II
Texemple de sa filte de chambre, elle s'était couchée sans quitter ses Têtements, je donnerais mes pierreries pour trouver une cachette sûre ; car il faut que M. de Mazarin parte pour son gouvernement, et, si je loi échappe aujourd'hui, je suis tranquille pour quelque temps au moins. Il me croira sorlîe du couvent.
— N'est-oe que cela , madame la duchesse ?
répondit Nanon ; j'ai remarqué dans le parloir une ouverture pratiquée à la grille pour faire entrer les plats qu'on apporte des cuisines ; je suis sûre que , mince comme vous l'êtes , vous passerez sans peine à travers cette ouverture, et une fois dans le parloir, qui est fermé à cette heure et ne s^ouvre que le jour et bien tard , ce n'est pas là que M. le duc aura jamais l'idée de venir nous chercher, i
Ck)mme Nanon parlait ainsi , des voix d'hommes retentirent sous les murs de Tabbaye, et Ton sonna à la porte d'entrée.
c Ah ! s'écria la duchesse , il n'j a plus à hésiter, car les voici. Viens, viens, Nanon, sauvonsnous ! >
Et toutes les deux, sortant précipitamment de la chambre, coururent à la grille du parloir, où Nanon passa aisément la première par Touverture
qn'elle avait indiquée , car elle éuît de peiile taille; mais, quand vint le tour d'Hortense » qui était beaucoup plua grande , elle ae trouva , dans 800 trouble , prise entre les barres de fer, san« pouvoir avancer ni reculer, et si étroitement ser* rée qu'elle semblait prèn d'étouffer. En voyant sa jeune maîtresse dans eette horrible position ^ Nanon voulut appeler à Taide ; mais h dudiesse s'y opposa , déclarant qu'elle aimait mieux mou* rir ainsi que de s'en aller en Alsace avec M. do Mazarin. On entendait en effet dans les cours «io l'abbaye des voix confuses qui s'écriaient : < Oii est madame la duchesse de Mazarin ? > Les bottes éperonnées des cavaliers retentissaient sur les pavés avec un bruit lugubre, et Ton voyait passer et repasser sur les murailles les lueurs que projetaient les flambeaux. Haletante, éperdue, Hortense sentait déjà ses paupières se fermer et la vie Tabandonner.
Tout à coup la porto du parloir s'ouvrit , et trois cavaliers armés jusqu'aux dents s'y précipitèrent à la fois , escortés de yalets portant des. torches allumées. A ce moment la duchesse 'poussa un cri, et, par un suprême effort , elleparvint à se dégager d'entre les barreaux de fer qui emprisonnaient et m.eurtrissaient à la fois son.
corps. Elle s*en vint tomber presque inanimée dans le parloir, aux pieds de sa fidèle Nanon.
Quelques secondes après, elle était debout et souriante dans les bras d^un des trois cavaliers , qui Tembrassait avec effusion. Ce cavalier était son frère bien -aimé, le duc de Nevers, et les deux autres étaient le duc de Bouillon et le comte de Soissons , ses beaux-frères. Toute Télite de la noblesse de France était en dehors , Tépée et le pistolet au poing, et prêle à se battre pour la défense de la jolie duchesse contre tous les diables de Tenfer, y compris le duc de Mazarin.
Pendant le reste de la nuit, comme aussi pendant toute la matinée qui suivit les événements dont on vient de lire le récit , les abords de Fab* baye deChelles présentèrent Taspect d'une véritable place de guerre. Comme le temps, pluvieux la veille , s'était mis tout à coup au froid , on avait allumé de grands feux sous les murs de Tabbaye et dans la première cour ; on ne rencontrait partout que des cavaliers enveloppés dans leurs manteaux et bivaquant, en attendant que Tennemi parût. Des sentinelles et des vedettes avaient été placées de distance en dis*
lance pour donner Talarme, des éclaireurs avaieiK été envoyée sur les roules voisines, et ces sentinelles , ces vedettes , ces éclaireurs étaient représentés par la plus fine fleur de la cour de Louis XIV. C'étaient tous les rois du bel air et de la galanterie. Il y avait là , indépendamment de MM. de Nevers , de Bouillon et de Soissons , le chevalier de Rohan, Cavoye, Lauzun, le beau duc de Navailles, le comte de Guiche et bien d'autres dont Toublieuse histoire a omis d'enregistrer les noms. Il y avait même aussi plus d'une belle dame , qui , à la nouvelle de cette aventure extraordinaire d'un rapt médité par un mari sur la personne de sa femme , avait demandé ses chevaux et s'était arrachée aux douceurs du sommeiU pour assister à la lutte mémorable qui allait s'engager entre les partisans de la nouvelle Hé* lène et ceux de son triste Ménélas , s'attendanl à voir surgir un beau Paris. Qui sait même si quel* que bel-esprit suivant la cour ne s'était glissé k U suite des gentilshommes» pour trouver là les ma»* tériaux d'une autre Iliade t
Cependant toutes les cloches de l'abbaye soa^ naient un glas mélancolique ^ et les nonnes , rassemblées dans leur vieille église byzantine, monument d'expiation construit jadis par la fille
^ Il -
i$ Gharlemagne , étaient agenouillées devMi^ Fautel. EUes priaient Dieu d'écarter de leur cou-^ vent les profanations de plus d'ao genre qvi avaieni , à d'autres époques, affligé leurs devaor cières, aax temps des invasions des farouches Norihoians et de leurs dignes descendants les^ Anglais.
Sans dou^e Dieu , dans sa bonté, voulut exaucer ces saintes filles «car, ainsi que Nanon Pavait auguré, M. de Mazarin ne parut pas de toute la matinée, soit qu'il fût en effet retenu par la crainte de comoieltre un sacrilège, soit qu'il reculât devant les conséquences d'une démarche à laq.uelle il avait eu vent , sans doutç , que les parents de sa femme devaient s'opposer à main année. Bien plus , vers onze heures de la ma* lioée , des éclaireurs accoururent au galop , en riant à gorge déployée , et annoucèrent que M. de Mazarin, après avoir entendu la messe à Crécy , était monté dans son carrosse et suivait tranquillement la roule d'Alsace, escorté de loute sa cavalerie , ni plus ni moins que s'il eût été un criminel d'État ou que s il eût craint d'être enlevé lui-même.
Dès qu'on sut que le duc avait renoncé à son projet , on ne songea plus qu'à se divertir, et
Ton mit en réqaisition tous les cabaretiers da boui^ de Ghelles , pour fournir les éléments d^un rq)as dont chacun avait le plus grand besoin , car les appétits avaient été furieusement aiguisés par cette petite campagne nocturne. Dieu seul sait le compte des bouteilles de vin de Brie qu^il fallut bien se résoudre à boire , en échange des vins d'Âî , de Haut- Villiers et d'Avenay dont on avait négligé de se munir. Les plus gourmets entre les gentilshommes firent cette fois , comme on dit, de nécessité vertu.
En ce temps peut-être un peu frivole « mais si aimable , où la gaieté , comme la galanterie française, étaient en renom dans toute l'Europe» vingt chansons furent improvisées à Tinstant même sur cette aventure , dont le récit défraya pendant huit jours entiers toutes les conversations de la cour et de la ville. Saint-Évremond , qui , au fond de son exil de Hollande , reçut à ce sujet une lettre détaillée de M. de Créqni , faillit mourir de douleur d'avoir manqué cette joyeuse partie. Son ami , le célèbre philosophe Spinosa , eut toutes les peines du monde à Tem* pêcher de partir et de se rendre en France , où il voulait, bravant le courroux du grand roi, venir se jeter slujl pieds d'Hortense , pour la féli-
citer d^étre enfin, comme il le disait, démazarinée, dût-il être conduit ensuite à la Bastille pour y passer le reste de ses jours.
MM. de Nevers , de Bouillon et de Soissons , n*épargnèrent tous les trois aucune instance pour déterminer la duchesse à revenir avec eux à Paris, lui offrant, à Tenvi Tun de Tautre, rhospitalité dans leur hôtel ; mais Hortense crut devoir s'y refuser, afin de prévenir les méchants propos qu'on n'eût pas manqué de répandre sur son compte, si elle eût profité de sa liberté pendant Tabsence de son mari et avant que les tribanaux eussent statué sur la demande qu'elle forma le jour même , à l'effet d'obtenir une séparation de corps et de biens. Elle se borna à prier son frère et ses deux beaux-frères de venir la consoler et la distraire quelquefois dans sa solitude , ce qu'ils promirent tous les trois de grand cœur, et ils tinrent parole.
A partir de ce. moment , on ne vit plus que carrosses de la cour traversant le bois de Yincennes , du côté de la porte de Nogent , et se dirigeant vers l'abbaye de Chelles, dont le parloir n'avait jamais reçu tant de nobles visites , alors même que la crosse abbatiale était entre des mains royales. C'était le pèlerinage à la mode ,
et toute la eour tenait à prouver hautement ge« sympathies pour la duchesse de Mazarin. Pour les femmes, c'était un moyen comme un autre de faire de Topposition contre les maris; et, quant aux hommes, ils faisaient en celte cir-constance comme les moutons de Panurge, Plus d'un , d'ailleurs , parmi eux , n'était pas complètement désintéressé dans ses yisites » et se flattait de conquérir la place que M. de Mazarin avais laissée vacante. Qn parla même de tentativesi plus ou moins hardies, faites par de galants émules du comte Ory , pour franchir la grilla du parloir, de sérénades nocturnes qui étaient ve-* nues troubler parfois le sommeil des nonnes, de cadeaux offerts à la gentille Nanon ; mais Nanoo était incorruptible à Tendroit de sa belle maîtresse. Att surplus , celle-ci partait sur son cœur une égide contre laquelle venaient s'émoasser toutes les flèches qu'on lui décochait. C'était une lettre de sa sœur la con^nétable que M, le duc de Nevers lui avait remise » et qui contenait toutes sortes de détails du plus haut intérêt sur don Aloozo de Lara y Penaflor. Ce jeune hpmme venait d'acquérir des titres de plus à l'amour d'Horiense , car, envoyé en Franche-Comté , il s'était battu avec un courage digne d'un meilleur
tort , et avaii élé hleœé. Au retour, M. le connétable avait voulu, pour le récompenser, lui faire épouser une jeune fille de ses parentes , jolie et riche , afin de le mettre à même d'ac^ quérir un régiment; mais, toujours plein du souvenir d'Horlense, Âlonzo avait refusé en déclarant qu*il ne se marierait jamais. Qu*on jvge de Vefféi d^une telle lettre sur Hortense , dans les circonstances où elle se trouvait. La constance et la fidélité du page ne méritaientelles pas une récompense , et ne devait-on pas songer aux moyens de la lui accorder?
Cependant le roi , à la nouvelle de la demande en séparation formée par la duchesse, voulut prévenir un grand scandale, et il envoya d*abord M. le premier, puis Colbert, à Tabbaye de Chelles pour engager Hortense à renoncer à son projet. Sa Majesté daigna même dire qu'elle se faisait fort de déterminer M. de Mazarin à un accommodement dans lequel tout ce qui pouvait assurer à la duchesse une liberté dont jusqu'alors elle avait été privée serait Tobjet de stipulations eipreBses. C'est ainsi qu'Hortense pourrait se dispenser de suivre le duc dans ses divers gouvernements , et<iu*elle aurait la faculté de choisir tous les officiers et domestiques de sa maison,
à rexception d'un écuyer qui loi serait donné par M. Colbert. MM. les ministres seraient les arbitres de toutes les difficultés qui pourraient s^élever entre le duc et la duchesse, et en rendraient compte au roi. De son côté, Louvois eut ordre d'écrire à M. de Mazarin , en Alsace , pour lui faire connaître les intentions de Louis XIV et rinviter à s*y conformer. Ainsi, au milieu de toutes les importantes réformes qui étaient en cours d'exécution dans Tadministration du royaume, au plus fort des préparatifs d'une campagne de guerre , les plus grands hommes d'État de France et le roi lui-même faisaient trêve à ces hautes occupations pour se livrer à l'étude de la question à l'ordre du jour , de la question qui occupait à la fois la ville, la cour et les provinces, bien autrement que l'ambition de la maison d'Autriche , ou l'organisation de l'armée de terre et de mer , à savoir : la réintégration de madame la duchesse de Mazarin au domicile conjugal.
^ 11 était difficile, comme on le pense bien, pour Hortense de refuser la médiation du roi , et elle élait disposée , quoi qu'il pût lui en coûter, à en passer par tout ce qu'on exigerait d'elle , lorsqu'un jour M. le premier vint à l'abbaye, et lui
annonça , au nom de Louis XIV , qu'elle ferait plaisir à Sa Majesté de quitier Ghelles pour 8*en aller au couvent des Fiiles-Sainte-Marie-de-Ia-i Bastille. Étonnée d'une telle démarche, elle voulut en savoir le motif, et , pressé de questions, M. le premier finit par confesser que M. le duc de Mazarin était de retour à Paris , qu'il avait ▼u le roi , et qu'il s'était plaint haulement de la liberté qu'on laissait à sa femme , à Ghelles , ainsi que de la protection qu'elle avait trouvée auprès de Tabbesse. Il accusait la duchesse d'avoir ensorcelé tout le couvent , parce qu'il avait appris que les jeunes religieuses s'étaient souvent mêlées à ses jeux ; bref , il avait tant pressé le roi , que celui-ci avait consenti à ce qu'Hortense passât au couvent de Sainte -Marie , dont la règle était beaucoup plus sévère qu'à Chelles , oi| il n'existait , disait-on , que de vieilles religieuses, et qui était d'ailleurs peu distant de l'Arsenal. Le lendemain, en effet, madame de Toussi , dame d'honneur de la reine , vint quérir la duchesse dans un des carrosses de la cour , avec six gardes du corps. En quittant cette antique abbaye de Ghelles, où son existence s'était écoulée si calme et si tranquille , où elle avait reçu une si douce hospitalité , où elle avait