‹ La Duchesse de MazarinChapitre 10 sur 14 · TOMB II · texte numérisé non relu

TOMB II

i;agné tous les cœors par les sédaeiions de toute espèce attachées à sa personne , Hortense ne put s'empêcher de verser des larmes, et dès lors elle se promit intérieurement que, quoi qnll pâi arriver , jamais elle ne vivrait sous le même toit que le duc de Mazarin.

Son premier soin , en prenant possession de son nouvel asile , fut de prier M. Colbert d'offrir ses remerciments au roi pour sa médiation à laquelle elle renonçait, et de lui annoncer en même temps Tintentionoù elle était de poursui* vre le jugement de Tinsiance qu'elle avait enga-^ gée contre son mari en séparation de corps et de biens. L'affaire fut déférée à la troisième chambre des enquêies , presque toute composée , dit Hortense dans le livre que nous avons déjà cité , de jeunes gens fort raisonnables. Le fait est que les robins n'échappèrent pas plus que les nonnes à cette irrésistible fascination que la duchesse exerçait sur tous ceux qui rapprochaient. Toutes les préventions qu'on leur avait inspirées contre elle cédèrent à quelques regards de ses beaux yeux , à quelques-unes de ses douces paroles. Chargés de lui faire subir des interrogatoires , c'étaient eux qui devenaient en quelque sorte ses justiciables et qui attendaient qu'elle datgni^t

leur parler. C'était à qui d'entre eux lui ferait agréer aea offres de service , et , rentrés en leur logis, ils n'avaient point d'autre conversation que les perfections incomparables de madame la duchesse de Mazarin , ajoutant que le duc était un jaloux , tout à fait indigne de posséder un pareil trésor. Hortense eut un arrêt comme elle le voulait , par lequel il fut décidé qu'elle irait demeurer au palais Mazarin , et que M. le duc resterait à l'Arsenal , en attendant qu'il fût statué, au fond et en dernier ressort, surlasépa-i ration de corps et de biens.

Avec quels transports de joie elle quitta le cou^ vent de la Bastille, après un séjour de trois mois \ C'est que tout ce qui , dans l'abbaye de Chelles, Tavait aidée à supporter la vie monotone du cloitre, lui avait tnanqué dans ce nouveau couvent. Les religieuses, gagnées par les moines, qui commen-^ çaient à devenir l'entourage habituel de M. de Mazarin , s'étaient étudiées à lui faire endurer toutes sortes de persécutions, prétendant même Tassujeltir à l'observance de leur règle , comme si elle eût été liée par des vœux. Sous prétexte de lui faire compagnie, on la gardait à vue ainsi qu'une criminelle. Il est vrai que, toujours pleine d'étourderie et d'inconséquence, jusque dans les

circonstances les plus solennelles de sa vie, elle se vengea plus d^une fois de ses geôlières par de francs tours de page. C'est ainsi qu*ellese prome* naît tout le jour dans leclôttreetdansles jardins, et qu'au moment où Ton s'y attendait le moins « légère comme une biche, elle s'élançait et défiait à la course sa fidèle camériste ; elle eut ainsi bientôt mis tout le couvent sur les dents, et plusieurs religieuses se démirent le pied à vouloir la suivre. On dit même qu'un jour où on lui avait refusé de l'eau pour se laver les pieds, sous prétexte que ce genre d'ablution était contraire à la règle, elle fit répandre de l'encre dans les bénitiers, et que la nuit elle parcourut les dortoirs avec sa complice habituelle, en criant : c Tayaut ! tayaut ! s et en faisant aboyer deux petites chiennes, ses compagnes de captivité. Insoucieuse jeune femme, elle oubliait, dans ces folies presque enfantines, un passé qui , pourtant, quelque triste qu'il eût pu être , n'était rien encore en comparaison des malheurs que lui réservait l'avenir I

H y a dans la tragédie de Marie Sluarl , de Schiller, une scène qui nous a toujours causé une impression profonde ; c'est celle où l'infortunée reine d'Ecosse, longtemps prisonnière entre le»

marailles d'une forteresse, obtient enfin ia permission d^aller se promener dans le parc royal de Fotheringay. Avec quelle allégresse elle parcourt, suivie de sa bonne Kennedy, les vertes allées du parc! comme elle s'enivre amoureusement de cet air libre et pur qui vient inonder sa poitrine ! Avec quelle poétique reconnaissance elle salue tous ces riants aspects de la nature dont elle était sevrée depuis si longtemps, le ruisseau qui murmure , le nuage qui passe dans le ciel , Toiseau qui chante sous la feuillée ! Ennuis , douleurs, outrages, elle a tout oublié, et pourtant déjà retentissent dans le lointain des bois les sons des trompes de chasse qui annoncent la venue de sa cruelle ennemie, la reine Elisabeth d'Angleterre. Hortense Mancini, dans laquelle on retrouve plus d^un trait légèrement afiaibU de cette grande figure historique de Marie Stuart, dut, à coup sûr, éprouver tous ces sentiments , lorsque, par une belle journée du printemps de 1668, il lui fut donné de quitter enfin son triste couvent de Sainte-Marie-de-la-Bastille et ses geôlières embéguinées, pour rentrer libre et souveraine dans ce palais où elle avait si longtemps vécu en esclave. Mais, comme la reine d'Ecosse , elle ne voyait

non plus .tout ce qu'il y avait d'embûches

cachées soas cette faveur inespérée du sort.

Lorsque, accompagnée de sa fidèle Nanon, elle rentra triomphalement dans le palais de son oncle, elle remarqua que cette fille, un moment auparavant rieuse et folle comme sa maltresse , était tout à coup devenue fort pâle.

c Bon pieu! qu'as-tu donc, ma bonne Nanon?

lui dit-elle toute surprise.

— Madame , répondit la fille de chambre à voix basse, n^avez-vous pas vu tout à Theure en face de nous une méchante vinaigrette arrêtée non loin de la porte du palais?

— Oui, je m'en souviens en effet , reprit la duchesse.

— Eh bien ! madame , lorsque le carrosse a tourné pour entrer sous le portail, j'ai vu derrière les glaces de cette, vinaigrette une tête qui nous regardait d'un air lugubre à la fois et railleur, et devinez qui j'ai reconnu ? M. le duc en personne.

— Tu es folle, Nanon ; c'est la peur que tu en as qui t'a fait imaginer cela. D'ailleurs, que nous fait M. le duc à présent? Je' ne le crains pins; j'ai gagné mon procès.

— Oui, devant lesblondins de la chambre des enquêtes, mais pas encore devant les barbons de la grand'chambre. .

— Oh! nous viendrons bien à bout de ceuxlà aussi.

-- Dieu le veuille, madame ! i

Cet incident n'eut point d'autre suile ; mais le soir, en se couchant, Hortense ayant aperçu en face de son lit un grand portrait en pied qui représentait le duc de Mazarin en costume de guerre, ce que Nanon lui avait dit dans la journée lui revint à la mémoire, et elle commanda à ses femmes d'enlever sur-le-champ ce portrait, parce qu'il lui faisait peur.

f Plus de Mazarin ! plus de Mazarin ! répétât-elle à plusieurs reprises, rajeunissant ainsi une vieille locution fort en usage du temps de la Fronde; maintenant je veui chanter, danser, rire et jouer à colin-maillard toute la journée et toute la nuit , si tel est mon bon plaisir, et personne n'y trouvera plus à redire.

En cela elle se trompait étrangement , et elle put bientôt en acquérir la preuve. Tant qu'on l'avait sue enfermée dans un couvent , toutes les s;ympathies de la cour lui avaient été acquises ; mais, du moment où elle en fut sortie, du moment où elle put ressaisir ce sceptre de l'élégance et de la beauté qu'elle avait laissé échapper de ses mains, toute la pitié que son sort avait inspirée se

changea en envie,et ses actions les plus innocente» lui furent imputées à crime; on alla même jusqu*» évoquer , avec grand scandale , le souvenir des étourderies dont elle s'était rendue coupable au couvent de Sainte-Marie-de-la-Bastille. Dans son ardent désir d'êire débarrassée d'un joug peut-être tyrannique, mais jusqu'à un certain point légitime, Hortense n'avait point assez calculé combien est fausse la position d'une jeune femme séparée de son mari. Elle s'en aperçut à l'accueil froid et plein de réserve qu'elle reçut en tous lieux. Les femmes craignaient de se compromettre en la fréquentant. On n'osait point refuser ses visites , à cause du haut rang qu'elle tenait à la cour , mais on les évitait le plus possible. D'un autre côté ^ les hommes, enhardis par les difficultés même de sa position, se croyaient en droit de lui faire entendre un langage qui la couvrait de confusion , et il n'était pas de roi du bel air, même parmi les moins huppés, qui ne se crût en droit de se déclarer son poursuivant d'amour. Des duels s'ensuivirent, entre autres celui de M. de Courcelles avec Cavoye, et bien que la jeune duchesse y demeurât complètement étrangère , on ne manqua pas de les attribuer à son infernale coquetterie, en disant qu'il ne tiendrait pas à elle qu'elle n'en fît

forger bien d'antres. Il y a plus : an de ses valets de chambre ayant été dangereusement blessé par des bretteurs avec lesquels il s'était pris de querelle, on répandit charitablement le bruit que ce garçon était dans la confidence de la duchesse de Hazarin, qui, en ayant abusé, avait trouvé bon de le faire assassiner pour prévenir ses indiscrétions.

Tous ces méchants propos parvinrent aux oreilles du roi si bien qu'Hortense jugea devoir solliciter une audience de Sa Majesté, afin de supplier Louis XIV , au nom de TafTection qu'il lui avait toujours témoignée , de lui venir en aide , et d'opposer son témoignage à toutes les calomnies répandues contre elle. Elle se rendit à Saint- Germain en compagnie de sa sœur, madame la comtesse de Soissons, surintendante de la maison de la reine.

« Sire, s'écria en entrant la snrintendante , je vous amène cette belle criminelle dont on dit tant de maux.

c Je n'en ai jamais rien cru, » répondit le roi.

Mais, soit qu'il pensât tout le contraire de ce qu'il disait , soit plutôt qu'il ne pardonnât pas à Hortense d'avoir en dernier lieu renoncé à sa médiation j ces paroles furent prononcées d'un ton si froid et si éloigné même de sa politesse liabi-

tuelle, qoe la duobeue sentit les iarmes lui venir Skn\ yenx. Un moment après, le roi ajouta fort légèrement : i

< Au surplus, on ne peut empêcher le monde déparier. >

Làvdessus il se mit à causer avec madame de Soissons d*un divertissement qu'il projetait de donner à Versailles , mais sans faire' la imoindre attention à madame de Mazarin. La malheureuse jeune femme, le désespoir dans le cceur , n^eut pas la force de prononcer une parole. Pàle^ trein< blante , elle s'inclina devant le roi « qui la salua d^un air assez distrait , et elle revint précipitamment à Paris, où elle ne fut pas plus t6t rentrée dans ses appartements , qu'elle se laissa tomber dans un fauteuil en pleurant à chaudes larmes.

Il y avait déjà quelque temps qu'elle était dans celte situation, lorsqu'elle sentit qu'on lui baisait (es mains avec effusion^ et, à travers les larmes qui lui voilaient les yeux, elle aperçut à genoux devant elle la blonde et gentille Nanon , sa camériste.

€ Ah ! ma pauvre Nanon, s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse,^

— Hélas ! madame, ma bonne maîtresse, reprit tristement la jeune fille, il faut le croire, puisque

V008 le dîtes; mais, pour Tamour de Dieu, ne pleurez pas ainsi. Sans cela, je vais pleurer avec vous, car j'ai déjà bien de la peine à me retenir.

— Tu as raison , Nanon, car cela ne m'avance à rien de me désoler ainsi , je le sais bien ; mais que veux-iu ? c'est plus fort que moi.

—Tenez, madame la duchesse, ajouta la fille de chambre en portant la main à la poche de son tablier , voici deux lettres qui sont arrivées pour vous pendant que vous étiez à Saint-Germain.

Voulez -vous les lire! Cela vous distraira un peu.

— Que m'importent ces lettres , Nanon ? Je n'ai plus de goi^t à rien.

— H y en a une qu'a apportée le courrier de M. le duc de Nevers.

— Eh bien I décacheté cette lettre et lis-la moi, car je n'ai pas la force de le faire.

— C'est qu'en vérité..* madame... je ne sais si je dois...

— Tu sais bien, Nanon , que tu es ma confidente, et que je n'ai pas de secrets pour toi ; fais ce que je le dis. >

Nanon, toujours agenouillée devant sa jeune maltresf e, se mit en devoir de lui obéir, et voici

ce qu^elie lut à haute et intelligible voix :

Toos de toot ronivers oniqoe eo votre e»pèce« Plus belle qae Vénas, plus chaste que Lncrèce...

Horlense ne put réprimer un léger sourire.

c Qu'est-ce? s'écria naïvement la fille de chambre en sin 1er rompant.

— Oh I rien, dit la duchesse, je m^aperçois qae mon frère devient décidément un bel esprit^ carr il ment et il écrit en vers. >

Hortense aurait pu ajouter : en vers asseï mauvais. Manon continua sa lecture, qui ne laissa pas de durer quelque temps , car la lettre était fort longue. Voici un passage de cette lettre qui ne pouvait manquer d'exciter au plus haut point Tattenlion d'Hortense :

Vous saarex cepeDdant que voire cher éponx

S'informe à tout le monde incessamment de voas...

Il dit qu'il n'est ni roi , reine, empereur, ni pape

Qui puisse l'empêcher qu'un jour il ne vous happe.

Polastron s'est offert â l'exécution

D'une si téméraire et perfide action.

Pour moi , je vous couscille , en ce besoin extrême ,

D'implorer de Louis l'autorité suprême ;

Qu'il serve de bouclier A ce noir attentat

Qu'a formé contre vous un époux trop ingrat.

Ici la duchesse interrompit sa lectrice :

< Le roi « dit-elle en hochant tristement la téle ; le roi ! Hélas ! je le croyais aussi, qull aurait pitié de moi, mais il n'y a plus rien à espérer de lui maintenant. Il fait cause commune avec mes ennemis. Ah ! je suis perdue , perdue sans ressource. >

Et elle se remit à pleurer. Lorsque la lettre de M. le duc de Nevers fut terminée, Nanon murmura timidement :

c Madame la duchesse , vous plait-il que je lise à présent l'autre lettre ?

— Fais ce que tu voudras,» répondit Hortense,

Mais déjà Nanon avait décacheté le second message, et elle lisait ce qui suit :

< Rome, Ici «<" mai 1668. »

A ce seul nom , Hortense tressaillit :

4 Une lettre de Rome! s'écria-t-elle avec impétuosité , une lettre de ma sœur , la connétable ! Ah I c'est par celle-là, Nanon, qu'il fallait commencer. Lis, lis bieq vite 1 1 Voici comment étai t conçu ce nouveau message :

c II est donc vrai. Crêpa, que ces liens qui te pesaient si cruellement , la justice t'a permis de les rompre. Ohl je sais quelqu'un que cette nouvelle a rempli de joie, quelqu'un qui a failli

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en devenir fou. Quant à wtou chète sœar, j^ai été k'en benreuse d'apprendre que tu étais enfin rendue à la liberté, à ta famille, à tes amis. Marintenant , rien ne doit plus s'opposer k rexécotîon de ce charmant projet dont tu m'as entrelenye mainte fois dans tes lettres. Nous l'attendons^ M. le connétable, moi et une antre personne, ou platôt il faut que je te fasse part d'une résolsiioli que nous avons formée , c'est d'aller aa-devaal de toi, tous les trois, jusqu'à Milan. La saison est on ne peut plus favorable. Un mot de toi , ma belle Crêpa , et nous nous mettons en route... •

En proie à une émotion dont il est facile de se rendre compte , Hortense n'eut pas la patience d'écouter davantage sa lectrice, et, lui arrsrchant te précieux message avec une vivacité presque fiévreuse :

c Donne, donne, dit^elle ; maintenant, je lirai bien toute seule. Aussi bien te lis trop lentement* i

Quelque promptitude qu'elle apportât ellemême dans Taccom plissement de cette tâche, elle n'avait pas encore achevé sa lecture, lorsque l'a porte de la chambre s'onvrit tout à coup avec violence, et M. le dnc de Nevers entra. Il sem* blait fort troublé. Dès q»e Nanon se fut retirée :

. f AloB Dioti , mon frère , dit la doèheMe , que se pa«se*t-H dooc?

- — Hélas ! ma sœor, répondit le duc, je viens voua annoncer une bien fâcheuse nouvelle, mais j^ai cru devoir voua y préparer afin que vont voyiez d'avance ce qu'il vous reste à faire. Je viens d^apprendre, par une voie secrète mais sûre, que M. de Mazarin est maître de la grand'chambre, où sa cabale est toute-puissainte. Tous les conseillers, sans exception, sont contre vous. L'ar-r rôt sera rendu cette semaine, et vous savez qu'il est irrévocable. La sentence des premiers jnges doit être réformée; et vous allez être condamnée à retourner vivre avec votre mari.

— ciel ! s*écria Hortense ; ainsi la mesure est donc comblée ! le roi, la cour, le parlement , tout m'abandonne , tout se tourne contre moi. Que faire ? Mon Dieu , que faire ? mon frère f TOUS qui avez toujours été si bon pour moi et si secourable, ne m'abandonnez pas.

•*— Écoutez , ma sœur , reprit le duc , vous pouvez compter sur moi et sur Taide de mes amis ; mais je ne dois pas vous laisser ignorer tout ce qu^il y a de difficile dans votre situation. Bien qu'absent de ce palais , M. de Mazarin a toujours Vœil sur vous. Les espions dont il vous a entou-*

rée lui rendent compte de toutes vos déonrches, et , si vous tentiez de fuir, il a pour lui les lois du royaume qui lui permettent de vous faire appréhender au corps partout où Ton vous rencontrera. Craignez tout de sa jalousie et même de sa vengeance ; songez que, fort de Tappui du roi, il peut , si V4)us lui donnez de nouveaux sujets de plainte , vous raifermer dans un de ses châteaux y et qu^alors il me serait même interdit de vous voir, tandis qu'en acceptant votre sort avec douceur et résignation, peut-être vous est-il permis d'espérer de meilleurs jours. >

En entendant son frère parler ainsi, Hortense demeura quelques instants comme perdue dans ses réflexions ; puis , lui tendant la main :

c Merci , dit-elle , de Tavis que vous êtes venu me donner, ainsi que de vos sages conseils. Il se fait tard. Laissez-moi me recueillir on peu. J'ai besoin de réfléchir sur tout ce qui m'arrive avant de prendre une résolution. Quelle qu'elle puisse être , je vous la ferai savoir demain matin, i

Le duc de Nevers baisa sa sœur au front , et , l'ayant engagée à prendre courage , il sortit. Dès qu'il se fut retiré , Hortense se laissa tomber à genoux sur le plancher de la chambre.

< Bfon Dieu , dit-eile , si j*ai été parfois légère et coquette ^ vous me punissez bien cruellement , et pourtant j'atteste votre saint nom que jusqu'à ce jour je n*aî point trahi mes devoirs d'épouse. Mon Dieu « lorsque tous me délaissent , que votre main me soutienne au bord de Tabime où il me semble que je vais tomber. Éloignez de moi les tentations qui m'assiègent , car je sens que « si vous ne me venez en aide , je vais devenir coupable. >

£n même temps , elle se pencha vers une table sur laquelle elle aperçut un livre d'heures * afin de chercher dans les oraisons consacrées par rÉglise la force qui lui manquait et de pieux encouragements contre les suggestions du malin . Par un malheureux hasard , la lettre de sa sœur la connétable , cette lettre qu'elle n'avait pas eu le temps d'achever, avait été déposée par elle auprès du livre d'heures, et tomba sur le plancher. Gomme elle la ramassait , un petit papier plié s'en échappa. Agitée par un instinctif pressentiment, elle sentit son cœur battre avec violence , et d'une main tremblante elle déplia ce papier. Une boucle des plus beaux cheveux blonds qu'il soit possible d'imaginer s'y trouvait contenue , et sur le papier étaient écrits ces seuls mots tracés avec

da «ang au lieu d^ncre : « Le temps H Hcr^ iêiue. I

La duchesae gentil je ne sais quelle chaleur lai monter au visage , et , après s'être assurée par un regard furtif que nul ne pouvait Taper^^evoir, elle déposa à la fois sur la boucle de cheveux et sur le billet un baiser brûlant , un baiser où elle avait concentré en quelque sorte tous ses souvenirs et toutes ses espérances ; puis , entr^uuvrant le corsage de sa robe , elle plaça sur son cœur le billet et la boucle de cheveux. Ce soir^là , elle ne pria pas davantage.

Le lendemain matin , un valet de chambre , gagné par les soins de Nanon, partait pour Rome, en courrier, avec deux messages de la duchesse, Tun fort détaillé desliné à la connétable Colonna, l'autre fort court, adressé à don Alonzo de Lara. Ce second message contenait , en échange de la boucle de cheveux blonds , une boucle de cheveux noirs avec ces simples mois : % De la part éTHortenee. i

A quelques jonrsdelà, le mercredi 1 5 juin 1 668, a la nuit tombante ^ un carrosse à six chevaux sortit du palais Maxarin. Deux charmants jeunes garçons en costume de voyage en occupaient Tintéfieur* Bien que tous deux aii^ciassent de se

donner un air dégagé, Texprea^îon de iear physionomie accusait les plu» vives appréhensipna ; on eût dit deuii écoliers de haut parage échappés des mains de leur gouverneur. Est-il besoin d'ajou* ter que Fun de ces écoliers avait nom Horlense , et Tautre Nanon ?

An moment où le carrosse allait passer la porte Saint-Antoine , Hortense poussa un cri. Elle venait de s'apercevoir que, dans son trouble , elle avait oublié une cassette qui contenait toutes ses ressources ; à savoir, ses pierreries et tout Tor qu'elle avait pu ramasser. Que faire? Comme, haletante , éperdue , elle venait de donner Tordre d'arrêter les chevaux, une voix qu'elle reconnut sans peine , une voix qui retentit à son oreille comme la trompette de Tarchange au jour du jugement dernier, cria à peu de dislance ;

« Place ! place donc, maroufles que vous êtes! ISe voyez-vous pas que vous barrez le passage au carrosse de monseigneur le grand maître de Tar-

lillerie? »

C'était en efiet le duc de Mazarin qui revenait du château de Yincennes et rentrait souper à l'Arsenal. Hortense sentit une sueur froide inonder tout son corps, et se renfonça vivement dans son carrosse , mais pas assez vite pour qu'à la

laeur des flaiid>eaux que portaient les Vaquais dir duc , elle n*eôt pas aperçu distinctement à la portière la figure pâle et presque monacale de M. de Mazarin , qui avait avancé la léte pour voir ce dont il s'agissait.

Le duc tressaillit.

f Polastron , s'écria-l-îl d'une voix étouffée, n'avez-vous pas vu , comme mol , à la portière de ce carrosse?...

— Qui donc , monseigneur?

— €*est qu'il m*a semblé reconfiattre... madame de Mazarin. Voyez donc ce qu'il en est. Un carrosse à six chevaux qui sort de Paris à pareille heure ; c'est chose suspecte. >

Il y avait tout au f^lus, en ce moment, une toise de distance entre les deux carrosses. Polas» tron se pencha en avant de manière à pouvoir

plonger ses regards dans Tintérieur de la voiture qui emportait Hortense, Cet examen dura peut-* être dix secondes : pour les deux fugitives , ce furent dix mortelles angoisses.

c Monseigneur, dit Polastron , c'est quelque hallucination de votre cerveau , sans cesse préoc-^ cupé d'un seul objet. Il n'y a dans ce carrosse que deux jeunes gens qui ont Tair fort occupés à causer ensemble , ce qui fait que je n'ai pu dis-* tinguer leurs visages , qu'ils ont tournés l'un vers l'autre. Au surplus , le carrosse n'est point à vos armes, comme le serait naturellement celui de madame la duchesse ; il est aux armes de la maison de Rohan , et je gage que c'est le chevalier qui s'en va faire quelque partie de débauche à sa maison des champs. Aussi bien , j'aperçois , monté derrière, certain vaurien nommé I^arcisse , l'un de ses valets de chambre , et qu'on dit être son âme damnée*

•^ M«jrci , Polastron , s'écria le duc en reprenant haleine , j'étais fou. >

Sur ces entrefaites , le carrosse de M« de Mazarin , qui avait été forcé de s'arrêter, se remit en mouvement, et, cinq Hiinute» après, ie ^oc était rentré à l'Arsenal,

f Bonté céleste ! s'écria-t-il en mettant pied

à lerre » comment ai-je pa m^iinaginer que j'afais VII la duchesse, puisqu^on m^a rendu compté qu'elle devait pasêcr touie cette journée à Saint- Germain , chez sa soeur la surtntendanie ? Oh ! je suis tranquille , maintenant « bien tranquille ; dViUeurs, c'est demain que la grand'chambre doit rendre son arrêt ; c'est demain , Polaslron » que je rentre dans tous mes droits ! Oh 1 Polaslron ) foin des soupçons et de soucis ! demain , j^emmène Hortense à TArsenal ; après-demain « nous partons pour mon château de La Me'rlleraye^ et bieo adroit sera celui qui pourra désormais parvenir jusqu'à elle sans ma permission. C'est qu'Hortense est si belle , voyez-vous , Polastron ^ c^estque je l'aime tant! Oh! pourvu que le ciel n'aille pas m^en punir ! car, je puis voua dire cela en confidence, bien que ce soit un énorme péché, je crois que j'aime encore plus Hortense que le bon Dieu.

— Le fait est , dit Polastron, que madaïae la duchesse est d'une grande beauté.

— Heureusement, reprit le duc, mon cda-* feasèur m'a dit qu'il n'était psts de fautes, si grosses qu'elles fussent , qu'on ne pût racheter à force d'aumôiiea et de pénitences , d'aumônes surtout. 9

Sur ces entrefaites, on vint avertir le dac qoe le aouper était servi.

< Ne devrais-je point jeûner ce soir, dit Armand , poar remercier Diea de la grâce qa*il doit me faire demain?

— Comme il vous plaira , monseigneur, répondit Polastron.

— Jeûnons donc de compagnie , reprit le duc. >

. A celte proposition , le capitaine des gardes fit une forte laide grimace.

< Monseigneur, balbutia-t-il , c^est que Tair du bois de Vincennes m'a ouvert singulièrement Fappétit , et s'il vous était indifférent de jeûner ce soir, tout seul...

— Homme de peu de foi , interrompit le duc , vous ne savez pas combien de pécbés vous pourriez racheter ainsi ; mais , puisque vous refusez , il faut bien que je suive ce soir votre mauvais exemple , et je vais souper en votre compagnie. Nous boirons à messieurs de la grand^cbambre qui me donnent gain de cause , et au retour de la brebis égarée dans le bercail. Allons , à table ! à table! »

Nous épargnerons au lecteur le détail de la conversation moitié mystique, moitié bachique, tenue

ce 8oir-là, pendant le souper, sous les sombres lambris de KÂrsenal , entre ces deux mornes convWes , M. le duc de. Mazarin et son capitaine des gardes. Vers la fin du repas, comme tous deux trinquaient ensemble d'une façon presque |oyeuse , un valet de madame la comtesse de Soissons demanda à parler au duc. Cet homme « ayant été introduit , annonça qu'il venait de la part de madame la comtesse pour savoir si monsieur le duc avait quelque nouvelle de madame de Mazarin , celle-ci ayant été attendue vainement à Saint-Germain toute la journée et étant absente de sou palais depuis la chute du jour. - A celte. nouvelle, le duc, qui tenait encore son verre à la main , le laissa tomber sur le parquet où il se brisa; puis , échangeant avec son capitaine des gardes un regard terrifié :

« Polastron , balbutia-t-il d'une voix à peine artici)lée , ce carrosse qui s'est croisé avec le miep , ces traits que j'ai cru reconnaître... Oh! je ne m'étais donc pas trompé I

— Monseigneur, répondit le capitaine des gardes avec un iipiperturbable sang-froid , j'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer que ce devait être M. le chevalier de Rohan.

— Faites excuse, interrompit le valet; ce soir,

ALRZ. Dl tAVIIORB. T II. 10

en revenanl de Saintp^yermahi où nous avions attendu madame la duchesse toute la journée, noua avons rencontré M. le chevalier de Rohan avec M. le duc de Nevers, à laCroix*de-Nanlerre. Tous les deux allaient coucher à Saint-Germain ; à telles enseignes que madame la comtesse leur a parlé et leur a demandé s'ils n'avaient point vu madame la duchesse de Mazarin.

. — Et qu'ont-ik répondu? murmura le due déjà pâle comme un mort.

— Ils ont répondu que madame la duchesse de Mazarin était partie bien avant eux , et qu'il fallait qu'elle eût pris un autre chemin.

— Oh! les traîtres I les infâmes! s'écria le duc ; ils étaient dans le complot , j'en suis sûr. Je les dénoncerai au roi comme coupables de rapt ; je les dénoncerai au parlement , à monseî^ i;neur rarchevéque, pour qu'ils soient excommuniés. Polastron ! Polastron ! vous me répondez de la duchesse sur votre tête, entendez-vous? car c'est vous qui êtes cause de tout. A cheval ! .monsieur , à cheval ! et courez jusqu'à ce que vous ayez rejoint la duchesse* 11 faut que vous .me la rameniez morte ou vive !

— Mais , monseigneur , répondit Polastron toujours impassible » je ne sais pas , moi , quelle

route madame la duchesse pent avoir prisé , car il y en a tant qui Tiennent aboutir à la porte Saint-Ântoine I

— Il est vrai ! il est vrai ! repartit le duc en parcourant la salle à grands pas et en s'ari^achant les cheveux. >

Puis, soudain frappé d^une idée :

c Qa'on mette les chevaux à mon carrosse « s^écria-t-il , je vais moi-même trouver le roi ^ Saint^ermain. Il faut que j'apprenne à Sa Majesté ce qui se passe, que je lui demande d'en* vojer des ordres sur toutes les routes du royaume, pour qu'on me rende mon Hortense. Oh ! le roi ne saurait me refuser cela. Venez, venez, Polas* tron y suivez-moi , partons pour Saint-Germain.

Et à minuit passé le duc quitta le palais de l'Arsenal et se mit en route , avec son capitaine des gardes, pour la résidence royale, après avoir ordonné k son cocher de crever les chevaux , s'il le fallait, pourvu qu'ils ne tombassent qu'à Saint- Germain.

Qui fut bien étonné , ce fut la compagnie des mousquetaires de service en voyant arriver , au milieu de la nuit , le grand maître de rartillerië, les cheveux en désordre, l'œil hagard, et deman* daot à parler au roi à l'instant même.

« Mais , monseigneur, ' dirent les mousquetaires, vous sàrez bien qu'il est défendu' d'éveiller le roi, à moins que le feu ne soit au château ou que là reine ne soit en mal d'enfant.

— Faites dire à Sa Majesté, répondît le due en poussant de gros soupirs, que c'est encore pis que tout cela , et qu'il faut que je lui parle sur l'heure, dussé-je être envoyé ensuite à la Bastille pour le reste de mes jours, i

Il y a dans les grandes douleurs une sorte de puissance magnétique qui commande le respect et devant laquelle les barrières les plus infranchissables s'abaissent comme par enchantement. En voyant cet homme qui se tenait devant eux , les yeux tantôt fixes, tantôt pleins de larmes, les traits bouleversés par le désespoir, tous ces jeunes, fous qui l'entouraient sentirent le rire se glacer sur leurs lèvres et le sarcasme expirer au fond de leur poitrine. On alla prévenir Bontemps, le valet de chambre du rof , et , à trois heures après minuit ( ces détails sont historiques ) , M. de Mazarin fut introduit en présence de Louis XI V . Le pauvre duc n'eut pas la force d'articuler une parole, etïl se laissa tomber aux pieds de Sa Majesté en fondant en lamnes.

€ Je sais tout, lui dit le roi en le relevant

avec bonté « ei je compalîs à votre douleur.. Madame de Mazarin a fait remettre, il y a quelques heures, à M. Gûlbert, par le. duc de Nevers, une lettre où elle le prie de m'annoncer la détermination qu'elle a prise de se soustraire à l'exécution de Tarrèt du parlement. Dieu m'est témoin que je n'ai rien négligé pour prévenir un scandale que je déplore. Madame de Mazarin a des titres particuliers à mon affection , comme vous-même. J'avais promis- à M. le cardinal, à son lit de mort , de veiller toujours sur sa nièce bien-a.imée , et j'aurais désiré , lorsqu'il en était temps encore , amener entre vous une réconciliation que j'espérais ne devoir pas être refusée à ma médiation. Il en a été autrement , et j'ai dès lors donné parole de ne plus me mêler, de vos affaires ; je ne manquerai point à celle-là , pas plus que je n'ai l'habitude de manquer aux autres. Croyez à tout mon regret, et faites suivant que vous le jugerez convenable. >

Le duc chercha, mais en vain, à fléchir la détermination du roi, et, voyant qu'il n'en pouvait rien obtenir, il s'en alla chez M. Colbert, qu'il fit réveiller également. Celui-ci lui dit qu'il ignorait absolument la route que la duchesse avait pu prendre , puisqu'elle n'avait pas même

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