite. Le chevalier avait quitté le régiment comme commandant, en 1750, et Taîné avait vu, cinq ans plus tard, son faux ménage détruit par la disparition de M™* de la Meilleraye qui portait alors le titre de duchesse de Mazarin. Faux ménage n'est pas exact en Toccurrence, car le duc était mort en 1738 et la rumeur publique prétendait que le marquis d'Haraucourt avait aussitôt épousé la veuve en cachette. Ce qui est certain, c'est qu'en mourant celle-ci lui laissa, par testament, 5,000 livres de vaisselle et deux chevaux (*), souvenir agréable pour un ami, mais bien maigre pour un époux.
La vieille M""** d'Haraucourt était persuadée du mariage de son fils sans en tirer plus de vanité qu'il n'en tirait de profit. Elle correspondait ainsi avec sa fille à ce sujet :
(1) Duc de LiiyneSy t. XIV.
CHAPirRË X. 181
Saint-André, 21 mars 1756.
....Voilà le marquis bien refait d'avoir passé sa jeunesse et manqué sa fortune que vous lui aviez tracée auprès de cette bète de Mazarin.
Saint-André, 17 juillet 1756.
....La Mazarin a eu beau cacher son mariage au public et surtout à sa famille avec le marquis et ne lui donner que le pitoyable legs que vous savez, dont je suis honteuse comme vous, mais je suis persuadée que, de la main à la main, il en a eu incognito quelque somme; en tout cas, c'était son parent, le duc de Ventadour, son grand-père étant parent de feu ma mère, très proche.
Saint-André, 14 août 1756.
....Je trouve le marquis bien changé, comme tout le monde; je crains qu'il ne se ressente d'avoir passé sa jeunesse et manqué sa fortune auprès de la Mazarin par le maudit fruit qu'il en a tiré. Il ne m'a jamais dit qu'il fût marié avec elle, mais, souvent, il lui échappe de dire : chez moi, en conversation.
Les cadeaux de M"** de Mazarin et les hasards de la guerre n'avaient pas augmenté de façon sensible la fortune des deux frères. En 4752, ils eurent Tidée saugrenue de demander à leur mère, qui habitait tranquillement avec eux à Saint-André, la reddition des comptes de la succession de leur père décédé quarantesix ans auparavant ! La vieille femme n'avait
jamais eu qlie des notions d'ordre assez vagues, aussi la requête de ses fils ne servit qu'à jeter le trouble dans un intérieur paisible, empoisonner les jours d'une aïeule, brouiller les frères et la sœur et à n'apporter aucune amélioration dans leur état financier.
A peine la demande formulée, la duchesse de Fallary réclama sa part d'héritage, que ses frères essayèrent aussitôt de lui subtiliser avec une désinvolture sans pareille. C'était leur manière de répondre à ses bontés passées. Elle fut indignée et commença aussitôt contre eux des procès où ils n'eurent pas toujours le beau rôle.
Leurs faits et gestes lui étaient connus par sa mère qui, de Saint-André, la tenait fidèlement au courant et se félicitait de pouvoir payer ainsi les cadeaux répétés que lui faisait sa fille. C'étaient des nippes, de l'argent, des dentelles, des pots de rouge et particulièrement des flacons d'élixir de Garus dont M'"* d'Haraucourt faisait une grande consommation pour maintenir sa santé (U. Deux ou trois fois par mois»
(1) Cet élixir était une teinture composée de safran, de muscade, do cannelle, d'aloès, etc., additionnée de sirop de capillaire et colorée avec du caramel. L'épicier Garus se borna à rajeunir Vélixii' de propriété inventé au xvi* siècle