‹ La Duchesse de MazarinChapitre 11 sur 14 · JO · texte numérisé non relu

JO

rendu comple dans «a leUredela retraite qa^ette choisissait, et que d'aillears il n'appartenait point aux minisires du roi de délivrer des ordres d*ar^ restation pour des motifs purement privés ; que ce soin regardait le parlement.

11 était alors environ quatre heures du matin , et le jour commençait à poindre. En proie an plus sombre désespoir, le doc de Mazarin parcourait comme une âme en peine les galeries du château, suivi de son fidèle Polastron , et , à la lueur encore vague et incertaine du crépuscule , lutunt avec les ténèbres , on eût dit , à les voir tous deux avec leur haute taille , avec leurs vî-" sages maigres et blafards , deux spectres regagnant en toute hâte leur sépulcre avant le chant du coq. Tout à coup , au détour d'une galerie et tout proche des appartements occupés par Monsieur, frère du roi , le doc heurta deux person* nages qui paraissaient en conversaUon assez intime. C'étaient un homme et une femme.

Lliomme, un jeune blondin d'une figure efféminée et qui annonçait tout au plus dix-huit ans , proféra d'abord un énergique juron ; mais il n'eut pas plutôt aperçu le grand maître qu'il s'esquiva rapidement, pas assez toutefois pour qu'on n'eât pas reconnu en lui le jeune chevalier de Lor-

vaine , favori de Monsieur. Quant à la fenlme , qui était masquée, loin de fuir, elle 8*iocltna devant le duc, en s'écriant d'un ton railleur :

f Monseigneur le grand mattre est bien roa*tinal aujourd'hui.

— Passez votre chemin , répondît brusque-^ ment le duc ; je n'ai point le cœur aux sornettes, et je ne vous connais pas.

— Pardon, monseigneur, répondit Tinconnue en se démasquant ; je ne pensais pas que monseigneur eût la mémoire si courte qu'après sept années il ne reconnût pas sa très-bumble servante, madame Montvoisin.

— La devineresse I balbutia le duc avec stupéfaction. Oh ! si fait I si fait ! i

Puis, au souvenir du passé, une lueur traver* sant son esprit :

c Femme, s'écria-t-il en lui saisissant le bras, ne dit-on pas que votre art peut mettre sur la voie des choses perdues ?

— On dit vrai , monseigneur ; si bien caché que peut être un trésor, je me ferais fort de le retrouver.

' —Que m'importent tous les trésors du monde ? c'est d'une femme qu'il s'agit.

— Je le sais, monseigneur; l'esprit me Ta

dU. : c'est madame la dacheàe! de Mazarim Madame la dachesse a c|uilté hier aoir aon palais ; et vous voulez savoir quelle route elle a prise. Rien de plus facile.

— Oh ! s'écria le duc les bras pendants^ la bouche béante ; femme, qui a pu vous apprendre toutes ces choses ?

— L'esprit.

— Achevez, pour l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ ! achevez, et me dites où je retrouverai mon Horlense , et ma reconnaissance sera sans bornes, et je vous donnerai tout ce que vous me demanderez. > .

La Voisin ne put réprimer un sourire, et en même temps , s'avaiiçant d'une façon solennelle vers une fenêtre qu'on avait laissée entr'ouverte pendant la nuit, à cause de la chaleur :

< Monseigneur, dit-elle en étendant la main dans la direction de l'orient , voyez-vous le soleil qui se lève , là-bas , à côté du donjon de Vin> cennes?

• -^ Eh bien? interrompit le duc, haletant, éperdu.

— Eh bieu ! que quelqu'un traverse le bois au galop , qu'il entre dans les plaines de la Brie , et suive tout droit, sans s'arrêter, la grande route

qui Goaduil à Bar-le-Duc en Lorraine , et it entendra parler de madame la duchesse.

— femme, femme! reprît le duc en lui tendant sa bourse , tenez , prenez cet or, et , si Ton parvient à rejoindre Hortense , vous n^avez qu'à venir me trouver à l'Arsenal, et ma protection, mon crédit, mes trésors, tout cela est à votre disposition.

— Monseigneur, répandit fièrement la Voisin, le lieu où je suis vous dit que j'ai des protecteurs encore plus puissants que vous. Quant à TOtre or, ajoula-t-^elle eu lui rendant sa bourse , gardez-le pour les gens d'église , qui m'en vou^ draient d'avoir été sur leurs brisées ; je ne veux point me brouiller avec eux. S'il se fût agi de madame la comtesse de Soissons ou de madame la duchesse de Bouillon, vous n'auriez rien obtenu de moi, car ce sont des pratiques, elles, et elles ont foi dans Taslrologie ; mais madame la duchesse de Mazarin est un esprit fort qui se rit des devine^ resses. Tant pis pour elle. Adieu , monseigneur ; il était écrit là-haut que nous nous reverrions. >

Ayant ainsi parlé, elle fit au duc une profonde révérence, et s'éloigna. Celui-ci, sans perdre de temps, se retourna versPolastron, qui n'était pas moins ébahi que lui.

t Vous Tatez entendu , s'écria-t-il : la roate de Bar-le-Duc ! Â cheVal , à cheval , Polastron ! et que le ciel Vous conduise I >

Moins de trois heures après, Polastron, précédé du lieutenant d'artillerie Lalouvière, qui avait pris les devants pour que les chevaux ne manquassent point aux relais, galopait en effet sur la route de Bar, ayant en poche un ordre du parlement pour faire appréhender au corps la duchesse de Hazarin partout où on la rencontrerait.

Quant au duc^ le cœur un tant soit peu allégé par Tespérance que toutes ces dispositions ne de* meureraient point sans résultat, il rentra en son palais de r Arsenal.

Voyons, pendant ce temps-là, c.e que devenait Hortense. Après avoir échappé comme par miracle au duc et à Polastron à la porte Saint-Antoine, elleyétait déterminée à rebrousser chemin pour retourner chercher la cassette qui contenait son or et ses pierreries, et sans laquelle il lui eût été impossible de continuer son voyage. Une fois munie de cette précieuse cassette , elle avait en effet, comme Tavait dit la Voisin , qui avait pu rapprendre par plus d'un moyen , suivi la route de Ljorraine , en ce temps fort peu fréquentée ,

et où elle pensait qu'on n'aurait pas Tidée de la poursuivre. Cependant , comme elle avait perdu du temps par suite de Tincident de la cassette , et que les routes, en 1668, n'étaient point, même aux environs de Paris , ce qu'elles sont aujourd'hui , elle n'arriva que fort lard dans la nuit à une maison de plaisance de madame la princesse de Guiménée , mère du chevalier de Rohan , où elle prit, un peu de repos. Là, elle trouva une chaise rodante que le chevalier et le duc de Nevers,tous deux, comme on s'en doute hien, fort avant dans le complot , lui avaient fait préparer, el madame de Guiménée l'informa en même temps que M. de Parmiilac, gentilhomme du duc de Nevers , sous prétexte d'aller voir son père , qui commandait en Lorraine un corps de cavalerie, avait pris les devants pour disposer les relais sur toute la route.

Hortense et sa canoériste, toutes les deux toujours vêtues de leurs costumes de cavaliers, ihontèrent en conséquence dans la chaise roulante. Narcisse, le valet de chamhre de M. de Rohan, et un gentilhomme de la maison de ce dernier, nommé Gonrbeville , se mirent en devoir de les escortera cheval. Mais la duchesse n'eut pas plus t^t fait quelques lieues dans ce nouveau véhicule,

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qui n'allait jamais assez vite au gré de ses frayeurs, qu'elle renonça à ce moyen de transport, ei voulut, comme ses compagnons, achever la route à cheval. En proie à de cruelles angoisses , elle s'écriait souvent :

c Mes amis , mes bons amis, n'entendez-vous rien venir derrière nous ? >

Mais on n'entendait sur cette route déserte que le trot mesuré des quatre chevaux. D'autres fois , elle disait :

c Sommes-nous encore loin delà Lorraine? > Car la Lorraine, qui, à cette époque, ne faisait point encore partie du royaume , était pour elle la terre promise.

Enfin, elle arriva , brisée de fatigue , à Bar-le- Duc, le vendredi 15 juin, à midi ; et, bien qu^elle .se trouvât dès lors dans les États* du duc de Lorraine, elle voulut, afin de mettre encore une plus grande distance entre ses persécuteurs et elle , s'en aller coucher à Nancy le même jour.

Elle descendit à l'auberge; mais, en voyant ces deux cavaliers dont les traits apparaissaient si délicats et si charmants , en dépit de la poussière et de la fatigue , sous les vastes perruques dont l'un et l'autre s'étaient affublés , il ne fut personne dansl'aubergequi ne soupçonnât quelque

mystère. Une jeune servante , plus curieuse que les autres, voulut en avoir le cœur net, et, s'approchant à pas de loup de la porte de la chambre à deu& lits que la duchesse avait demandée, elle aperçut à travers le trou de la serrure les deux fugitives qui, débarrassées enfin de leurs incommodes perruques, avaient dénoué leurs longs cheveux, et, à peine échappées au pressant danger qu'elles venaient de courir, riaient déjà à qui mieux mieux de toute cette aventure. Insoucieuse et folle comme toujours, la duchesse ne se doutait pas qu'en ce moment même elle avait plus à trembler que jamais.

Au milieu de la nuit, alors que, plongée dans un profond sommeil , Hortense voyait peut-être , dans un songe plein de délices , son beau page tendrement agenouillé devant elle* lui baisant les mains, et réclamant d'une voix timide une récompense à coup sûr bien méritée par huit années de constance et de fidélité , voici que tout à coup des claquements de fouet retentirent sous les murs de rhôtellerie, et en même temps de violents coups de marteau appliqués contre la porte firent appel à l'hospitalité de l'aubergiste. En une minute , valets et servantes furent debout , et , la porte ayant été ouverte , un étranger de haute taille ,

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au vMage maigre et sec, am vêlements tout poudreux, entra gravement dans la sailebaase, escorté de deux valets.

c Excusez-moi , monsieur, dit Thôte qui était accouru en personne , mais notre auberge est pleine, et je ne saurais loger que vous seul.

— Oh ! répondit Tun des valets (car Tétranger semblait fort taciturne et s'était assis , sans même faire attention à Tallocution de Taubergiste ) , quant à nous, nous trouverons bien toujours moyen de coucher quelque pari ici; surtout s'il y a des dames et qu'elles veuillent bien y mettre un peu de complaisance, i

Justement scandalisé d'un tel discours, Thôte crut devoir répondre qu'il ne logeait en ce moment que des hommes , et qu'ainsi les valets de l'étranger feraient bien de chercher un gtte ail* leurs ainsi que l'étranger lui-même , si bon lui semblait. A ces derniers mots , le taciturne voyageur se leva , et , faisant signe à ses valets de sortir, il se disposait déjà à s'en aller à Tin* stant même honorer de sa présence quelque autre héiellerie , lorsque la jeune servante, dont nous avons signalé la curiosité , s'écria tout à coup en hochant la tête et avec un sourire malin :

« Oh ! sdea hommes ! des hommes ! êtesvous bien sûr, notre maître, de ne loger que des hommes? i

L'étranger tressaillit comme s'il eût été rèyeillé en sursaut, et s'approchant de la servante à laquelle il adressa à voix basse quelques paroles , il lui glissa dans la main une pistole , en échange de laquelle il obtint sans doute tous les renseignements qu'il désirait, car il sortît ensuite avec ses deux valets , non sans demander fort poliment excuse à Taubergiste d'avoir ainsi dérangé inutilement toute sa maison.

Hortense et Nanon avaient un si grand besoin de repos après les fatigues du voyage qu'elles venaient d'accomplir, que ni les coups de marteau à la porte , ni le tumulte qui s'ensuivit dans l'auberge , ne purent les tirer de leur sommeil , et elles ne s'éveillèrent le lendemain que fort tard dans la matinée. Comme la duchesse consultait sa fille de chambre sur l'opportunité qu'il pouvait y avoir à renoncer à leurs vêtements d'homme , que le défaut d'habitude rendait pour toutes deux fort gênants , et qui semblaient d'ailleurs devenus inutiles, on heurta à leur porte, qu'elles avaient eu soin de verrouiller intérieurement.

c Qui va là? dit Nanon de sa petite Yoix aiguë, qu'elle chercha vainement à faire 'descendre jusqu'au diapason masculin. On n'entre pa» encore : mon camarade fait sa toilette. »

Une voix connue répondit d'un ton plein de gravité :

< Il est inutile de chercher à vous déguiser davantage. Je sais fort bien à qui j'ai affaire. De par le roi, la loi et justice, ouvrez à l'instant !

— Cest Polastron ! balbutia la duchesse anéantie.

— C'est le diable ! reprit Nanon ; où fuir, où nous cacher, madame la duchesse ?

— Laisse-moi faire , dit Hortense. M. de Polastron , ajouta-t-elle à haute voix , puisque vous avez pris la peine de me suivre, je ne nierai point que je sois la duchesse de Mazarin ; mais le pouvoir de mon mari , dont vous êtes le mandataire , expire à la frontière de France et de Lorraine. Veuillez donc vous retirer et me laisser en repos, si vous ne voulez me forcer à invoquer contre vous les autorités de ce pays.

— Madame la duchesse, repartit Polastron à travers le trou de la serrure , je vous demande humblement pardon si j'ose insister. Mais je suis

porteur d'un ordre du parlement de Paîris pour vous faire arrêter partout où Ton vous rencontrera. J'ai eu la précaution de faire viser cet ordre par monsieur le ministre résident de Sa Majesté le roi de France en cette ville , lequel a même daigné me faire prêter main-forte.

Ainsi , veuillez vous résigner à me suivre , et ne me forcez pas à employer la violence, ce qui me causerait un grand chagrin , madame la duchesse. »

En entendant ces funestes paroles , Hortense leva douloureusement les yeux au ciel , dont fazur n'avait jamais été plus pur et plus limpide; et, résolue à toutes les extrémités plutôt que de tomber entre les mains de Polastron, elle ouvrit une fenêtre. Cette fenêtre, située au premier étage de rhêtellerie , donnait à la fois sur une cour intérieure et sur un jardin , qui n'était séparé de cette cour que par un mur. Le mur était construit immédiatement au-des-sous de la fenêtre. Horiense , avant que Nanon eût pu s'opposer à son projet, avait escaladé lestement la fenêtre , et , se laissant glisser jusqu'au faite de la muraille , où elle se cramponna un instant de ses deux mains , elle voulut atteindre le sol en franchissant d'un saut un espace

d'une dizaine de pieds ; mais elle tomba kraurdement sar le genoo et s'évanouit. Nanon, qai la crut morte, se mit à pousser des cris de détresse , tels que bientôt toute la ville de Nancy fut en émoi , et que rhétellerie fut environnée par une foule immense empressée de voir cette belle duchesse de Mazarin, déjà non moins célèbre dans toute TEurope par les grâces de sa personne que par ses démêlés avec son mari. On savait déjà en effet son arrivée par toute la ville, et, à cette nouvelle , ne tarda pas à s*en joindre une autre , celle de sa mort ; car on ne doutait pas qu'elle ne se fût précipitée par la fenêtre dans une pensée de suicide , et pour échapper à la vengeance du duc de Mazarin.

Sur ces entrefaites , monseigneur le duc de Lorraine, qui rentrait de la chasse, vint à passer non loin de rhôtellerie ; et, voulant s'assurer par lui-même de la cause de tout le tumulte dont il était témoin , il s'avança à cheval jusque sur le théâtre de l'événement. Hortense n'était pas encore revenue de son évanouissement ; mais un chirurgien appelé sur-le-champ avait déclaré qu'il n'y aurait aucune fracture, et qu'elle en serait quitte par une saignée et quelques jours de repos. A la vue de cette charmante jeune femme

que jadis lui aussi avait demandée Tainement en mariage au cardinal, et doni les merveilleux at* traits avaient laissé dans son coeur un souvenir ineffaçable de cette jeune femme qu'il retrouvait maintenant dans une si déplorable situation sous tous les rapports, le duc éprouva une émotion profonde; craignant même, lorsque la duchesse ouvrirait les yeux, de ne pouvoir maîtriser son trouble en présence de ses sujets, il s*éloigna précipitamment et rentra dans son palais. Mais il ne fut pas plus tôt relire qu*un de ses officiers vint déclarer, en son nom, quil prenait la duchesse de Mazarin sous sa protection, etqu*il ne souffrirait pas qu'il lut fût fait la moindre injure. Les agents de M. de Mazarin reçurent en même temps Tordre de sortir des États du duc. Enfin il fit meure à la disposition d'Hortense son propre palais, en déclarant qu'il ne se présenterait devant elle que si elle daignait Ty autoriser. Hortense crut devoir refuser cette dernière offre, et, impatiente d'arriver à Milan , elle se résolut à continuer son voyage , portée sur un brancard. Plein de générosité et de délicatesse comme un amant de rAstrée, le duc de Lorraine euvoya à madame de Mazarin vingt de ses gardes et un lieutenant, avec l'ordre de l'escorter jus-

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qu'en Suisse. C'est dans cet appareil presque royal qu'Hortense quitta Nancy. On eût dit la reine Gléopàtre s'en allant trouver son beau triumvir, et s'enivrant tout le long de sa route des hommages rendus à sa beauté.

Pourtant , dans le cours de ce voyage , commencé sous de si fâcheux auspices , elle devait essuyer encore bien des traverses. Si, dans une existence aussi romanesque que celle dont nous avons commencé le récit , il n'était parfois nécessaire de choisir les incidents les plus dignes d'être notés et de négliger les autres comme superflus, il y aurait plus d'une page à écrire sur les événements qui marquèrent le passage de notre héroïne en Franche-Comté et en Suisse.

Ici portée en triomphe, là menacée d'être assassinée , ayant à lutter contre l'amour qu'elle inspire à ses gens eux-mêmes, puis délaissée par eux, elle arriva enfin dans les plaines de Milan à la fin du mois de juillet i 668.

Comme son cœur battit, en apercevant de loin les maisons et les hauts clochers de l'antique cilé lombarde ! Le soleil était alors sur son déclin ; les oiseaux chantaient ; après une chaude journée d'été, les arbres, les plantes, les fleurs versaient dans l'air leurs plus douces senteurs, leurs plus

eoivrants fmrfums , et îi aemblâit que la nature entière eût pris un vêtement de fête pour saluer le retour d'Hortense de Mancini sous ce beau ciel d'Italie, radieux pavillon qui avait abrité son enfance. Par intervalles, on entendait dans le lointain le son des cloches de la cathédrale, dont le tintement mélancolique s'accordait merveilleusement avec la pompé de ce paysage , que le soleil près de se coucher illuminait si amoureusement. Que n'était-il en ce moment auprès d'Hortense, celui dont la pensée était inséparable de tout ce qui venait frapper les sens de la jeune femme et prêtait en quelque sorte uneàme à tous ces objets matériels? Heureusement, s'il n'était pas là, il était bien près.

La duchesse entra dans la ville, mais sans rien regarder, sans rien voir. Chez elle la vie était devenue tout intérieure , et le monde physique avait momentanément cessé d'être. Aussi ténM>igna-t-elle une grande surprise lorsque des gens du peuple vinrent arrêter ses chevaux.

c Qu'est-ce donc? dit-elle, que se passe-t-il? ' Je ne vois pas ma sœur, je ne vois pas...

— Madame, lui répondit-on, vous ne pouvez aller plus loin en ce moment, car le oonvoi va passer par ici.

— Un convoi r Que Toalez-vous dire?» s'écrât-elie.

Car elle ne pensait point qu'il pûl mourir qudqu*un à Milan, ou qu'on dût y célébrer des funé* railles, le jour où elle y arrivait pleine de joie et d'amour. La nature humaine est ainsi faite : elle n'est jamais plus égoïste que dans ses joies ou dans ses douleurs. Une femme du peuple s'approcha du carrosse :

c Madame, di t*elle en s'adressant à la duchesse, celui qu'on porte en terre est un jeune homme qui a été tué en duel ces jours passés.

— Pauvre jeune homme ! murmura Hortense, rappelée tout à coup par cette simple phrase au sentiment de la réaliié ; il avait des amis , une famille , une maîtresse peut-être ; cela est bien triste 1 Et sans doute ce duel avait un motif bien frivole ?

— Oh oui ! madame , bien frivole , reprit la femme du peuple; car on dit que ce jeune homme s'est pris de querelle avec un seigneur qui avait attaqué la réputation d'une grande dame, d'une étrangère qui a bien fait parler d'elle dans ces derniers temps ; c'est la duchesse de Mazarin ; vous savez bien, celle qui a abandonné son mari, i

Hortense rougit et pâlit à la fois. En ce mo-

meot , comme le convoi approchail , le peuple cria :

< Madame, madame, descendez donc de voire carrosse, car le mort va passer. A genoux! à genoux! tout le monde à genoux! les riches comme les pauvres, lesgraads comme les petits 1 1

Hortense obéit ; pâle et tremblante , elle vint s^agenouiller sur le passage du convoi. Suivant Tusage consacré en Italie, le cadavre avait le visage découvert. C'était un charmant jeune homme avec de beaux cheveux blonds , un teint blanc comme le lis , un profil d'une pureté qui rappelait les plus beaux types de Tantiquité ; on eût dit Adonis. L'expression de sa physionomie était triste, mais calme ; si bien qu'on l'aurait cru seulement endormi. Poussée par un horrible pressentiment , Hortense s'avança pour contempler ce cadavre, puis elle poussa un grand cri et tomba roide sur le pavé. En même temps la voix nasillarde d'un moine s'écriait :

c Priez pour le repos de l'âme de don Alonzo de Lara ! »

Au cri de la duchesse , l'un de ceux qui suivaient le convoi, un homme d'environ cinquantecinq ans, k la tournure encore martiale et dégagée, aux traits profondément accusés, etdont les yeux.

pleins de vivacité, brillaient comme deux escarboucles sous deux sourcils d'une épaisseur peu commune, fendit les rangs de la foule et se précipita auprès d'Hortense quMl recueillit dans ses bras.

Cet homme était M. le maréchal de camp de Saint-Évremond.

11 y a dans la beauté des femmes trois époques , ou , si Ton aime mieux , trois phases bien distinctes qui , toutes trois , exercent sur leurs goûts , leurs sentiments , leurs idées même , une influence incontestable. La première correspond à cette saison de la vie si douce et si courte qui s^écoule entre quinze et vingt ans environ. G^est le temps de la première floraison d'un arbre qui , plus tard , pourra porter de riches fruits. Tout alors, dans la nature, est pressentiment et espé* rance : c'est le printemps.

Dans la seconde époque, la jeune fille est

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devenue femme , la rose s^est épanouie , Tarbre a secoué ses fleurs ; mais souvent sa végétation n'en est que plus riche et plus luxuriante. Cette secondé saison embrasse généralement la période entre vingt et trente ans : c'est Tété.

Enfin , et pour les femmes vraiment belles, il existe ce qu'on pourrait appeler une troisième jeunesse, alors que leur beauté, ainsi que le soleil à son déclin , projette ses plus éclatants rayons , et semble , comme pour augmenter nos regrets , n'avoir jamais été si brillante qu'à ce moment suprême où elle va s'évanouir pour toujours. En général , cette troisième période peut durer dix années comme la seconde, bien rarement davantage , et souvent moins : c^est l'automne*

Dieu nous préserve d'évoquer ici l'hiver, alors surtout qu'il s'agit de la duchesse de Mazarin, qui ne le connut jamais !

Quinzeans ! c'était, le lecteur ne l'a point oublié sans doute, l'âge d'Hortense Mancini lorsqu'il lui fallut quitter le royaume des rêves et des féeries « les pures et innocentes délices du premier amour, pour entrer dans les réalités du mariage. A vingt-deux ans , nous l'avons vue , lassée de cette existence errante et vagabonde à

laquelle TiMsajettit la jalousie de son mari , malheureuse dans le présent comme elle Tayait été déjà dans le passé , déshéritée de tout espoir dans i^avenir, briser soudain sa chaîne et donner an monde un scandale d'autant plus grand que Texemple venait de plus haut et qu'il était alors plus rare. Mais le châtiment devait être aussi prompt qu*il fut terrible. Maintenant franchissons rapidement un laps de plusieurs années : nous allons retrouver la duchesse de Mazarin parvenue à la troisième phase de sa beauté , alors -qu'après avoir parcouru en fugitive une partie de FËurope, incessamment traquée par monts et par vaux , sur terre et «sur mer, par les agents de son mari , ou plutôt de son persécuteur, elle était venue demander asile et protection à Charles II , roi d'Angleterre , à Charles II , qui , jadis , lui avait , le premier, offert tout cela à un autre titre. Sans doute il y aurait plus d'une page curieuse à écrire sur les mille incidents qui marquèrent ; pendant ce temps , les pérégrinations d'Hortense à travers les États du pape et de Venise, la Lonibardie , le Piémont , la Savoie , la France même, où les tempêtes de la Méditerranée la rejetèrent un beau jour avec sa sœur, la connétable Colonna, fugitive aussi comme elle. On trouverait plus d'un

enseignement d'une haute portée dans le spectacle d'une femme qui s'en va effeuillant à tous les vents sa beauté , sa jeunesse et sa réputation , fleur précieuse entre toutes , et que le moindre souffle suffît à flétrir. Enfin , ce serait un moyen d'appeler la pitié , sinon les sympathies du lecteur sur la duchesse , que de lui montrer cette destinée inquiète , agitée , aventureuse , par laquelle elle expie Tinfraûtion d'une des lois les plus sacrées de la société ^ à une époque où ces lois étaient si universellement respectées. Mais d'abord ce serait étendre outre mesure un récit que déjà peut-être on a trouvé trop long, et puis , ce n'est point une biographie de madame la duchesse de Mazarin que notre intention a éié d'écrire. Dans celle prodigieuse quantité d'aventures et de traverses par lesquelles a passé cette femme célèbre , nous avons cherché uniquement à dégager celles qui , en trois situations données « avant, pendant et après son mariage, nous. ont paru de nature à jeter quelque jour sur son carsuctère et sur ses sentimenis.

Ces principes posés, nous reprenons bien vite le cours de notre récit.

Par une matinée du printemps de l'an 1682 , toute la fleur de la noblesse d'Angleterre se trou*

vait rassemblée dan» Fiine des plus charmantes maisons de Londres, dont les fenêtres s*ouvraienl sar le parc de Saint-*James. G*étaient le gai lord Talbot, le comte de Saint- Âlbans, grand fauconnier du royaume, lord Godolphin^ premier commissaire de la trésorerie , le comte d'Essex , les lorda Montàigu et Darliugton, le prince de Hesse- Darmstadt et bien d'autres. Tous ces gens-là se pressaient autour d'un vieillard, dont le costume présentait une sorte de compromis entre les modes nouvelles et celles qui avaient été en usage en France quelque vingt-cinq ans auparavant , alors que M. le comte d'Olonne et M. le marquis de Créqui donnaient le ion à tous les gens du bel air delà cour de Louis XIV. Ce personnage singulier, qui pouvait bien avoir soixante et dix ans, quoique ses yeux eussent conservé encore une grande vivacité , et qu'il affectât parfois les airs évaporés d'un mousquetaire, était remarquable surtout par une loupe assez forte qui tenait exactement le milieu entre deux sourcils gris fort épais , et donnait à sa physionomie spirituelle et quelque peu moqueuse une expression toute particulière et éminemment caractéristique. De plus , seul enlre tous les seigneurs qui Tentouraient , il ne portait point Tondoyante per-*

raqae boàclée que nos toîmiis d*oatre-Bief avaient bien voulu nous emprunter pour faire kur cour au grand roi, à Texemple de leur souverain. Fidèle, au contraire, au souvenir do cardinal Mazarin , le vieillard dont il s^agii avait laissé croître ses cheveux blancs y qui s^échappaient en anneaux plus on moins gracieux de dessous une calotte noire. Enfin , il n^avait pas encore abjuré complètement le culte des canons et de la ringrave. Au milieu de tous ces gentilshommes qui le contemplaient avec une curiosité mêlée de respect et d'une surprise presque superstitieuse , on eût dit un portrait de famille descendu de son cadre pour raconter quelque merveilleuse histoire du temps passé. Voici ce que disait ce vieillard , en qui on aura reconnu sans peine M. le maréchal de camp de Saint*Ëvre* mond :

c Milords, je vous remercie, au nom de madame la duchesse de Mazarin, de l'intérêt que vous voulez bien prendre à sa santé. Elle va beaucoup mieux aujourd'hui, et j'espère que cet accident n'aura point de suite, i

Et comme toute Tassistance le pressait de donner des éclaircissements sur un fait qui préoccupait au plus haut point tous les esprits et qui

étaîl déjà Tobjelde ioatet les convenations de la coor et de h ville :

c Volontiers , ajouta-t-îl. Voua saurez donc qo^hier an soir , madame la duchesse était allée à la comédie pour voir représenter Venise êaw>ée^ de 11. Ottway , qui , par parenthèse ,n*a fait que Mettre en scène le beau livre de notre ami Tabbé de Saint-Réal ; tout à coup , au milieu de la re* présentation, où madame la duchesse m'avait fait llionnenr de me convier à prendre place auprès d'elle, Voici qu'elle devient pâle comme une morte, et , me serrant le bras : c Voyez , voyez donc ! 1 me dit-elle avec des yeux hagards et en ne désignant avec son éventail une loge où étaient plusieurs seigneurs étrangers , entre au« très M. renvoyé de Suède. Je me penche pour regarder , et j'aperçois en effet.. . oh ! était-ce une hallucination de mon cerveau ? J'ai besoin de le croire et de me reporter pour cela a tout ce que m'a dit M. Spinosa, pendant mon séjour en Hollande; j'aperçois un jeune homme blond, d'une physionomie à la fois noble et mélancolique , et d'une beauté extraordinaire ; ce jeune homme avait les yeux amoureusement fixés sur madame de Mazarin.

— Eh bien ! interrompit le comte de Saint-

AlbanSt il n'y a rien là d'étonnani, et je ne sache pas que la duchesse se soit jamais trouvée en public sans exciter aussitôt le même sentiment , non pas dans un seul homme , mais dans vingt , mais dans cent.

-« Milord, laissez-moi achever, reprit Saint-* Évremond ; ce jeune homme n^était point pour nous, comme vous pourriez le penser, le premier venu. C'était, oh ! je Tai parfaitement reconnu,' car j'ai la vue fort longue ; c'élait trait pour trait, mais à s'y méprendre, un cavalier noillmé don Alonzo de Lara , que j'ai beaucoup connu autrefois,, qui a été page de M. le cardinal de Mazarin, et qui a été tué à Milan, il y a quinze ans , dans un duel où je lui ai servi de second.

— Oh ! voilà qui est fort, pour le coup I s'écria d'une voix Tassislance.

— Vous verrez , repartit le comte de Saint- Âlbans, que le défunt sera ressuscité exprès pour faire pièce à son adversaire , à moins , ce qui est plus vraisemblable, qu'il n'ait été guéri de sa blessure et qu'ayant appris que vous étiez en Angleterre , il ne soit venu pour vous en donner avis.

— C'est impossible, milord , car j'assistais à ses funérailles , je Tai vu couché dans son cer-

cueil : madame la ducb^Me de Mazarin l'a vu ainsi que moi, et, il y a plus, le cercueil a élé mis en terre sous mes yeux^

— Ah! diable 1 c'est surprenant ! et comment tout eela s'est-il terminé ?

-^ Madame la duchesse, voyant que ce jeune homme avait les yeux constamment fixés sur elle. Il a pu vaincre son émotion ; elle a poussé un grand cri et a élé prise d'une violente attaque de nerfs. 11 a fallu la rapporter presque mourante dans son hôtel, où elle a passé une nuit épouvantable.

— Mais , depuis hier, n'a-t-on pas fait des recherches pour découvrir q.uel peu.t être ce jeune homme ?

-- Oh î si fait.

— Eh bien ?

— Eb bien ! il parait que madame la duchesse ei moinous nous, élions trompés. Cet étranger n'a point nom Âlonzo de Lara. C'est un seigneur suédois qui voyage pour son agrément et qu'on nomme le Laron de Banier. Il est fils de ce fameux général de Gustave*Adolphe dont cet illustre monarque disait qu'après Dieu, c'était à Banier qu.'il était redevable de la victoire de Leipzig.

-^ VoUà une raaemblaDoe bien étrange î m pat s^enpècher de s'écrier an cbâcnn.

— Je serais, ma foi ! curieux, dît le prince de Hesse, de Toir ce baron de Banier.

— Ma foi, prince, reprit Saint-Ëvrenond, tous ferez bien de vous dépêcher, car OHHisiear l'envoyé de Suède , de qui je tiens ces renseignements, m'a dit qneson compatriote partait aujourd'hui même pour la France, qu'il yeui travers» avant de se rendre en Italie.

— Tant mieux, M. de Saint-Évremond, tant mieux, repartit vivement milord Saint-Albans, le grand fauconnier, qui s'était rangé depuis peu au nombredesadorateurslesplusfervenlsd'HfNrtense. Ce baron de Banier aurait pu devenir pour nous un rival redoutable, et l'impression qu'il a faite sur madame de Mazarin en est la meilleure preuve.

— Erreur, milord, erreur, s'écria le maréchal de camp ; Hortense n'a jamais aimé qu'une fois dans sa vie , et cet amour a été si malheureux qu'il l'a préservée de tout autre. Si^ légère et si iosottciante que poisse vous parattre madame de liazarin, elle est demeurée fidèle au culte d'un souvenir, souvenir à la fois bien doux et bien cruel, et que nul, j'en suis sûr, n'aura maintenant le pouvoir d'effacer de son âme.

— Qu'en savez- vous? dit impétueusement ie comte d'Essex.

— Oui, qu'en savez-vous? reprirent en chœur tous les assistants.

— Oui-da , milord î reprit Saint-Évremond , dont le visage^ un moment assombri par une pensée pénible , reprit son expression habituelle de moquerie ; essayez donc d'être plus heureux que tous ces ducs, que tous ces princes, que tous ces rois dont elle a dédaigné Tamour. Sera-ce vous, milord d'Ëssex, qui triompherez de ce cœur que n*oni pu toucher les prières d'un conquérant tel que le duc de Savoie? Sera-ce vous, milord Saipt-Albans , qui l'emporterez sur votre roi Cbarlei II, et avez-vous oublié qu'il y a pas longtemps encore il faisait offrir à Horiense l'héritage de la duchesse de Portsmooih? Mais, s'il fallait « milords , vous détailler la liste de tous les soupirants, beaux, riches, nobles et puissants, qo'Hortense a rebutés, ma mémoire n'y suffirait pas. Les beaux esprits eux-mêmes, qu'elle apprécie nrieux que personne, n'ont point trouvé grâce ^vant elle. Voyez ce pauvre abbé de Saint-Réal qui s'était exilé de son pays pour la suivre , il s'en est retourné le désespoir dans l'&me. Voyez moî>même...».

A celte dernière évocation , un rire comprimé à grand'peine éclata dans toutes les bouchés et dérida tous les fronts.

i Vous riez, milords, dit le tieux maréchal de camp, et vous avez tort. Mordieu ! je nVipas toujours eu ma loupe et mes cheveux blancs, on ne m'a pas toujours appelé, comme à présent, le chevalier de la triste figure ; et, i\ jamais vous voyagez en France , allez voir mademoiselle de Lenclos, qui pourra vous donner de mes nouvelles. D'ailleurs, dois- je vous le dire? Il y a danger à aimer Hortense, et encore plus à en être aimé. La Voisin, cette devineresse qu'on a dernièrement brûlée en Grève, avait prédit que ces yeux que nous admirons donneraient la mort à bien du monde, et la Voisin ne s'est pas trompée. Voyez, madame de Mazarin n'a aimé qu*une fois dans sa vie, et rhomiiie qui a été l'objet de cet amour, celui-là même dont je vous parlais tout à l'heure, a été tué en duel à vingt-trois ans. Maintenant^ cherchez parmj ceux qui s'étaient déclarés ses adora*^ teurs les plus assidus : le chevalier de Rohan a eu la tète tranchée par la main du bourreau ; le due de Savoie est mort d'une façon mystérieuse, imprévue, et qui laisse tout à penser ; un pauvre diable de gentilhomme , Gonrbeville , qui avait

accompagné la duchesse dans sa fuite, a été empoisonné. Que vous faut-il de plus, et qui de TOUS consentirait à payer par une telle destinée quelques jours de Tamour d'Hortense, en supposant que son cœur pût en éprouver encore ?

•7- Moi I moi ! répondit-on de toutes parts.

— Âmen ! dit Saint-Évremond , et moi aussi ; mais , si tout espoir à cet égard m'est interdit par mon âge , ce même âge me donne le droit d'être franc. Retenez donc bien ce que je vous dis aujourd'hui : jamais Hortense ne donnera son amour à un Anglais.

— Pourquoi donc ?

— Pourquoi ! pourquoi ! parc0 que en dépit de tous vos efforts pour nous imiter , nous autres Français , vous ne serez jamais qu'un milieu entre les courtisans de France et les bourgmestres d'Amsterdam. Que diable ! rendez-vous justice , mtlords. Est-ce que sans Hortense il y aurait moyen de vivre, dans votre atmosphère de brouillards où Ton mange du mouton de Bath au lieu des perdrix parfumées d'Auvergne , où l'on boit de l'aie et du porter au lieu de nos délicieux vins de France ? Si l'on commence à parler un peu de Londres en Europe , n'est-ce point à madame de Mazarin que vous le devez ? Si tes chevaux , les

ALKX. OR Lâvr.nGIlK.— T. II. 13

combats de coqs et In chasse au renard ne sont plus votre unique conversation, comme votre unique science , n'esUce point encore Tœuvre d'Hortense ? Si vos femmes , vos sœurs , vos maltresses s'habillent et se coiffent un peu moins mal, n'est-ce pas aussi grâce à elle , qu'avant son arrivée elles appelaient vagabonde et aventurière? Vagabonde elle ! aventurière elle ! Ëh ! mon Dieu, milords , partout où elle a porté ses pas , partout où elle daignera les porter encore, elle a été reine, entendez-vous, comme elle Test ici, comme elle le sera totijours. >

Lorsque le maréchal de camp eut terminé sa boutade , ses auditeurs se regardèrent quelque temps avec tout le flegme britannique , et sans ]iaraitre même s'apercevoir qu'il y eût quelque chose de blessant dans l'apostrophe qu^ils venaient de subir ; car ils étaient habitués à voir TarooU' reux vieillard prendre feu toutes les fois qu^il s'agissait de sa belle duchesse; ipais, à ce roomoment, un jeune homme qui était entré depuis peu dans le salon et auquel nul n'avait faîtalten* lion crut devoir prendre la paroie.

c Milords , s'écria-t^il , j'ai entendu dire que madame la duchesse de Mazarin , qui est ambitieuse de tous les succès comme de toutes les

gloires, avait désiré entendre son oraison funèbre de son vivant même, et qu'elle avait chargé H. de Sainl^-Évremond du soin de lui en composer une. Je pense que le panégyrique qu'il vient de nous réciter en est un extrait. Seulement permettez-moi de lui faire observer, en votre noà , qu'il a oublié une chose : c'est que , si l'Angleterre , privée de la charmante duchesse de Mazarin , était bien pauvre , la charmante duchesse de Mazarin pourrait , de son côté , ne pas se trouver fort riche sans TAngleterre ; car , enfin, que deviendrait-elle, sans la pension de quatre mille livres sterling que lui fait votre gracieux monarque? Que deviendrait également M. de Saint-Évremond sans la pension de trois cents guinées qu'il reçoit ici ? »

Tous les r'egards se portèrent instantanément sur le nouvel interlocuteur qui venait de surgir dans le salon de l'hôtel Mazarin, et qui avait osé y faire entendre des paroles de blâme. C'était un homme de moyenne taille , bien fait et d'une physionomie assez régulière. 11 avait le teint brun , l'œil noir et plein de fierté , le visage allongé ; mais son air froid et sévère contrastait sensiblenient avec son extrême jeunesse , car il ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux à vingt-trois ans.

Quant à ses vêtements ^ ils ne se distinguaient en rien de ceux de tous les autres gentilshommes, sinon qu'ils étaient de couleur sombre, bien qu'on fût alors dans une saison où les couleurs claires étaient choisies de préférence. Enfin, et c'est une particularité qu'il n'est pas inutile d'indiquer dès à présent , le nouveau venu parlait lé français , langue généralement en usage alors à la cour d'Angleterre et notamment chez la duchesse de Mazarin , mais avec une pureté d'accentuation qui annonçait au jnoins un long séjour en France, bien que son teint et la conformation de son visage accusassent une origine méridionale.

A la vue de cet hôte nouveau qu'il ne connaissait pas, Saint-Évremond tressaillit et le considéra avec une vive attention , comme s'il eût cherché à démêler dans ses traits le souvenir encore confus de la personne qu'ils lui rappelaient ; puis , soit que sa mémoire l'eût trahi , soit que l'indignation l'emportât en lui sur ce souvenir même :

c Quatre mille livres sterling! s'écria- t-il , voilà une belle affaire ! Mais n'est-ce pas là encore une raison de plus de plaindre madame la duchesse de Mazarin? Quatre mille livres ;Kterling , mais c'est tout simplement cent mille livres par an , et que voulez^vous qu elle fasse avec cela ? Aussi,

«8t-elie criblée de dettes. Cent mille livre», bon Dieu ! Mai» vous, vous que je ne connais pas , et qui avez cru devoir , dans un but que vous nous direz «ans doute , évoquer ici un pareil souvenir, ignorez vous donc que madame la duchesse de Mazarin avait apporté en mariage un million cinq cent mille livres de rente , sans compter tous les palais et tous les châteaux que lui a laissés son oncle '^ Ignorez-Yous que de tous ces biens il ne lai reste pas aujourd'hui une obole?

— Je le sais , monsieur , répondit fièrement rinconnq.

— Eh bien! continua Saint-Évremond , vous devez savoir aussi que toutes ces richesses sont restées entre les mains de M. de Mazarin , qui a déclaré que, quand bien même la duchesse serait réduite à la mendicité, jamais il ne lui donnerait un denier.

— Je sais tout cela, monsieur*; mais vous oubliez que M. le duc de Mazarin a ajouté qu'il était prêt à partager sa fortune avec madame de Mazarin, le jour où elle reviendrait auprès de lui.

— Qu'il n'y compte point, monsieur ! Jamais, je l'espère , elle n'aura cette faiblesse ; car elle ne saurait oublier que l'homme 'dont vous parlez s'est fait depuis quinze ans son persécuteur et son

€ Et moi aussi , milords , je veux assister au lever de votre belle reine, ei nous verrons si elle refusera de me suivre en France. »

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