LVIII
Aujourd'hui que , par une corrélation plus ou moins paradoxale établie entre les individus et les objets matériels au milieu desquels ils se meuvent, on prétend avoir mis à nu les idées, les sentiments , le caractère même de la personne dont on écrit Thisloire, lorsqu'on a fait Tinveniaire de sa chambre à coucher, il faut convenir que, si peu absolu que puisse être un pareil diagnostic , il aurait du moins reçu une application merveilleuse en ce qui touche madame la duchesse de Mazarin. Il serait difficile, en effet, d'imaginer un aspect plus solennellement bizarre et plus propre à
donner une ju8te opinion de cette beaulé célèbre que celui du cabinet où elle donna audience, le jour dont nous parlons , à ses courtisans habituels : c'était une pièce de forme octogone ornée de riches tentures , et dans laquelle des rideaux de damas ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour voluptueux. Sur Tune des parois de la muraille était un grand tableau représentant les amours de Vénus et d'Adonis , souvenir mythologique qui pouvait bien pour Hortense en réveiller de plus réels ; çà et là, sur des piédestaux disposés de distance en distance autour de la chambre , on voyait des magots de la Chine , des vases de fleurs, et par intervalles des cages dorées ei remplies d'oiseaux précieux.
La divinité de ce séjour était elle-même assise nonchalamment sur une chaise longue, devant sa toilette, entourée de ses femmes, et dans un négligé plein de grâce et de coquetterie. Â ses pieds étaient couchés sur des coussins de velours plusieurs petiis chiens de l'espèce la plus mignonne, pendant que, perchés sur sa toilette, son perroquet Pretty et son chat favori Pussy ( pourquoi ne pas les nommer , puisque l'un et l'autre ont été chantés par les poètes de l'époque?) semblaient la contempler amoureusement. De chaque côté
de la toilette se tenaient debout , comme deux sentinelles , et' dans une attitude pleine de gra* vite, le petit Turc d'Hortense, Mustapha, et son petit nègre Pompée , tous les deux vêtus de leur costume national, qui élaitd'une grande richesse. Ses pages, le jeune Dery, dont la voix était, dit-on, si mélodieuse, et à qui Saint-Évremond adressa un jour une si plaisante épitre, le jeune Stourlon et les autres étaient également debout à l'entrée de la chambre. Enfin , dans un coin , assis sur un pliant, Tabbé Milon, aumônier delà duchesse , lisait dévotement son bréviaire , non sans secouer la tête de temps à autre , Hortense lui ayant persuadé depuis peu de porter des boucles d'oreille.
Les joues de la duchesse, encore un peu pâles, avaient conservé Tempreinte de Témotion pénible qu'elle avait éprouvée la veille : mais cette pâleur même lui prêtait un charme de plus. Bien qu'Horiense fût alors déjà dans sa trente-sixième année, elle était encore merveilleusement belle, et on ne lira peut-être pas sans intérêt le portrait suivant qu*un contemporain traçait d'elle, à celte même époque , portrait dans lequel les attraits du modèle sont analysés ave^c un soin minutieux presque digne du temps oit nous vivons.
c C'est une de ces beautez romaines qui ne ressemblent point à des poupées comme la plupart des nostres de France, et dans qui la nature toute pure triomphe avec majesté de tout Tartîfice des coquettes. La couleur de ses yeux n'a point de nom; ce n'est ny bleu, ny gris, ny tout à fait noir, mais un mélange de tous les trois, qui n'a que ce que chacun a de plus beau, la douceur des bleus, la gayelé des gris, et surtout le feu dès noirs ; mais ce qu'ils ont de plus merveilleux , c'est qu'il n'y en a point au monde de si doux et de si enjouez pour l'ordinaire ; enfin , de si propres à donner de l'amour, et il n'y en a point de si sérieux , de si sévères et de si sensez quand elle est dans quelque application d'esprit. Ils sont si vifs et si riants, que, quand elle s'attache à regarder quelqu'un fixement, ce qui ne luy arrive guère, on croit en estre éclairé jusqu'au fond de l'âme, et^on désespère de pouvoir luy rien cacher. Ils sont grands , bien fendus et à fleur de teste , pleins de feu et d'esprit ; mais, avec toutes ces beauiez, ils n'ont rien de languissant ny de passionné , comme si elle u'étoii née que pour estre aimée et non pas pour aimer. Sa bouche n'est ny grande ny de la dernière petitesse, mais tous les mouvements en sont pleins
de charme, et les grimaces les plus étranges ont une grâce inexprimable quand elle contrefait ceux qui les font. Son rire atlendriroit les cœurs les plus durs , et charmeroit les plus cuisants soucis; il luy change presque entièrement Pair du visage, qu'elle a naturellement assez froid et fier, et il y répand une certaine teinture de douceur et de bonté, qui rassure les âmes que sa beauté a d'abord alarmées , et leur inspire cette joye inquiette qui est la plus prochaine disposition à la tendresse... Elle a le son de sa voix 81 touchant , qu'on ne sçauroit Tentendre parler sans émotion. Son teint a un éclat si beau, si naturel , si vif et si doux , que je ne pense pas que personne se soit jamais avisé , en le regardant , de trouver à redire qu'il ne soit pas de la dernière blancheur. Ses cheveux sont d'un noir luisant qui n'a rien de rude. A voir le beau tour .qu'ils prennent naturellement, et comment ils se tiennent d'eux-mesmes quand elle les a tout à fait abattus, pour peu qu'on eût l'âme poétique, on dirait qu'il se jouent à plaisir, tout enflez et glorieux de couvrir une teste si belle. C'est le plus beau tour de visage que la peinture ait jamais imaginé. On la voit quinze jours de suite coiflëe d'autant de différentes manières sans pou-
TOHB 11. H
voir dire laquelle luy va mieux; celles qui défont toutes les femmes la parent , et celles qui ne conviennent jamais à une mesme teste font également bien sur la sienne. 11 en est de ses habillements comme de sa coèffure ; il faut la voir enveloppée dans une roi)be de chambre pour en juger, et c'est en cette seule personne qu'on peut dire véritablement que Tart le plus délicat , le mieux entendu et le mieux caché ne sçauroil égaler la nature, t ^ '
En entrant dans le cabinet de la duchesse de Mazarin, tous ses courtisans s'en vinrent, à tour de rôle, lui baiser la main, et à tous elle trouva le moyen de dire un mot gracieux. Saint-Évremond , comme Thôte le plus habituel du logis, s'avança le dernier.
c Vous le voyez, dit-elle , mon vieil ami, il faut vous presser de faire Toraison funèbre que je vous ai demandée, car vous savez que je veux l'entendre de mon vivait, et peu s'en est fallu , cette fois, qu'elle ne fût récitée qu'après ma mort. Fràndiem^nt, c'eût été dommage.
— Allons ! s'écria le maréchal de camp , vous voilà encore dans vos idées noires ! Je gage que c'est la faute de M. l'abbé Milon. »
Ici l'aumônier ne put s'empêcher de détacher
les yeux de son bréviaire et de les fixer sur la duchesse d'une façon fort piteuse; Hortense reprit : ^
c Oh ! le pauvre abbé ! ne Taccusez pas , je Ta vais fait venir pour lui demander son avis sur une nouvelle coiffure.
— A la bonne heure !
— Au surplus, ajouta-t-elle , si j'ai une prière à adresser au ciel , c'est de me laisser mourir jeune, car l'enfer des femmes, c'est la vieillesse.
— Eh ! eh I reprit Saint-Ëvremond , c'est un rendu pour un prêté , car elles nous font si bien damner , nous autres hommes , quand elles sont jeunes.
— Madame la duchesse , reprit gravement milord Godolphin , est-ce donc là la seule prière que vous adressiez au ciel ?
— Oh ! non pas, milord. Je prie Dieu tous les soirs et tous les matins, demandez plutôt à l'abbé. Tous les soirs, je lui rends gr&ce de m'avoir donné un peu d'esprit , et , tous les matins , je le supplie de me préserver des sottises de mon cœur, i
En prononçant ces derniers mots, Hortense soupira , et ses regards s'attachèrent machinalement sur le tableau qui représentait les amours de Vénus et d'Adonis. 11 y eut un moment de
silence ; puis un page s'approcha et remit à la duchesse plusieurs messages qu^on venait d'apporter pour elle.
I Merci ; mon eufant , dit-elle , merci ; car j'ai besoin de converser aujourd'hui avec tous mes amis. Allons , monsieur mon lecteur , ajouta-t-elle en faisant signe à Saint-Évremond d'approcher, et comme quelqu'un qui chercherait à se remettre d'un rêve pénihle , venez remplir auprès de moi votre office ordinaire. Vous permettez, n'est-ce pas, milords? >
Le maréchal de camp ne répondit pas , car , les yeus: fixés à cet instant sur sa divinité et perdu dans une vague extase , il murmurait tout bas :
< Un jour , la nature défera ce bel ouvrage qu'elle a pris tant de peine à former. Est-ce bien possible? >
Mais Hortense , déjà le rire sur les lèvres : € Eh bien ! qu'avez-vous donc à rêvasser
ainsi, monsieur le chevalier de la triste figure? i Rappelé à lui-même par cette apostrophe ,
Saint-Évremond tressaillit.
< Me voici , dit-il , me voici. »
Puis, décachetant le premier message qu'Horlense lui tendit :
c Ce sont des vers , dit-il , voyons la signature : c'est de M. Fabbé de Chaulieu.
— Ah! s'écria Hortense, loué soit Dieu double* ment , car je vais avoir des nouvelles de ma sœur, madame la duchesse de Bouillon , et nous allons entendre de la belle poésie, i . Saint-Évreroond lut ce qui suit :
La divine Bouillon , celte adorable sœur,
Qui partage avec vous i^etnpire de Gythèrc ,
Et qui sait, comme vous, par cent moyens de plaire
Séduire et Pesprit el le cœur.
Malgré tout ce que j^ai pu faire,
Veut aujourd'hui que mes vers ,
Au hasard de vous déplaire.
Aillent traverser les mers.
A cet insensé projet
Ma raison s'est opposée ;
Je vais devenir l'objet ,
Ai-je dit , de la risée ^
De cet homme si fameux ,
De qui le goAt aeol décide
Du bon et du merveilleux ,
Et qui, plus galant qo''Ovide,
Est comme lui malheureux.
A cet endroit de Tépître , Saint-Évremond s'arrêta involontairement et fixa sur Hortense un regard passionné , un regard dans lequel brillait encore sous la cendre des années je ne sais quelle étincelle des anciens jours , alors que le joyeux
maréchal de camp rencontrait si peu de cruelles à la cour d'Anne d'Autriche. Mais la duchesse , en proie à une préoccupation réyeuse dont elle semblait ne pouvoir se rendre maîtresse , n'y fit aucune attention, et Saint-Évremond reprit sa lecture. Lorsqu'il eut fini , la duchesse s'écria :
c Que dites-YOus de ces vers? Quant à moi, ils me semblent charmants, i
L'oracle avait parlé , et un murmure général d'approbation accueillit son arrêt. Mais le vieux maréchal de camp hocha la tête.
f Je ne saurais , dit-il , vous contredire , madame la duchesse, mais je trouve un défaut grave dans ces vers ; c'est la comparaison qu'ils commencent par établir entre vous et madame la duchesse de Bouillon , entre le soleil et la lune , entre la reine de beauté et , si vous voulez , sa première sujette. Voici , ajouta-t^il en tirant une lettre de sa poche , un message que j'ai reçu , moi aussi, d'un de nos beaux esprits, d'un auteur qui vaut à coup sûr M. l'abbé de Chaulieu , de M. de La Fontaine ; et si madame la duchesse veut bien en écouter la lecture...
— Si ce sont des vers* à ma louange , interrompit Hortense , je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui. Gardez-nous cela pour un autre jour.
— Souffrez du moins , reprit le 'maréchal de camp , que j'en lise un passage. >
Et, sans attendre même la permission d'Horlense, il se mit à lire avec feu les vers suivants :
Qae vous dirat-je davantag^e ?
Hortense eut du ciel en partage La grâce , la beauté , l*esprit ; ce n^est pat tout : Lei qualités du cœur \ ce n^est pas tout encore : Pour mille antres appas le monde entier Tadore,
Depuis l*un jusqo^â Tantre bout.
L^ Angleterre, en ce point, la dispute à la France : Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
vous , le chef de ses dévots ,
De ses dévots à toule outrance ,
Faites-nous Téloge dliortcnse I Je pourrais en charger le dieu du double mont ,
Mais j^aime mieux Saint-Évremond.
€ Vivat ! vivat ! s'écria Tassislance en battant des mains avec transport.
— Vous voyez, mon vieil ami, dit la duchesse, que M. de La Fontaine est d'accord avec moi, et qu'il vous demande aussi de faire mon oraison funèbre.
— Encore ! reprit Saint-Évremond en frappant du pied ; mais vous voulez donc que je^meure moi-même. Eh bien ! oui , je la ferai , ne fût-ce que pour vous forcer de vous repentir de me l'avoir tant demandée.
— Allons , monsieur le chevalier de la trisle figure , (lil gaiement Hortense en tendant à son vieil amî.une main qu'il baisa avec ferveur, ne vous fâchez pas. Aussi bien, j'entends, moi, votre Dulcinée, que vous répondiez sur-le-cbamp à M. Tabbé de Chaulieu; car vous n'êtes pas seulement mon lecteur, vous le savez bien, vous êtes aussi mon secrétaire. Quant aux autres lettres, j'en fais mon affaire. Allons! pages, vite une plume , de l'encre à M. de Saint-Évremond , et , pendant qu'il composera sa réponse, le petit Dery va nous chanter un de ces airs italiens qu'il chante si bien , et je l'accompagnerai de ma guitare. »
Le jeune Dery chanta environ pendant une demi-heure. Au bout de ce temps , Saint-Évremond mil avec l)eaucoup de galanterie un genou en terre devant la duchesse , et déposa entre ses mains la réponse qu'elle lui avait demandée , et dont elle voulut donner elle-même , cette fois , lecture à ses fidèles. Celte réponse, qui fut colportée alors dans toute l'Europe galante et lettrée, où elle eut un succès prodigieux, était, conformément à la mode de l'époque, entremêlée de prose et de vers. En voici un extrait. Qu'on nous pardonne celle dernière citation , la seule
d'ailleurs que nous ayons cru devoir emprunter, dans le cours de ce récit , aux écrits d'un personnage qui y joue un assez grand rôle, et qui , aujourd'hui peu connu, a été cependant considéré, à tort ou à raison, par ses contemporains, comme Tune des gloires littéraires du xvn® siècle.
Je D^ai point, comme censeur, Examiné Totre ouvrage... ; Notre Sapho Blazarin Tous donne la préférence Sur tout Grec et tout Latin,
c Madame de Mazarin ne fait que dire ce que j*ai pensé.. . Il n'y a point de comparaison qui ne vous désoblige : il n'y en a point d'avantageuse que je puisse raisonnablement prétendre. Celle d'Ovide ne me convient point. Ovide était le plus spirituel homme de son temps et le plus malheureux : je ne lui ressemble ni par mon esprit ni par mon malheur. Il fut relégué chez des barbares où il faisait de beaux vers, mais si tristes et si douloureux, qu'ils ne donnent pas moins de mépris pour sa faiblesse que de compassion pour son infortune. Dans le pays où je suis, je vois madame de Mazarin tous les jours ; je vis parmi des gens sociables qui ont beaucoup de mérite et beaucoup d'esprit. Je fais d'assez méchants vers , mais si
enjoués , qu'ils font envier mon humeur quand ils font mépriser ma poésie. Voilà bien des avantages que j'ai sur Ovide. li est vrai qu'il fut plus heureux à Rome avec Julie que je ne Fai été à Londres avec Horiense ; mais les faveurs de Julie furent cause de sa misère, et les rigueurs d'Hor-» tense n'incommodent guère un homme aussi âgé que je le suis.
Je ne demande antre grâce pour moi
Que la rigueur qu^ou aura pour les autres;
Et j'ai sujet d'être content. C'est à madame de Mazarin à finir ma lettre , quand je vous aurai dil qu'il ne manque rien ici que madame de Bouillon et vous, monsieur, que je voudrais bien voir avec du vin de Champagne avant que de mourir. »
Voici maintenant l'apostille qu'Hortense ajouta de sa main sur cette lettre :
I Je ne fais point de vers, mais je m'y connais assez pour pouvoir dire sûrement, monsieur, que les vôtres sont les plus agréables qu'on puisse voir. Au reste , on me compare à Sapho mal à propos : je ne suis point née à Lesbos, je ne veux point mourir en Sicile, i
Au milieu de tous ces édianges de poésie et de bel esprit dans lesquels on retrouve comme un parfum de Thôtel de Rambouillet légèrement afiaibli par les brouillards de la Tamise, alors que la duchesse achevait d'écrire à Tabbé deChaulieu, et que tout le monde attendait dans un respectueux silence la lecture de ces quelques lignes , Tun des membres de Tassistance qui était demeuré , auditeur impassible , dans un coin de la chambre, se leva tout à coup de son siège, ets'approchant d'Hortense devant laquelle il s'inclina :
€ Et moi aussi, s'écria-t-il d'une Toix grave et sonore , je suis porteur d'un message pour madame la duchesse de Mazarin. i
Tous les regards se tournèrent avec surprise vers le nouveau venu , dans lequel un chacun reconnut sans peine le jeune gentilhomme au visage froid et sévère , aux vêtements de couleur sombre , qui , déjà peu de temps auparavant , avait osé faire entendre un langage si étrange en un lieu où ne retentissaient d'ordinaire que les louanges de la duchesse. Chacun échangea aussitôt à voix basse , avec son voisin , les questions d'usage en pareil cas :
c Connaissez-vous cet étranger? Qui l'a donc amené ici? Que veut-il? »
Mai8 la duchesse était si loin de s^attendre à ce que rhomme qui était debout devant elle pût avoir à son égard d'autres sentiments que ceux dont toute sa petite cour était animée , quelle répondit négligemment et sans même -détacher les yeux du papier sur lequel elle écrivait :
c Eh bien ! donnez-le moi , ce message. >
Et comme Télranger ne se disposait nullement à déférer au désir qu'on venait de lui exprimer , elle leva les yeux sur lui avec un léger mouvement d'impatience et de fierté ; mais, en rencontrant le regard sombre de son interlocuteur, en contemplant ces traits qui , pour la première (ois , is'oiïraient à sa vue , elle tressaillit et s^écria avec une frayeur instinctive :
fl Qui donc êtes -vous, monsieur, et que voulez-vous de moi ? Je ne vous connais pas.
— Pourtant , répondit froidement le nouveau Tenu , le fils de la comtesse de Soissons ne saurait être tout à fait un inconnu pour la duchesse de Mazarin.
— Vous êtes le fils de madame la comtesse ?
balbutia Hortense avec émotion.
— Oui , madame , je suis le grince Philippe de Savoie. ,
— Soyez donc le bienvenu, prince, dans cette
maison où vous arrivez un peu en héros de roman : je vous le pardonne , car j'ai de tout temps beaucoup aimé ce genre d'ouvrages. Plus je vous regarde et plus vos traits maintenant me reviennent à la mémoire , quoique vous fussiez bien jeune encore lorsque je quittai la France. Sans doute vous m'apportez des nouvelles de ma famille ; oh ! c'est toujours un si grand bonheur pour moi d'en recevoir! Votre mère, madame la comtesse, est ma sœur aînée , et , bien qu'elle ne se soit pas toujours montrée pour moi tout à fait comme une sœur, je n'en ai pas moins conservé pour elle une afiection bien tendre. Dites-moi qu'elle aussi ne m'a point oubliée , et qu'elle veut bien s'intéresser encore à une malheureuse exilée.
— Madame , je ne sais ; ma mère a depuis quelque temps fixé son séjour en Espagne auprès do couvent où sa sœur , madame la connétable Golonna , a cru devoir elle-même se choisir une retraite , et , dans les lettres que ma mère a bien voulu m'adresser, je n'ai point trouvé votre nom . >
A celte réponse sévère , Horiense baissa la tète. Habituée à ce concert d'hommages et de flatteries qui venait caresser incessamment son oreille , elle se sentait à la fois pleine de trouble et de confusion. Ce n'était point seulement , en
TOIB II. IS
^ki , le filg de la sœar , le prince Philippe de Savoie , qui se tenait devant elle ; en ce moment plein de solennité, toute la famille des Mancini , cette famille qui, dans ses longs débats avec son mari, avait fini par prendre parti contre dlC', semblait revivre tout entière dans ce jeune homme et lui parler par sa bouche. Au bout d'un instant, la duchesse reprit :
c Si mon nom ne se trouve point dans les lettres de ma soeur, c'est qu'elle m'attend. >
Puis , se tournant «irers ses courtisans , qui écoulaient avec stupeur cette conversation :
c Milords, ajouta -t-elle , il y aura trente ans, viennent les feuilles prochaines , qu'une galère de Gênes amena en France Olympe , Marie et Hortense Mancini. Ne pensez-vous pas qu'il serait possible qu'à celte époque les trois sœurs , après bien des traverses , se trouvassent réunies dans un couvent d'Espagne , toutes trois privées de leurs époux terrestres , toutes trois exilées de France, leur patrie d'adoption, toutes trois enfin fiancées pour le reste de leurs jours à TÉpoux céleste dont on ne se sépare jamais?
— Que Dieu détourne on semblable présage ! > s'écrièrent à la fois tous ceux auxquels Hortense s'adressait.
Hais, incapable de s'attacher longtemps au côté sérieux d'une idée , la duchesse reprit aussitôt :
c Eh bien ! vous avez tort : je suis sûre que le voile m'irait à merveille ; demandez plutôt à rabhé. t
A cette interpellation toute profane, le pauvre aumônier se remit bien vite à lire son bréviaire, que , malgré toute sa bonne volonté, il s'était vu forcé d'interrompre.
< Prince, continua Hortense en se tournant vers le nouveau venu , vous m'avez dit que vous aviez un message à me remettre ; me voici prête k le recevoir et à en prendre lecture. Veuillez me dire seulement de quelle part.
— Madame, je ne le puis.
— Oh ! ne craignez rien , il n'y a ici que des amis, pour lesquels je n'ai rien de secret.
— Je le sais, madame; mais je désire vous remettre ce message lorsque vous serez seule, car il convient que vous le lisiez sans témoins et... le plus tôt posible.
— Ah ! murmura Hortense ébahie , vous le voulez ainsi I Savez*vous , prince , que tant de réserve et de précautions finiraient par m'inspirer de l'effroi , si la curiosité ne l'emportait encore dans mon âme sur un tel sentiment?
— Amenreille! s^écria Saint^Évreinond, qui était jusqu'alors demeuré muet. Milords, c*esi un congé qu'on nous donne : retirons-nous. Prince, ajouta>t-il en passant devant Philippe de Savoie et d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, vous êtes le premier après moi qui obteniez de notre belle reine la faveur d'un tête-à-tète. Rendez grâce aux liens qui vous unissent à elle par le sang. S'il en était autrement, plus d'un entre nous se serait cru en droit de réclamer de votre seigneurie l'honneur de se couper la gorge avec elle.
— Monsieur, répondit fièrement le jeune prince , c'est un honneur que d'ordinaire dans ma famille on demande plutôt encore qu'on ne raccorde. »
Lorsque tout le monde se fut retiré, même le petit Mustapha et le petit Pompée, Hortensè invita d'un geste Hit. de Savoie à prendre place à ses côtés.
c Maintenant , dit-elle , vous pouvez remplir votre message.
— Ainsi vaisoje faire, madame, répondit Philippe de Savoie. Toutefois, je doiS/d'abord Vous adresser une question. Séparée de M. le duc de Mazarin par des circonstances que je ne veux
point rappeler, n'avez-vous jamaia pensé qu1l pourrait arriver tel événement qui vous mettrait dans la nécessité de revenir sur une résolution, peut-être seulement blÀmable jusqu'à ce jour, mais qui d'un moment à l'autre risque de devenir criminelle?
, — Expliquez- vous, prince. Que se passe-t-il en France ? Serait-il arrivé à M. le duc de Mazarin quilqoe malheur ? i
Un sourire amer vint effleurer les lèvres do jeune homme.
c Madame, reprit-il avec un accent plein d'ironie , vous n'èles point encore veuve, mais , selon toute apparence, vos liens ne tarderont pointa être brisés, car Texistence de M. de Hazarin ne saurait être maintenant de longue durée. Tant que son cœur seul a saigné de votre abandon, on a pu espérer de conserver ses jours ; mais il vient enfin un moment où les blessures du cœur atteignent également le corp». Ce moment est venu pour M. de Mazarin , et le mal a fait des progrès d'autant plus rapides, que sa raison, déjà depuis longtemps chancelante, lui refusait l'énergie nécessaire pour contre-balancer les funestes effets de la maladie. C'est à vous de décider si vous laisserez à présent s'éteindre dans l'isole-
ment celui à qui devant Dieu Toas.a?ei engagé votre foi , et si d'autres mains que les vôtres devront lui fermer les yeux. À cet égard, ajottta-t41 en tirant de son sein un papier cacheté , si mes paroles ne vous suffisent pas , voici un écrit , un écrit tracé tout entier de la main de votre mari mourant , et qu'il m'a chargé de remettre majmême entre vos mains. Lisez-le , et songez que j'attends à l'instant même votre réponse*, i
Hortense prit en tremblant le message que lui tendait Philippe de Savoie , et, l'ayant décacheté, elle se mit à le lire. Ce message était ainsi conçu :
c Madame,
c Celui qui vous remettra ce billet est noire neveu affectionné , le prince Philippe de Savoie. 11 pourra vous dire dans quel état il m'a laissé.' Prêta paraître devant Dieu, j'ai pensé, madame, que vous ne voudriez point me laisser retourner dans son sein , tandis que vous resteriez sur la terre chargée de ma malédiction. Si le pardon d'un mourant a quelque prix pour vous, suivez le prince Philippe de Savoie. Il vous coùduira auprès du lit de mort de celui que son fatal amour
pour Yoa8 a rendu le plus malheureux des hommes durant sa vie, et dont il appartient pourtant à vous seule d'adoucir la mort. Je prie Dieu qu'il vous inspire et vous conduise, comme il vous jugera sans doute au jour du jugement dernier, suivant que vous aurez agi dans cette circonstance.
f Votre mari, c Le bug de Mazarin. i
Après avoir achevé sa lecture, la duchesse demeura quelques instants pensive et recueillie en elle**même.
c Prince , dit-elle enfin , quels qu'aient pu être les torts de M. de Mazarin à mon égard, je sais quel est mon devoir et je suis prête à m'y conformer; mais il y a une circonstance que peut-être vous ignorez et qui, seule, pourrait m'empécher de remplir ce devoir. Privée de tout secours de la part de mon mari, habituée dès mon enfance au luxe et à la magnificence, et n'ayant jamais su calculer de ma vie, j'ai contracté, pendant mon séjour en cette capitale, des dettes assez considérables, et vous comprendrez sans . peine que la duchesse de Mazarin doit au nom qu'elle porte de ne point quitter Londres comme une banqueroutiers
— Tout est prévu , madame ; je suis porteur de lettres de crédit pour le cas où vous consentiriez à me suivre. Que vous faut -il de plus?
— Je n'ai plus rien à demander.
— Ainsi, vous êtes disposée à partir sur-lechamp ? car le temps presse, et le moindre délai peut anéantir reflet de votre résolution. M. le duc de Mazarin, je vous Tai dit, n'a plus que peu d'instants à vivre, et il importe que vous le voyiez avant qu'il meure. Le bâtiment que j'ai frété et qui m'a conduit à Londres est prêt à repartir à mon premier signal, il nous débarquera sur les côtes de Bretagne d'où nous gagnerons aisément le château de La Meilleraye ; c'est là que nous trouverons M. de Mazarin, au moins je l'espère encore. Avant de partir, rien ne vous empêche de confier le soin de vos intérêts à une personne sûre, M. de Saint-Évremond , par exemple, auquel je laisserai dç mon côté les pouvoirs nécessaires pour traiter avec vos créanciers. Dans deux heures, si vous voulez, noue pouvons avoir quitté Londres.
— Deux heures! balbutia la duchesse; eh quoi ! pas même le temps de dire adieu aux personnes que j'aime le plus ! Ah ! prince, il se fait
d^à tard , et Voua m'accorderez bien au'moÎDS jusqu'à demaÎD.i
• Il y avait dans les yeux, d'Horlense une éloquence tellement irrésistible que Philippe de Savoie ne put soutenir le feu de son regard.
Une légère rougeur vint colorer son visage pâle et austère , comme si la merveilleuse beauté de la duchesse se fût révélée à lui, en cet instant, pour la première fois, et il détourna la tète. Il y eut un silenCe, puis la duchesse murmura de sa voix la plus douce :
« Prince, j'attends votre réponse.
— Vous le voulez, madame, reprit enfin le Jeune homme en évitant de la regarder, eh bien donc ! h demain ; mais je puis compter sur votre promesse, n'est-ce pas? et, demain, au lever du soleil....»
Il n'acheva pas , car Hortense déjà lui tendait la main avec un sourire plein de tristesse, et l'interrompant :
c Je vois , lui disait-elle , qu'on vous a bien fort prévenu contre moi , mais j'espère que , quand vous me connaîtrez mieux, vous me haïrez moins. »
Un moment incertain sur ce qu'il devait faire, Philippe de Savoie saisit tout à coup cette main
s'éteindre comme par enchantement avec le soleil, présente un aspect vraiment féerique. On se croirait à Venise. Aussi bien, de distance en distance, on aperçoit, dans le lointain, glisser sur les eauiL bleues de la X^mise les barques des seigneurs de la cour et des riches bourgeois de la cité, qui s'en vont goûter la fraîcheur d'une belle soirée de printemps. Entre toutes ces barques , il en est une qu'il est facile de distinguer. À l'arrière, les rideaux entr'ouverls laissent apercevoir une jeune femme et un vieillard assis à côté l'un de l'autre, et tous deux plongés dans une profonde rêverie, pendant qu'à l'avant un groupe d'auditeurs se presse autour d'un enfant en costume de page, qui ehante en s'accompagnant de la guitare. Au nombre des auditeurs, on remarque, gravement accroupis aux pieds du chanteur, et dans une attitude tout extatique, un petit nègre et un petit Turc, l'un et l'autre revêtus de leur costume national. Tout le monde a déjà sans doute reconnu Dery, et ses acolytes Pompée et Mustapha. Il est inutile dès lors d'apprendre aux lecteurs les noms du vieillard et de la jeune femme. Le musicien vient de s'arrêter pour se reposer quelques instants, et un profond soupir s'est échappé de la poitrine du vieillard.
Sa compagne s'en est émue , et une vive compassion s^est peinte sur son gracieux visage : elle se dispose enfin à prendre la parole. Écoutons. «
c Allons! dit-elle t consolez- vous, mon pauvre vieil ami ; ce serait à vous à me donner du courage , et je vois bien qu'il faut que j'en aie maintenant pour nous deux. Voyons , regardezmoi d!un air un peu moins désolé. Tout n'est point désespéré, je reviendrai vous voir, je vous le promets ; et, en attendant, je veux que ce soit vous ^ui preniez soin de tout ce que je laisse ici, entendez-vous? Vous me le promettez? D'abord, je m'en prendrai à vous, je vous en avertis, si M. Dery a oublié quelqu'un des airs de Lulli que je lui ai fait apprendre, et nous verrons bien si , à mon retour, ma perruche favorite prononce toujours aussi bien le nom d'Horlense. i
Le vieillard , attendri jusqu'aux larmes , ne put d*abord trouver une parole , et se contenta de porter à' ses lèvres la main de sa douce compagne ; puis enfin , et comme s'il eût puisé quelque force dans ce baiser :
c Oh ! toujours aussi bonne que belle ! s'écria-t-il ; soyez bénie , madame , pour l'espoir que vous me rendez ! Oui , tant que vous serez
AL». »K IATEBG!IE. — T. !!• 16
— ilé —
absente , je ne veux vivre qu'au milieu des objets qui pourront me parler de vous. Tout ce que vous aimez sur la terre , je veux Taimer aussi ; tout ce qui vous occupe d'ordinaire , je veux m*en occuper. Vos autevrs chéris seront les miens , et je les lirai du matin au soir. Adieu la cour et ses plaisirs, adieu tout ce qui ne me présentera pas un souvenir d'Hortense !
— A la bonne heure ! reprit k duchesse, vous voilà comme je vous veux , et votre œil bnlle comme Fœil du Saint-Évremond d^autrefois, alors que, petite fille, je vous voyais venir au palais de M. le cardinal , et que vous cherchiez à me consoler des réprimandes de madame de Venelle. Voyez donc comme la soirée est belle ! comme la brise est parfumée ! Dites , maintenant , que j*ai eu tort de vouloir, avant de partir, aller dire adieu à ma jolie maison de Cbelsea, sur les bords de la Tamise , où nous avons fait tant de bonnes parties avec- milord Gôdolphin , milord Sainl- Albans , miss Charlotte de Beverweert , mistress Middleton et ce pauvre abbé Saint-Réal ; à mes beaux arbres , sous Tombrage desquels vous avez composé tant de beaux vers à ma louange ; à mes vertes pelouses , où j'ai si bien dansé. Dites, dites, monsieur, si j'ai eu tort.
— Vous ma charmante reine ! est-ce que vous pouvez jamais avoir tort ?
— A merveille ! Aussi bien ne faut-ii pas qu^une dernière fois la folie et la raison fassent ensemble le voyage èe Chelsea?
— La folie ! oh ! c>st moi, e'est moi qui deviendrai insensé pour to|it de bon , si vous tardez longtemps à revenir de France.
— N*avez-vous pas ma promesse? Allons , ne songeons plus qu'au souper qui nous attend dans ma maison de Ghelsea. Je sais bien des gens, mon vieil ami , qui donneraient beaucoup pour pouvoir être , ce soir, à votre place.
— Oui , madame ; mais hélas ! ce soupev n'*est-il pas pour moi comme le repas libre qu'on donnait , à Rome , aux condamnés à mort? t
11 y eut un silence, et la duchesse redevint naélaneolique et rêveuse; puis, après quelques instant» , elle reprit :
f Pourquoi donc me parler ainsi de mort?
il semble en vérité , depuis hier, que tout le monde se donne le mot pour m'éffrayer. Oublions les morts , si nous voulons qu'ils nous laissent en paix également. •
A cet instant , le jeune Dery fit entendre un préludé sur sa guitare, et recommença à chantcPi
— ne —
ce qui fil tressaillir d'aise le Turc Mustapha et le nègre Pompée. Cependant Tair qu'il avait choisi n'était rien moins que gai ; c'était une de ces plaintives romances espagnoles que, quelque vingt ans auparavant , les personnes de la suite de l'infante d'Espagne avait popularisées à la cour de France , alors que cette jeune princesse était venue partager la couche du grand roi.
C'était Hortense qui l'avait apprise elle-même au petit Dery : est-il besoin de dire qui la lui avait apprise à elle? Toutefois, celte naïve mélodie, dans laquelle le génie moresque et le génie castillan revivaient à la fois avec toute leur simplicité primitive, empruntait mille charmes à une foule de circonstances purement accessoires et indépendantes même de la magie des souvenirs. Déjà le crépuscule avait fait place à la nuit «l'air commençait à fraîchir , et l'heure du souper était venue ; on n'apercevait plus que de loin en loin quelque barque attardée qui regagnait Londres en toute hâte. La duchesse et Saint-Évremond, retombés dans leur rêverie, n'échangeaient pas une parole, et le silence solennel de la soirée n'était troublé que par le chant du page , aaquel se mariaient le bruit des rames fendant l'onde en cadence, et les accords mélodieux de la gui-
tare, semblables à ceux d'une harpe éolieniie.
Cependant la lune commençait à monter sur rhorizon et baignait de ses mollesxlariés le délicieux paysage qui s'étend en amphithéâtre sur les rives de la Tamise, alors que, descendant le cours du fleuve, on s'approche des riants coteaux de Chelsea. L'atmosphère était si transparente et si pure, qu'on pouvait distinguer tous les objets à une assez grande distance. On vit alors s'approcher une barque de très-petite dimension et qui, bien que conduite par un seul rameur, glissait à la surface des ondes , légère et rapide comme une ombre. Il n'y avait dans cette barque , outre le rameur, qu'un seul passager, le corps entièrement enveloppé dans une cape de couleur sombre, et la tête couverte d'un feutre empanaché de plumes noires. A voir ce passager penché sur le bord de sa barque et prêtant l'oreille aux chants du page, 00 eût dit un de ces voyageurs dont il est question dans les légendes de l'Allemagne , séduit tout à coup par la voix mélodieuse d^unc fraîche ondine entrevue à travers des roseaux, et s'acharnant à sa poursuite sans s'apercevoir qu'il va tomber dans le gouffre où la nymphe perfide l'entraîne en fuyant devant lui.
En entendant derrière elle le bruit des rames
d'une autre barque, Hortense tourna la tète, puis elle tressaillit et poussa un faible cri. Le passager qui la suivait et qui n'était plus séparé d'elle alors que par deux ou trois toises de distance , était celui-là même qui, la veille au soir , à la comédie , avait offert à ses regards une si merveilleuse ressemblance avec Alonzo de Lara.
C'était le baron de Banier.
Comme son frêle esquif avait sur la barque de la duchesse l'avantage delà rapidité de la marche, il la rejoignit en un clin d'oeil et, en passant devant HortensCr il la salua avec beaucoup de politesse. Celle-ci s'inclina pour lui rendre son salut, mais elle sentit une sueur froide lui monter au front ; Saint-Évremond lui-même ne put s'empêcher de murmurer à mi-voix :
« En vérité, voilà une resseniblance bien étrange, et plus je regarde ce gentilhomme...
— Vous m'aviez dit , interrompit la duchesse , qu'il était parti ce matin pour la France.
— On me l'avait positivement assuré, repartit le maréchal de champ. 11 faut qu1l ait changé d'avis.
— Mais pour quel motif ?
— Que sait-on ? Le désir de vous revoir, peutêtre...
— Taisez-vous ! reprit la duehesse , dont itiie ▼ive rougeur colora les joues; je n'en crois rien, i
On put remarquer alors que le baron de Banier, par discrétion sans doute, s'était éloigné , mais pas assez pour perdre de vue la duehesse de Mazarin , sur laquelle il fixait obstinément ses regards , et qu'il semblait s^atlacher à naviguer , en quelque sorte , de conserve avec la grosse barque que montait Horiense. Dery chantait toujours la vieille romance espagnole d^Âlonzo de Lara.
H y a, coqAme on sait, environ deux milles de distance entre Londres et Chelsea. Au bout de quelques n(tinutes , on était en vue de ce site délicieux , ^t , les rameurs de la duchesse ayant dirigé la barque vers la plage , on se disposa à débarquer. Le baron de Banier lit signe à son pilote d'en faire autant, et sauta lestement à terre, pendant qu'Hortense, de son côté, posait le pied' ftur la planche que ses gens s'étaient empressés de placer à l'avant de la barque, après l'avoir amarrée au rivage. Mais, soit que cette planche fût peu solide, soit qu'en proie à un trouble dont il est facile de se rendre compte, la duchesse eût manqué d'attention , son pied glissa. On la vit chanceler, puis s'affaisser sur elle-même , et
tomber dans la Tamise, qui , à cet endroit, est assez profonde. Tout cela dura Fespace d*une seconde. Un cri d'épouvante s*éleva de tous côtés, car la duchesse avait instantanément disparu, et Ton devait craindre naturellement qu'elle n'eût été entraînée sous la barque, qu'on, s'empressa aussitôt de démarrer. Mais cette opération même entraîna quelques lenteurs. Avant qu'elle fût terminée , un homme s'était jeté tout babillé dans le fleuve, avait, en plongeant, saisi la duchesse dans ses bras, et bientôt, tout haletant, il déposait sur la pelouse fleurie du rivage le précieux trésor qu il venait de retirer du sein des ondes,
. A la suite de cet événement, la duchesse, demeura longtemps évanouie. En rouvrant les yeux , elle retrouva devant elle tous ses gens éplorés et entourant avec une vive expression d'inquiétude un médecin de Chelsea qu'on avait été quérir en toute hâte pour lui donner les premiers secours. Saint-Évremood, seul, était agenouillé auprès d'elle et couvrait une de ses mains de baisers.
— Merci, mon vieil ami, lui dit-elle dès qu'elle fut en état de parler ; merci , car c'est vous qui m'avez sauvée. »
Mais lui, hochant tristeraenl la lète :
c Hélas ! madame , ce n'est pas moi qui ai eu
ce bonheur. Un antre m'a devancé, un autre plus
jeune et plus alerte que moi.
— Qui donc î
— Cet étranger... M. le baron de Banier. > A ce nom, je ne sais quel frais incarnat
vint ranimer un moment les joues pâles d'Hortense.
c Encore lui ! balbutia-t- elle d'une voix émue. Où est-il, M. de Saint-Évremond, où est-il? Oh ! je veux moi-même lui rendre grâce.
— Madame , je ne sais, murmura Saint-Évremond. Dès qu'il a appris qu'on était sûr de vous rappeler à la vie, il s'est retiré.
— Et vous l'avez laissé partir ! i
Puis, saisissant vivement la main du maréchal de camp qu'elle étreignil entre les siennes, elle se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :
c Mon vieil ami , si je vous suis aussi chère que vous dites , il faut que vous me le prouviez , il faut que vous retrouviez cet étranger, que vous me l'ameniez, entendez-vous ? je veux le voir... lui parler.. Oh! faites encore cela pour Hortense.
— Mais , madame , reprit Saint-Évremond ,
avez-vous donc oublié que demain matin vous devez vous-même quitter TÂngleterre ?
— Il est vrai , dit la duchesse en levant les yeui au ciel, je Tai promis ; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui me défend de partir sans avoir revu cet étranger. >
Le vieux maréchal de camp ne put s^empécher de pousser un profond soupir, et il répondit avec un accent douloureux :
c Madame, vous serez obéie. »
Le lendemain matin , en effet , Hortense, que le médecin n'avait pas encore jugée en état de quitter sa maison de Cfaelsea, était étendue dans une chaise longue, ayant à ses côtés Saint-Évre^ mond et le baron de Banier, car le maréchal de camp avait tenu sa promesse , bien à contrecœur, comme on doit le penser ; aussi jamais il n'avait mieux mérité qu'en ce moment le suvnom de chevalier de la triste figure que la folâtre du* chesse s'était p^ à lui décerner. Hortense était encore fort pâle; mais ses traits avaient une expression de langueur qui n'était pas slins eharmes , et , en la voyant encore si belle , on était tenté de se demander si ce n'était pas phHôt h volupté que la souffrance qui avait substitué la blancheur des lis à l'éclat naturel de son teint.
c Pardonnez-moi , monsieur, dit la duchesse après avoir examiné avec une vive curiosité le nouveau venu, pardonnez-moi si, sur le point de quitter ce pays, je n'ai point voulu le faire sans vous avoir offert tous mes remerclments pour un acte de dévouement que je n'avais aucun titre à attendre de vous, et auquel je suis peut-être redevable de la vie.
— Madame , répondit le baron , c'est bien plutôt à moi de vous offrir des actions de grâce pour avoir daigné m'admelire en votre présence, et il n'est sorte de périls que je ne fusse prêt à affronter si j'en devais être toujours ainsi récompensé* Combien je me félicite maintenant d'avoir retardé mon départ, puisque cette circonstance m'a permis de rendre un bien faible service à la belle duchesse de Mazarin ! C'est un souvenir qui va désormais me suivre dans tous mes voyages, et qui ne mourra qu'avec moi. J'en suis redevable à M. l'envoyé de Suède ; c'est lui qui , en m annonçant que le roi était attendu aujourd'hui de Windsor et que Sa Majesté serait bien aise de me voir, m'a déterminé à différer mon départ. »
Pendant que M. de Banier parlait ainsi , Hortense échangeait avec Saint-Évremond des regards pleins de surprise. Ce gentilhomme ne ressem-
blait pas seulement k Âlonzo de Lara par les traits du visage, mais il n'était pas jnsqu^à son organe même dans lequel on ne retrouvât un souvenir affaibli de celui du page. Bien qu*il parlât le français avec beaucoup de pdreté , il avait un léger accent qui ofl'rait un point d'analogie de plus avec le défunt. Cependant il convient d'ajouter que sa taille élait plus élevée et ses traits plus accusés ; mais aussi il s'était écoulé bien des années depuis la nuit de la Toussaint de 1660, et même depuis leduel où don Alonzo de Lara avait trouvé la niort. Pourtant, il était impossible d'ad* mettre que ce fût le même personnage. C'était tout simplement une de ces ressemblances miraculeuses dont il a existé plus d'un exemple et qui, à diverses époques et dans diverses contrées, ont donné lieu à des aventures si surprenantes. M. de Banier avait beaucoup voyagé, beaucoup observé, et retiré un grand fruit de ses voyages. Il avait une conversation pleine de charme, ejt, dans cette première entrevue, la duchesse, ainsi que Sain t-Évremond,se plurent àl'envi àlequestionner sur son passé , comme s'ils eussent cherché l'un et l'autre à s'affermir dans la persuasion que c'était bien réellement un autre • que don Alonzo de Lara qu'ils avaient devant les yeux. Cependant
M. de Banîer n'avait pas été aans remarquer rim* pressîoD de surprise qu'il avait produite surHortense et sur le maréchal de camp, et , eu voyant que cette impression subsistait même encore après un quart d'heure de conversation, il se hasarda à en demander la cause. La duchesse se contenta de répondre, d'un ton en apparence assez indifférent, qu'elle trouvait en lui beaucoup de ressemblance avec un jeune page de son oncle le cardinal.
c Madame la duchesse, reprit Banier avec galanterie, ce m'est un grand bonheur de ressembler à une personne qui lient une place dans votre souvenir ; mais croyez que ce bonheur serait bien plus grand encore si la ressemblance était complète sous tous les rapports. »
Une légère rougeur vint animer les joues d'Hortense, qui reprit avec un sourire plein de mélancolie :
9 Croyez-moi , monsieur , n'enviez point le sort de ce jeune homme, car il a été bien malheureux.
— Hélas ! madame , repartit Banier , je ne sais quel est l'avenir que le ciel me réserve; mais la destinée de mon père et de mon aïeul n'est point faite pour me rassurer. Mon aieul était un
TO»R tl. 17 \
de ces sénateurs que le roi de Suède, Charles IX, fit décapiter au sortir d'une séance des étals du royaume, parce qu'ils s'étaient montrés contraires à ses volontés. Mon père , vainqueur sur tant de champs de bataille , est mort d'amour pour la princesse Jeanne de Bade ma mère. J^étais encore au berceau lorsque je Tai perdu.
— Et vous ne voulez point mourir comme lui ?
— Je ne sais , madame , ce que Dieu ordonnera de moi ; mais mon père, en mourant, voulut me prémunir contre une mort semblable à la sienne ; et, dans une lettre qui m'a été remise par mon gouverneur, dès que j'ai eu l'âge d'homme, lettre écrite par mon père à ses derniers moments, il m'engageait à voyager , tant que durerait ma jeunesse, et à ne jamais m'arréter plus d^une semaine dans le même lieu. Jusqu'à présent, vous le voyez , j'ai suivi .religieusement les conseils de mon père mourant.
— Et , selon toute apparence, vous vous en êtes bien trouvé ?
— Oui, madame ; mais il est telles personnes que , si belles qu'elles soient , pn peut voir sans danger , chaque jour , à chaque instant , durant toute une semaine ; tandis qu'il en est d'autres qu'il suffit d'avoir Vues uneseule fois pourque. .. >
Banier n'acheya pas, car la porte de la chambre venail de s'ouvrir , et une voix avait dit : t M. le prince de Savoie demande à parler à Tinstant même à madame la duchesse. »
Horlense tressaillit et se sentit frissonner jusqu'à la moelle des os. C'était comme un rêve d^amour brusquement interrompu par un coup de tonnerre, comme une lyre brisée au moment où elle rendait ses plus doux accords.
€ Faites entrer le prince, » dit-elle d'une voix à peine articulée.
Philippe de Savoie, en apercevant auprès de la duchesse le beau Banier, attacha sur lui un regard farouche. C'était la première fois qu'il voyait ce gentilhomme, et il se sentait déjà son ennemi.
Banier se leva pour prendre congé d'Hortense et céder la place au nouveau venu.
€ Adieu , M . le baron de Banier, dit la duchesse en tendant au jeune étranger sa main à baiser. Ne vous reverra-t-on pas avant voire départ?
— Ah ! madame, murmura Banier à voix basse, en baisant cette mnin qu'il sentait palpiter sous ses lèvres, demandez-moi plutôt si maintenant je pourrai partir. >
Là-dessus il sortit ay/ec M. de Saint-Évremond, qui , dans son ravissement de voir s'éloigner ce
dangereux rival, poussa Turbanité jusqu'à vouloir le reconduire jusqu'à son carrosse , sans doote afin de s'assurer qu'il quittait bien réellement Chelsea. Pendant ce temps-là, Hortense demeura seule avec son nevçu.
c Vous savez, prince, lui dit-elle non sans un peu d'embarras , quel événement m'empêche de remplir , au moins à présent , la promesse que je vous ai faite hier?
— Madame, je sais tout, répondit froidement M. de Savoie.
— J'espère , reprit Hortense , étonnée de lui voir un air encore plus sombre que la veille ; j'es* père que vous n'avez point reçu de nouvelles plus fâcheuses de M. le duc de Mazarin ?
— Non , madame , grâce au ciel ; mais deux mots seulement, s'il vous plaît. Cet importun chambellan qu'il vous a plu de vous donner , ce M. de Saint-Ëvremond, va-t-il bientôt rentrer ?
— Mais... je ne sais... Pourquoi cette question ?
— Pourquoi ? pourquoi ? C'est que les moments sont précieux, entendez-vous; c'est qu'il faut qu'aujourd'hui même je vous apprenne. .. »
En même temps , M. de Savoie s'agenouilla devant la duchesse.
« Que faile8-vou8, prince? s'écria Hortense Blapéfaile ; vous à genoux devant moi !
— C'est l'altitude qui convient à un coupable repentant. «
— Que voulez-vous dire ?
— ie veux dire que, pour vous déterminer à jn'accompagner en France, j'ai eu recours, de concert avec M. de Mazarin, à un subterfuge; je veux dire que M. de Mazarin n'a d'autre maladie que son amour insensé pour vous ; que je lui avais promis de servir cet amour et de vous ramener de gré ou de force dans ses bras, mais que maintenant il me serait impossible d'exécuter la promesse que je lui ai faite , parce que moi aussi je vous aime. >
À cette dernière parole , la duchesse se leva de son siège.
c Prince , dit-elle avec beaucoup de dignité , oubliez-vous à qui vous parlez?
— Non , madame , répondit le jeune homme avec violence , non , je n'oublie rien ; je sais que vous êtes la sœur de ma mère, je sais que mon amour est un sacrilège , alors même qu'il ne serait pas déjà un crime , puisque votre mari existe encore ; mais qu'y puis-je? Comme tant d'autres , j'ai subi le pouvoir de ces charmes qu'imprudent
j'ai Toulu braver , et mainienanl il n'est déjà plus temps de vaincre la passion fatale que vos yeux ont allumée dans mon âme. Plaignez-moi , madame , ou plutôt plaignez- vous vous-même , car nous sommes , vous et moi , de cette famille des Mancini qui a du feu dans les veines au lieu de sang, et qu'aucun obslable ne saurait arrêter dans ses résolutions. Vous Favez prouvé, madame , ainsi que vos sœurs ; mon tour est venu , maintenant.
— Par pitié , prince, balbutia Hortense épouvantée , revenez à vous et rétractez de telles paroles. Songez donc , si Ton vous entendait !
— Eh ! que m'importe , madame , pourvu que vous m'aimiez un jour! Être aimé d'Hortense, c'est là tout ce que je veux , et , vienne la mort ensuite , je ne la crains pas. Oh ! dites-moi , je vous en supplie , qu'un jour , vaincue par mes prières, par. mon désespoir, vous m'accorderez votre amour ; et alors toutes les épreuves , tous les sacrifices qu'il vous plaira de m'imposer , je suis prêt à les subir, pourvu que vous soyez à moi.
— Prince , ce que vous me demandez est impossible ; laissez-moi , par grâce , laissez-moi !
— Impossible! Alors, madame, il ne me reste plus qu'une chose à penser , c'est que cet amour
que vous me refusez , vous l'avez accordé à un autre. Eh bien ! malheur à lui , entendez-vous , si je le découvre jamais 1 A partir de ce jour , je m^attache à vos pas comme votre ombre. Partout vous me retrouverez , et c'est en vain que vous voudriez me chasser, car je vous aime, non point comme on aime ici , sous ce pâle soleil du Nord, mais comme on aime sous le ciel qui a vu naître la comtesse de Soissons , la connétable Colonna et la duchesse de Mazarin , comme aiment les Mancini. Cet amour-là , madame, libre à vous de ne point le partager ! mais s'il vous plaît de favoriser un rival.... priez pour lui! »
Sur ces entrefaites, Saint-Évremond rentra dans la chambre ; et comme il attachait un regard ébahi sur la duchesse, qui, tremblante, éperdue, se tenait debout auprès de M. de Savoie , ce dernier s'inclina gravement devant elle , et lui baisant la main avec toutes les marques du plus profond respect :
c Madame, s'écria-t*il, si votis voulez bien le permettre, j'aurai l'honneur de revenir dans la soirée pour m'informer de vos nouvelles, i
Puis, ayant adressé à Saint-Évremond interdit le plus froid salut, il sortit. Dès que la porte se fut refermée sur lui , Hortense se mit à fondre en
larmes ; et, saisUsant la main du vieax maréchal de camp :
c MonbonM.deSaint-Évremond, s^écria-t-elle, j'ai encore un service à réclamer de vous. 11 faut que vous partiez sur-le-champ pour Londres et que vous alliez trouver M. le baron de Banier. Vous vous jetterez à ses genoux s'il le faut , et le supplierez en mon nom de quitter TAngleterre aujourd'hui même sans attendre le retour do roi, et surtout sans chercher à me revoir.
-^ Ouf ! lépondit Saint-Évremond , j'ai déjà bien couru, pour vous ce matin , madame la duchesse , et je n*en puis plus; mais, parla mordieu ! voilà une commission que je vais faire avec joie , quand bien même il faudrait après cela me mettre au lit pour un mois, i
Et , prenant sa canne et son chapeau , il partil incontinent pour Londres.
c Oui , monsieur , disait Saint-Évremond au baron de Banier, en se promenant avec lui dans le parc de Saint-James à la chute du jour , trois mois environ après les événements dont on a lu précédemment le récit ; maintenant que vos hommages sont acquis à la belle miss Charlotte de Beverweert , dont on dit que vous allez devenir rhenreux époux , maintenant que j'ai cessésde redouter en vous un rival, je puis vous dire toute la vérité : ce jeune homme dont je vous ai parlé» et avec lequel vous avez beaucou p de ressembUince, ce jeune homme auquel j'ai 'servi de second , k
mon passage à Milan, dans le duel où il a trouvé la mort , étail Famant aimé de madame la duchesse de Mazarin. Cest la seule passion qu'elle ait éprouvée dans sa vie , et cette passion a été si malheureuse qu'il ne faut point s'étonner si, dès lors, Hortense a fermé son cœur à l'amour. Vous avez donc fait fort sagement de suivre mon conseil , et de vous retirer lorsqu'il en était temps encore. Sur mon honneur , j'eusse été au désespoir de voir un beau papillon tel que vous venir se brûler à la chandelle , comme tant d'autres.
— Je ne vous dissimulerai pas , M. de Saint- Évremond , qu'il m'en a coulé beaucoup dans cette circonstance ; mais enfin je me suis souvenu des dernières exhortations de mon père , et j'ai fait comme vous dites , vous autres Fran* çais, contre fortune bon cœur.
— A la bonne heure I Touchez là , car nous sommes à deux de jeu. Seulement je suis vieux et vous êtes jeune ; j'ai mes cheveux blancs et ma loupe, ma taille commence même à se voûter quelque peu, tandis que vous, mordieu ! vous pourriez poser devant M. Scudéry pour les Amadis. Aussi, pour un gentilhomme de votre mérite, iPeût été honteux de devoir l'amour d'une dame à une simple ressemblance. Au moius, vous éles
sûr d'être aimé de miss Charloile pour vousmême.
— Âh çà I M. de Saint-Évremood, celle ressemblance est donc bien frappante ?
— Elle est au delà de tout ce que vous pourriez imaginer. Je n'oublierai jamais , pour ma part , Teffet que vous me fîtes la première fois que je vous vis à la comédie, il y a trois mois. Une seule fois peut-être, dans ma vie, j'en avais éprouvé un semblable ; c'était pendant mon séjour à Amsterdam , il y a bien longtemps de cela. Avez- vous, dans le cours de vos voyages, visité Amsterdam ?
— Pas encore.
— Eh bien ! si, une fois marié, il vous prend fantaisie de voyager de nouveau, allez à Amsterdam , c'est une ville assez curieuse , bien qu'on y mange et qu'on y boive fort mal. Mais surtout ne manquez point de rendre visite à l'un de mes bons amis, le célèbre docteur Ruysch, et, sur ma parole, vous serez stupéfait. Quant à moi, je me souviendrai toujours du spectacle dont je fus témoin dans cette ville. C'était pendant les premiers temps du séjour que j'y ai fait. Un des bourgmestres avec lequel j'avais quelques relations vint à perdre son unique enfant ; toute la famille était dans une consternation profonde.
Un mois environ après cet événement , comme j'étais allé rendre visite au père et à la mère de Tenfant, quelle ne fut pas ma surprise en apercevant ce dernier dans son lit , sur son séant, frais et dispos, et le sourire sur les lèvres !
— On Pavait sans doute cru mort , et Ton s'hélait trompé, car je ne sache pas que votre docteur Fait ressuscité.
— Je le crus comme vous, et je m*approchai pour Tembrasser.
— Eh bien ?
— Ëh bien ! c'était tout simplement le docteur Ruysch qui Tavait embaumé , mais avec un art si merveilleux que tout le monde, ainsi que moi, y était trompé au premier aspect, et qu'il ne lui manquait que la parole.
— Voilà qui est étrange , M. de Saint-Évremond , et j'irai certainement faire visite au docteur Ruysch , mais de mon vivant , s'il vous platt. Je gage que , le soir où vous me vîtes pour la première fois, vous m'aurez pris pour on sujet échappé du laboratoire de votre illustre ami?
— Ma foi , baron , je ne vous dissimulerai pas que j'en ai eu un instant la pensée. Mais parlons d'autre chose , car , en dépit du crépuscule , il
me semble apercevoir sous les arbres , là-bas , madame la ducbesse de Hazarin. >
Les yeux du vîçux maréchal de camp ne Tavaient point trompé. G*était, en effet, Hortense qui , escortée du petit Pompée et du petit Mustapba , tous les deux portant la queue de sa robe , et suivie , à quelques pas de distance , par deux pages et deux valets « se rendait au palais de White-Hall, en traversant le parc de Saint-James, sur la lisière duquel sa maison était située, comme on sait. Elle était en riche toilette de cour, ce qui lui allait à merveille , bien que Saint-Évre-. mond , dans une épttre qu'il lui avait adressée récemment, lui eût déclaré que chaque ornement qu'elle mettait cachait une grâce ou une beauté de sa personne . On eu t dit non point une duchesse , mais une reine ; et , en la voyant si imposante à la fois et si charmante, Saint-Évremond et Banier demeurèrent muets d'admiration. Arrivée auprès d'eux , elle s'arrêta. Son visage n'avait conservé aucune trace des émotions pénibles qui, quelque temps auparavant , étaient venues en altérer momentanément la pureté et l'éclat. Tout au contraire , sous le tissu transparent de sa peau et dans la limpide prunelle de ses beaux yeux noirs, on pouvait lire je ne sais quelle joie intime et