‹ La Duchesse de MazarinChapitre 4 sur 14 · HO · texte numérisé non relu

HO

regard fixe et interrogatif. Àa bout de quelques instants , il balbutia :

f Est-bien... à madame Voisin', la tireuse de cartes , que nous avons , monsieur le marquis et moi, affaire en ce moment 1

— Oui, messieurs, pour ^ous servir, répondit la Voisin avec un sourire.

— Parbleu ! madame , s^écria tout à coup résolument Saint-Ëvremond , ce n'est pas la première fois que j*ai l'avantage de vous voir.

— Ni la dernière, repartit la Voisin; du moins , je Tespère ainsi , que vous me faites cet honneur.

— C'est vous que je rencontrai, il y a un mois, dans le grand escalier du cbàteau de Saint-Germain, et qui refusâtes de me dire votre nom.

— En étes-vous bien sûr, monsieur le maréchal de camp ?

^- Oh ! je vous reconnais parfaitement , et c'est en vain que vous essayeriez de nier cette rencontre. Votre voix qui était restée gravée" dans ma mémoire, vos traits que votre masque était impuisant à dissimuler complètement , tout m'est garant que c'était bien vous , en effet.

— Comme il vous plaira. En quoi, messieurs»

puis-je vous être utile , ce soir ?

» Ne le 8aTez-Y0U8 pas, vous qui vous piquez de tout savoir?

— Vous me faites bien ambitieuse , monsieur le maréchal de camp. Je ne ih^occupe que de Tavenir.

— Eh bien ! nous venons \ M. le marquis de La Meilleraye et moi , afin que vous nous dévoiliez notre avenir.

— J'y ferai , du moins» mon possible , si Tesprit me vient en aide. Lequel de vous , messieurs, désire connaître son sort le premier?

— Â vous, M. de Saint-Évremond ! s'écria La Meilleraye.

— C'est juste, reprit le maréchal de camp, c'est le privilège de Tàge. »

En même temps, la Voisin frappa trois coups sur un timbre. Un noir paru. Il tenait à la main un plateau d'une forme particulière, qu'il déposa sur la table ; sur ce plateau étaient un jeu de cartes, un verre d'eau, une baguette de coudrier, un miroir magique et un livre de grimoire où l'on voyait tracés des signes cabalistiques. Le noir s'étant retiré , la. Voisin ouvrit le livre, mêla le jeu par trois fois, en ayant soin à chaque fois de le faire couper par Saint-Évremond'; puis elle se mit à ranger toutes les cartes sur la table , dans

un ordre bizarre, en murmurant à mi-voix des formules qui semblaient n'appartenir à aucune langue humaine , et qu'elle puisait dans le livre magique ouvert auprès d'elle.

Pendant ces diverses opérations, son extérieur avait changéw Elle était devenue gravé et sérieuse, et il y avait presque de ta solennité dans son regard et dans ses moindres gestes. Le jeune marquis suivait d'un œil inquiet tous les mouvements de la devineresse , mais Saint^Évremond conservait toujours sur les lèvres un sourire mo-* queur. A la fin , ses épais sourcils se contractèrent, et il s'écria avec un peu d'impatience :

c £h bien ! madame la devineresse, il paraît que mon avenir est bien obscur?

— Patience , reprit la Voisin , il va s'édaircir, car l'esprit m'assiste. Monsieur le maréchal de camp, vous êtes amoureux, i

Ici Saint-Ëvremond se renversa sur son siège en éclatant de rire. Lorsqu'il eut donné un libre cours à son hilarité :

c Ahçà! s'écria-t-il, entendons-nous un peu rje viens vous consulter sur l'avenir, et vous me parlez du passé.Si c'est ainsi que vous pratiquez votre art, foin de l'astrologie ! Voulez-vous que nous dansions ensemble la courante? cela vaudra mieux.

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— Ifiez tant qu'il vous plaira , reprit la devi^ neresse d'un ton plein d'assurance et peut-être même un peu hautain; mais moi , je vous répète qu'au moment oh je vous parle , vous èles amoureux , et que cet amour-là , maintenant à son début , sera le plus violent que vous ayez éprouvé de votre, vie.

— Je le veux bien , reprit le maréchal dé camp en riant de nouveau, mais au moins faut-il que j'en saclie l'objet, et vous allez sans doute me l'apprendre. Ceb me fera grand plaisir , d'honneur !

— Je ne saurais vous le dire en présence de M. le marquis de La Meilleraye. >

A ces dernières paroles , Sain^Évremond ne put réprimer un tressaillement , et, malgré la légèreté qu'il continua d'affecter, il était facile de voir qu'il avait perdu beaucoup de son assurance.

c £t cet amour si violent, dit-il, puisque vous y tenez absolument, sera-t-il payé de retour? »

La Voisin le contempla durant quelques instants, en jetant par intervalles un coup d'œil sur les cartes, puis elle hocha la tête d'une façon fort dubitative.

c Âh! ah! reprit Saint-ÉvremoAd d'un air

passablement fat, ce sera donc la première fois que cela me sera arri?é. Grand merci de TOtre horoscope , ma chère madame Voisin. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?

— Interrogez-moi , et je répondrai.

— Volontiers. Ai-je encore longtemps à vivre?

— Donnez-moi votre main droite , M. de Saiut-Évremond. >

Ayant observé avec beaucoup d'attention les lignes de cette main, la devineresse répondît : c Vous atteindrez un âge fort avancé.

— Tant pis , morbleu I tant pis ! car les fem«* mes ne voudront bientôt plus de moi, qui les ai tant aimées. C'est une grande injustice du sort. Mais enfin , aurai-je au moins une viellesse tranquille? >

La Voisin saisit d'une main la baguette de coudrier qui était déposée sur le plateau et Tagita trois fois au-dessus du verre d'eau, puis, de l'autre main présentant au maréchal de camp le miroir magique :

c Penchez , dit-elle , ce miroir de façon à ce que l'eau contenue dans ce verre vienne s'y refléter. Cette eau est un symbole de votre exîstehce. Si elle se conserve dans les facettes de ce miroir claire et limpide comme elle l'est dans ce

verre, vons pouvez espérer un avenir paisible. Dans le cas contraire , vous avez tout à redouter. Quevoye^vous?

— Rien du tout.

— G^est que vous regardez mat. Rendez-moi ce miroir. O mon Dieu , comme Peau est troublée î M. de Saint-Évremond , prenez garde à vous , quelque grand malheur vous menace.

— Peste ] comme vous y allez , madame la devineresse! Une femme que j*aime et qui ne voudra pas de moi ! La mort que j^usse aimée sur quelque champ de bataille ou dans quelque beau et bon duel, et qui, à ce qu'il parait, ne veut pas encore de moi , non plus ! La fortune qui n'en veut pas davantage ! Ouf! heureusement que je ne crois rien de tout cela.

— Âvez«vous encore quelques questions à m'adresser, monsieur le maréchal de camp ?

— Du tout, du tout, j'en ai bien assez comme cela. Aussi bien , voici un gentilhomme de mes amis qui meurt d'envie d'avoir son tour. Il faut le satisfaire. >

La Voisin frappa de nouveau sur le timbre ; le noir reparut : elle lui dit quelques mots à l'oreille , et sembla même lui adresser quelques questions, auxquelles il répondit constamment

par des signes affirmatifs. Ensuite il sortît; em«> portant le plateau, le verreries cartes et le livre de grimoire. Au bout de deux minutes environ , il revint. Cette fois , il ne portait qti^un grand miroir magique d'une forme particulière, qull remit, en s'agenouiilant, à la devineresse. Celle-ci échangea avec lui un geste bizarre, puis elle lui ordonna d'éteindre les bougies, et la chambre ne se trouva plus éclairée que par la luçur mourante de quelques quartiers de hêtre qui achevaient dé se consumer dans Tàtre.

< Âh! abl s'écria Saint-Ëvremond, il parati que nous allons voir co qu'on appelle le grand jeu. Voilà ce que c'est que d'être fils de M. le maréchal duc de La Meilleraye, grand maître de l'artillerie de France. »

Ici la Voisin» s'étant levée, se rapprocha du jeune homme, et, attachant ses yeux sur les siens, comme si elle eût cherché, en dépit de l'obscurité qui régnait dans la chambre , à le fas-* ciner par son regard :

c Marquis de La Meilleraye, dit-elle, que voulez-vous de moi?

— Je veux, répondit Armand, connattre mon sort.

— Suivez-moi donc! » reprit la devineresse en

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lui saisiasani la main, pendant qu*elle agitait audesaus de sa tête le miroir magique, qui, reflétant la flamme du foyer , semblait lancer des éclairs.

La Meilleraye^ pâle et tremblant, se leya machinalement de son siège, et il se disposait à saivre la devineresse, lorsque Saint-Évremond s'écria :

c Halte-là ! s'il vous plaît. Il faut que je sois aussi présent à Tenlrevue. i

La Voisin se pencha à Toreille du jeune homme et loi dit quelques mots à voix basse, puis elle ajouta tout haut :

c Maintenant 9 monsieur le marquis, décidea si M. de Saint-Évremond doit être témoin...

— Non, non, reprit La Meilteraye d'une voix altérée ; mais ce que vous m'avez promis ne saurait se réaliser. C'est impossible. Les lois de rÊglise, celles de la nature et de la raison s'opposent à ce qu'il en soit ainsi.

— Monsieur le marquis , toutes les lois dont vous parlez cèdent devant la puissance de mon art ; et je jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, que j'exécuterai la promesse que je viens de vous faire ; mais il faut pour cela que vous soyez seul avec moi dans la chambre où je vais vous conduire.

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— VeDezdonc, balbutia La Meilleraye en proie au trouble le plus vif, venez, je m^abandonne à vous. Mon cher M. de Saint-Évremond, je vous supplie de m'attendre ici. t

Le maréchal de camp n^eut pas même le temps d'ajouter un seul mot, car le marquis avait déjà disparu. Il demeura seul Tespace d'environ cinq minutes. Au bout de ces cinq minutes, la porte se rouvrit, et la Voisin rentra, tenant dans sa main un flambeau. Elle était seule cette fois et semblait assez troublée.

c Qu avez-vous fait de mon compagnot^ ? s'écria Saint-Évremond , qui s'élança au-devant d'elle la menace à la bouche. Où est-il ? parlez. Vous m'en répondez sur votre tête. >

En parlant ainsi , il avait tiré son épée , et il eût fait sans doute un assez mauvais parti à la devineresse, pour peu qu'il y eût été 'poussé. Celle-ci sourit avec un merveilleux dédain; au même instant, une petite porte masquée dans la tapisserie s'étant ouverte, la Voisin répondit tranquillement :

c Vous demandez votre compagnon , monsieur, le voilà! >

En effet deux laquais entrèrent , portant le jeune marquis couché dans un fauteuil. H sem-

blait plongé dans un profond sommeil, et était fort pâle. Saint-Évremond s'approcha de lui et le secoua par le bras ; La Meilleraye parut insensible et ne fit aucun mouvement.

c II est mort ! cria le maréchal de camp d'une voix terrible. Vous Tavez tué ! malheur à vous , infâme sorcière ! »

La Voisin, sans répondre un seul mot, s'approcha du jeune homme et tira de son sein un petit flacon qu'elle lui fit respirer. La Meilleraye revint aussitôt à lui, et les premiers mots qui s'échappèrent de sa poitrine oppressée furent ceux-ci :

c Hortense ! Hortense ! où est-elle ? je ne la vois plus. Pourtant, elle était là tout à l'heure, bien là... oui... mon Dieu! rendez-moi Hortense!

— Il est fou ! dit Saint-Évremond.

— Pas encore , murmura tout bas la Voisin. >

Puis elle ajouta à haute voix :

< Êtes-vous satisfaits, messieurs?

— Âh ! répondit La Meilleraye en arrachant de son doigt un brillant d'une grande valeur, qu'il passa aussitôt au doigt de la Voisin, un seul mot, madame la devineresse, dites^moi quel jour

— lao —

elle m'appartiendra, et je vous donnerai toul ce que vous me demanderez.

— Monsieur le marquis, repartit la Voisin, je ne saurais vous répondre encore à ce sujet ; il y a bien des obstacles , mais Dieu est grand.

— Je prierai Dieu à chaque instant de la journée, reprit le marquis.

•— Pauvre marquis I balbutièrent ensemble d'une commune voix le maréchal de camp et la devineresse.

— C/est égal, continua gaiement Saint-Évremond, madame Voisin vous êtes une habile femme ; je suis prêt à le proclamer en tous lieux ; et, en dépit de vos mauvais augures, il faut que je vous embrasse avant de partir.

— Bien volontiers, M. de Saint-Évremond. > Là-dessus, les deux gentilshommes se retirèrent, conduits celte fois, non plus par la Vigoureux, mais par la jolie camériste, que le maréchal de camp voulut aussi à toute force embrasser. En franchissant le seuil, ce dernier remarqua qae le carrosse de louage qui, lorsqu'ils étaient entrés, stationnait devant la porte, avait disparu.

c Ainsi, V0U8 dites qu'elles n'onl fâil que paraître toutes les deux à la Comédie, dans la loge de madame de Soissons. Que sont- elles devenues ensuite ? Je veux savoir toute la yérité, entendezvous ? »

Le personnage auquel le cardinal de Mazarin adressait cette question était une façon d'homme d'affaires ou d'intendant , comme l'on voudra , vêtu fort simplement, sans rubans, galons ni dentelles à ses vêtements de couleur sombre et d'étoffe assez commune, et sans la moindre plume à son chapeau. Il tenait entre ses mains un sac

TO» I. Il

de velours noir rempli de papiers. Cet homme, qui pouvait avoir quarante ans , était de faille médiocre ; il avait Tteil perçant, les sourcils épais, le regard austère et hargneux en même temps, la mine et les façons d'un franc bourgeois, bien qu^ii portât Tépée au côté ainsi qu un gentilhomme. Il se tenait debout devant le cardinal, lequel était, suivant sa coutume, plutôt couché qu'assis dans son fauteuil, devant une table surchargée de papiers. Obscur commis dans une maison de banque, avant d'être choisi par la confiance du plus soupçonneux ministre qui ait jamais existé pour gérer ses affaires privées , Thomme dont il s'agit était déjà devenu, grâce à l'esprit d'économie qu^il avait déployé dans l'administration des fermes et métairies du cardinal et à la toute-puissante as* sistance de ce dernier, secrétaire des commandements de la reine mère et conseiller d'État de robe ; mais il ne devait pas en rester là ; car, sous l'étoffe grossière d'un procureur, il cachait l'ambition la plus insatiable. Esprit peu étendu et peu cultivé, il suppléait à ce qui lui manquait sous le rapport des dons de la nature et de l'éducation par une application au travail presque fabuleuse. Bourgeois de façon comme de naissance, il rêvait déjà une généalogie toute royale. Ce personnage,

dont le souvenir est aujourd'hui inséparable de toutes les gloires du xvn« siècle, se nommait Jean-Baptiste Colbert.

i Monseigneur, répondit-il après s'être recueilli quelques instants, il faut tout le dévouement dont je suis animé envers Votre Éminence pour me déterminer à lui faire une révélation qui ne saurait manquer de l'affliger, mais je n'hésite pas à la faire dans l'intérêt môme de mesdemoiselles de Mancini. I

Puis, baissant la voix, il ajouta : € Mesdemoiselles Marie et Hortense ont passé la soirée dont il s'agit chez une devineresse qu'on nomme la Voisin, et où elles ont été conduites par madame la comtesse de Soissons. Je tiens le fait d'une personne qui est au servicedela devineresse, et qui les a parfaitement reconnues toutes les trois, pour les avoir vues à la messe à Saint-Germainl'Auxerrois. Elles étaient déguisées en bourgeoises, et sont venues en vinaigrette.

— En vinaigrette ! s'écria le cardinal avec un profond soupir; ces enfants-là me feront mourir de chagrin. J'ai déjà été obligé, il n'y a pas longtemps , d'exiler leur frère pour la débauche de Roissy ; vous verrez, mon cher Colbert, qu'il me faudra sévir aussi contre les sœurs. Quel scan-

dale pour mon nom « pour ma famîlie ! Or çà , comment les choses se sont-elles passées?

— Mademoiselle Marie a tout d'abord , m'atron dit, demandé à la devineresse un philtre qui pût lui rendre Tamourdu roi, et la devineresse lui a promis de lui en donner un infaillible.

— Mademoiselle Marie partira , devant qu^il soit peu, sous bonne escorte, pour Tltalie, où M. le connétable Golonna, une fois son époux , fera d'elle ce que bon lui semblera. Mais Hortense?

— Quant à mademoiselle Hortense, elle s'est bornée à demander si... quelqu'un, qu'elle n'a pas nommé , pensait toujours à elle, et s'il était arrivé sain et sauf en son pays.

•^ Et qu'a répondu la devineresse ?

— Qu'elle l'ignorait encore , mais qu'elle ferait une conjuration magique pour satisfaire la curiosité de mademoiselle Hortense.

-— Et après ?

— Après , monseigneur , il parait qtie madc:

moiselle Hortense a voulu aussi connaître son avenir. Là-dessus, la Voisin lui aurait dit qu'elle avait de bien beaux yeux, que ces yeux-là seraient comme ceux du serpent dont parlent les saintes Écritures, et qu'ils donneraient la mort à bien du monde.

— Eet-ce tout ?

— Ouï, monseigneur.

— Et éles-vous bien sûr , mon cher Golbert, que nulle autre personne n'a reconnu ma nièce dans un pareil logis ?

— Mopseigneur , il y a une circonstance dont je dois rendre compte à Votre Éminence. Ce même soir dont je parle , le jeune marquis de La Meilleraye avait été conduit chez la devine-* resse par M. de Saint-Évremond.

— Encore Saint-Évremond ! Mais cet homme* là se trouvera donc partout sur mon chemin ?

Eh bien ?

-^Eh bien, monseigneur, la devineresse, pro^ fitant de Tamour qu'on sait que mademoiselle Hortense a inspiré au jeune La Meilleraye, a persuadé à ce dernier que, s'il voulait lui donner un fort beau brillant qu'il avait au doigt , elle lui ferait voir dans un miroir magique Tobjet de sa passion.

— Et La Meilleraye a consenti ?

— Oui, monseigneur, el la Voisin lui a montré,

à' travers je ne sais quel carreau de * vitre ,

mademoiselle Hortense qu'elle avait fait cacher

dans un cabinet , pendant son entrevue avec ces

messieurs.

— Oh ! la misérable ! si elle ne m^était pas si utile pour connaître certains secrets , comme je la ferais mettre tout à Theure dans un cul de basse-fosse !

— Le fait est , monseigneur , que le jeune La Meilleraye a été si bien convaincu du pouvoir de la devineresse , qu'il s'est évanoui d'émotion et de terreur, et qu'à l'heure qu'il est , il se trouve dans son lit, à l'Arsenal, avec la fièvre chaude.

— Et vous dites que c'est Saint-Évremond qui l'avait conduit là?

— Lui-même.

— Oh ! le traître ! il me payera cher tons^ses artifices. Ah ! Colbert, si je ne craignais d'ameuter contre moi tous ces enragés frondeurs , dont la soumission n'est qu'apparente, et qui me détestent au fond de l'âme, comme je vous renverrais bien vite mon Saint-Évremond à la Bastille, dont il n'eût jamais dû sortir ! Et une fois que les verrous seraient tirés sur lui... Mais il faudrait pour cela un motif, un motif que je pusse mettre en avant auprès du roi ou de quiconque oserait m'accuser de sacrifier la liberté d'un homme qualifié à mes intérêts particuliers. Quel motif prendre , bon Dieu?

»- Monseigneur, feu M. le cardinal de Riche-

lieu avait coulume de dire qu^ii ne demandait que deux lignes de récriture d'un homme pour le faire pendre.

— Et c'était un bien grand ministre , mon cher Golbert, que feu M. de Richelieu, Trouvezmoi ces deux lignes , et le jour où vous me les apporterez, vous pouvez en toute confiance me demander encore quelque emploi pour Tun de vos parents; s'il vous en reste à placer.

— Monseigneur, je n'ai pas besoin de cette nouvelle libéralité, et mon dévouement sans bornes pour les intérêts de Votre Éminence vous est un sûr garant...

— Je le sais , Golbert , je le sais , vous me l'avez prouvé.

— D'ailleurs , s'il faut tout dire à Votre Éminence, je ne puis souffrir ce ma]:échal de camp. Parce qu'il est un bel-esprit , et qu'il a, dans sa vie , traduit quelques bribes de latin, il a l'air de

mépriser...

— Tous ceux qui ne connaissent pas cette

langue, n'est-ce pas, Golbert? i

L'intendant du cardinal baissa la tète en rougissant.

Au bout de quelques instants, Mazarin reprit : Mais ce n'est pas tout, Golbert. Et le page

ce maudit page ! Depuis cinq semaines, comment se fait-il qu^on n^aît point encore retrouvé sa trace?

— Je ne sais , monseigneur. On n'a pourtant rien épargné dans ce but.

— Âh ! grommela le cardinal entre ses dents , Saint-Évremond, Saint-Évremond, tu me payeras encore celle-là 1 i

Puis il ajouta à haute voix :

c Le temps passe. Il faut que ce page disparaisse, entendez-vous bien, Colbert? Vous n''avez pas oublié ce dont nous sommes convenus à cet égard.

— Monseigneur, vos intentions seront ponctuellement exécutées.

— irie faut, Colbert, il le faut! car vous savez bien que c'est aujourd'hui le 7 décembre et que, si le courrier extraordinaire que j'ai envoyé à Londres fait diligence , il peut être de retour ce soir même ? Âh ! Colbert , le 7 décembre peut être un bien grand jour pour la maison de Mazarin. Je ne sais, mais je n'ai jamais éprouvé les émotions de l'attente au même point qu'aujourd'hui. Le moindre bruit me fait tressaillir, i

' Comme le cardinal parlait ainsi , un page entra.

c Monseigneur V dit ce jeune homme , e'e8t M. le marédiai duc de La MeiUeraye , qui de* mande à voir Voire Éminencé.

— Dites , répondit vivement Mazarin , que je suis au désespoir, que je ne puis le recevoir amjonrd^hui , que je suis malade.

— Monseigneur, monsieur le maréchal insiste; il dit que , quand bien même Votre Éminencé se* rait au lit , il faut qu*il lui parle absolument tout à riieure , que c'est pour affaire de vie ou de mort.

— Faites-le donc entrer et qu^il s'explique au {dus vite. >

Le duc fut introduit. Il avait les traits bouleversés et semblait hors d'haleine.

c Qu'est-ce donc, mon cher maréchal? s'écria Mazarin. Vous pouvez parler devant Colbert , qui est an bon domestique.

— Non , monseigneur, répondit le vieux capitaine en se laissant tomber sur le siège qu'on venait d'avancer pour lui , c'eU à vous seul qu'il faut que je parle.

— Puisque vous l'exigez , reprit le cardinal , h la bonne heure. >

Et il lit signe à Colbert de se retirer, c Maintenant , dit-il , vous pouvez parler. Que sepasse-t-ildonc?

— Il se passe , monseigneur, que, si tou» ne rae venez en aide , il faudra rayer la maison de La Meilleraye du livre de vie.

— Âh ! bon Dieu ! s'écria le cardinal , et pourquoi cela ?

— Parce que, monseigneur, vous êtes Tonde d'une jolie fille qui met à Tenvers tous les cerveaux de nos blondins de la cour, et notamment celui de mon pauvre enfant, lequel en a la fièvre» et mourra infailliblement , les médecins Tont dit f si vous ne daignez consentir à ce qu'il devienne votre neveu. Je viens donc vous demande! sans autre détour si vous voulez m'accorder pour lui la main de votre nièce.

••— Mon cher maréchal , répondit Mazarin avec une merveilleuse hyprocrisie , c'est beaucoup d'honneur pour ma nièce, et je vous en remercie pour elle. Une alliance entre nos deux maisons serait fort de mon goût , parce que je fais grand état de vous , vous le savez. D'ailleurs , ma santé est gravement altérée , je ne sais si le bon Dieu me réserve de longs jours , je dois donc songer à établir convenablement pendant ma vie les.

enfants de ma sœur. Malheureusement » je crains qu'il ne me soit pas possible de faire pour ces petites filles autant que je le désirerais. Hélas !

mon cher maréchal , nous vivons dans un temps où les minisires du roi ne s^enrichissent guère. Les troubles civils ont absorbé par avance tous les revenus de Tépargne.

— Aussi , monseigneur, mon intention n*est* elle pas de me montrer exigeant sur ce point. Nous nous contenterons de ce que vous avez fait pour madame de Soissons.

— Allons ! vous êtes raisonnable , vous , au moins. Ah! çà, vous ne m'avez pas dit quelle est celle de mes nièces que recherche votre fils.

— Ehl monseigneur, ne le savez-vous pasi C'est mademoiselle Hortense.

— La petite Crêpa I Ah ! mon cher maréchal , y pensez -vous? mais ce n'est encore qu'un enfant.

— Un enfant ! peste ! monseigneur.

— Dans deux ou trois ans nous verrons.

— Deux ou trois ans , monseigneur ! mais songez que , dans deux bu trois jours , mon malheureux fils sera mort.

— Laissez donc, mon cher maréchal, ce sont les médecins qui disent cela ; mais les médecins sont des &nes.

— Ah ! monseigneur , moi qui ne suis pas médecin , je vois bien qu'il en sera ainsi. 11 n'y

a qu'à regarder mon fils , il n'y a qu'à Tentendre parler pour en être conyaîncu. Si voua le voyiez dans Fétat où il est y vous en auriez pitié.

— Croyez , mon cher maréchal , qu'il m'est bien pénible de ne point accéder à votre désir, mais , vrai , c'est impossible. Écoutez , je vous le dis en confidence , parce que vous êtes mon ami , j'ai déjà refusé pour la petite Crêpa trois ducs de maison souveraine, MM. de Lorraine, de jfercœur et de Bouillon , deux princes et uh roi.

— En ce cas , s'écria le maréchal se levant brusquement de son siège, mariez-la donc au»

empereur! i

Et, en proie à la plus vive agitation, il fit quelques pas dans la chambre , en se dirigeant vers la porte ; puis soudain , revenant auprès du fauteuil du cardinal :

< Pardon , monseigneur, s'écria-t-il les larmes aux yeux , pardon pour un Vieux capitaine qui sait mieux prendre les villes d'assâoit que les cœurs (1). Je devrais au contraire employer des paroles de douceur et de persuasion pour

(1) Le maréchal de La ffleilleraye était Thoinme de guerre le plus renommé de son temps pour les siégfes.

fléchir Votre Éminenc^e, car, je vous Tai dit« mon paQYre enfant se meurt. Monseigneur, ayez pitié de loi , ayez pitié de moi : c'est Tespoir de ma maison, le seul héritier de mon nom. Je n*ai que lui, monseigneur, et, pour conserver cet appui de mes vieux jours, il n'est rien que je ne fasse. Toutes mes charges à la cour, et grâce aux bontés du feu roi j'en compte plus d'une , et des plus hautes], je suis prêt à les abandonner à mon fils , si Sa Majesté y consent, il sera grand mattre de Farlillerie, lieutenant général de la haute et basse Bretagne , gouverneur de Brest et de Nantes, duc et pair du royaume, que sais>je ! Voulez-vous plus encore, monseigneur? Voulezvous que, de mon vivant même , je donne à mon fils tous mes biens, mes châteaux , mes fermes , me^ métairies? Faites venir des gens de loi, et je signe aujourd'hui même l'acte de donation , et je me retire , moi , dans le fond de quelque campagne où je saurai bien vivre de peu, car j'en ai fait l'apprentissage pendant quarante années de guerres. Dites un mot, monseigneur, et tout cela sera fait ainsi que je vous le dis, et je ne sortirai de mon exil qu'au cas où quelque nouvelle Fronderie mettrait vos jours en péril. Est-ce assez? Que voulez- vous déplus? Faut-il que j'embrasse

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