TOME I
vos genoux) Ah! monseigneur, ne refusez pas ma prière, ne me laissez poiot partir d'ici avec le désespoir dans le cœur. Eh bien ! s'il ne vous plaît point de m'accorder aujourd'hui même la main de mademoiselle Hortense pour mon fils , dites-moi seulement que j'espère, dites-moi que je puis rapporter quelques bonnes paroles à mon pauvre malade, que vous autorisez sa recherche. . . Oh ! ce que je vous demande là est bien peu de chose ; ne me le refusez pas, je vous en supplie. »
En parlant ainsi, le maréchal, accablé par toutes les émotions qui remplissaient son cœur, se laissa tomber pâle , épuisé, hors d'haleine , aux pieds du cardinal. Celui-ci lui tendit affectueusement la main , et , l'ayant aidé à se relever :
c Mon cher maréchal , dit-il , je veux bien faire quelque chose pour vous , parce que votre douleur me louche. Écoutez-moi : j'ai promis à M. le connétable Golonna de lui donner Marie, la seconde de mes nièces; je vais, pour vous être agréable , faire en sorte de rompre ce mariage, et, si je parviens à réussir, Marie est à votre fils.
— Mais, monseigneur, reprit tristement le vieux maréchal , je vous ai déjà dit que c'est
mademoiselle Hortense que mon fils aime. C'est elle seule qui peut empêcher qu'il ne meure.
— Je pourrais encore , repartit Timpitôyable cardinal , vous donner Marianne ; elle promet d*6tre également d'une grande beauté.
— Un enfant de dix ans ! Âh î monseigneur, c'en est trop , vous êtes inexorable pour un père! Prenez garde que le bon Dieu ne me venge. >
Et le maréchal sortit , le coeur navré , la menace à la bouche , pour aller retrouver son fils à l'Arsenal. Il ne fut pas plus tôt hors du cabinet de Mazarin que celui-ci se mit à rire comme un fou ; puis , ayant appelé, le cardinal donna ordre d'aller quérir sa nièce Hortense. La jeune fille étant venue , il la contempla durant quelques instants sans prononcer une parole , puis îl se remit à rire de nouveau.
€ Qu'est-ce donc? mon oncle, qu'avez-vous ?
balbutia Hortense tout interdite.
— Ce que j'ai, Crêpa ! ce que j'ai ! répondit le cardinal en donnant un libre cours à son hilarité, oh ! j'en rirai longtemps. C'est ce vieux fou de maréchal de La Meilleraye qui sort d'ici, et qui venait tout bonnement te demander en mariage pour son grand flandrin de fils. Le pauvre
homme ! j'aimerais mieux te donner à un valet. N'est-ce pas ton avis , Crêpa ?
— Mais, mon oncle...
— Allons ! pourquoi baisser ainsi les yeux ?
pourquoi cet air triste? J'ai de la joie dans Tâme, moi , morbleu ! je veux que tu en aies aussi ta part , entends-tu ? Est-ce que quelque chose ne va pas à ta fantaisie , ici ? Tu n'as qu'à parler. Sont-ce les divertissements qui te manqueot? J'y pourvoirai. Madame de Venelle se montret-elle Y pour toi , tracassière , exigeante ? dis-le moi 9 et je lui en ferai des reproches. Hais , j*y songe , c'est peut-être que tu n'as pas assez d'argent pour tes menus plaisirs. Tiens, apporte-moi ce coffre qui est là sur cette table. Il y a là-dedans six cents belles pistoles toutes neuves, toutes luisantes et de bon poids; je les ai pesées moimême ; c'est ce que je gagnai au jeu la semaine dernière : eh bien, Grepa , je te les donne. Tu
' en feras ce que tu voudras , mon enfant. > Pendant que son oncle s'exprimait ainsi, Hortense ouvrait de grands yeux , se demandant si c'était bien lui, le plus grand avaricieux du royaume , qu'elle entendait parler. Lorsque le cardinal eut bien joui de sa surprise :
€ Grepa , mon enfant , lui dit-il , assieds-toi
là , près de moi. Veui-ta que noiu causione ud peu ensemble?
— Volontiers* mon oncle « reprit la jeane fiUe.
— Crêpa , penses-tu que ce soit un bel état pour une femme que d'être reine ?
— On le dit, mais, à vous parler franc, je n'en crois rien.
•— Pourquoi cela , mademoiselle ?
— Parce que tout le monde respecte beaucoup une reine, à commencer par le roi.
— Eh bien?
— Et , en revanche , personne ne Taime guère , à commencer par...
— Taisez-vous» vous êtes une sotte I Les filles d'aujourd'hui sont d'étranges créatures , elles ne voient en toutes choses que l'amour 1 Vous ne savez ce que vous dites, Horteose , et les reines dont vous parlez sont celles qui n'ont ni beauté, ni bonté , ni jeunesse ; mais , quand elles sont à la fois belles, bonnes et jeunes* ••
— Oh! alors , mon oncle, c'est bien différent, tout le monde les aime beaucoup , à commencer par le roi.
— A la bonne heure , Grepa , à la bonne heure !
— Seulement, un beau matin, le foi devient jaloax , et il les fait tuer , ou enfermer dans an couvent pour le reste de leurs jours.
— Qui vous a dit cela ?
— L'histoire et madame de Venelle.
— L^histoîre ! Fhistoire ! Les historiens sont tous des menteurs, entendez-vous? et madame de Venelle est une impertinente qui n'est bonne tout au plus qu'à élever des filles de boui|;eois , et non point des... princesses.
— Mon oncle, ne vous f&chez pas , je ne dis pas non.
— C'est que tu as du bon sens , de l'esprit , toi,Grepa ; tu me ressembles beaucoup, à ce qu'on dit. Voyons, ma fille, parlons raison. Est-ce que tu ne serais pas bien aise d'habiter un beau palais où tout le monde serait à tes pieds et empressé à prévenir tes moindres fantaisies? Est-ce que, quand tu sortirais , il ne te ferait pas plaisir de voir caracoler autour de ton carrosse un essaim de gardes et de mousquetaires ?
T-Mais, mon oncle, ma sœur madame de Soissons , qui n'est pas reine , a un beau palais, et , quand elle sort dans son carrosse, il y a toujours beaucoup de gentilshommes qui caracolent aux portières.
— G^est po88ible,*Crepa , c'est possible ; mais madame de Soissons doit respect et obéissance à la reine et aux princesses du sang ; madame de Soissons ne peut pas dire : Mon cousin )e roi de France ou d'Espagne , ma sœur Timpératrice d'Autriche. Madame de Soissons ne peut pas, dans les fêtes et cérémonies, marcher la première, avec le manteau royal sur les épaules et la couronne en tète.
— Il est vrai , mon oncle.
— Le manteau ! la couronne I superbes attributs ! Penses-tu , Grepa , que cela te siérait bien ?
— Mon oncle , je ne sais.
— Tu ne sais ! tu ne sais! Tu mens , Crêpa , car tu es belle et tu le sais fort bien. Écoute , Crêpa , ajouta-t-il d'un ton mystérieux et en tirant une clef de son sein, va-t'en d'abord pousser le verrou de cette porte , afin que nul ne vienne nous déranger ; puis, avec cette clef que voici, tu ouvriras une armoire qui est là dans le fond de la chambre , à gauche , dissimulée par un panneau de boiserie, que tu pousseras. Il y a dans cette armoire le manteau et la couronne que portait madame Henriette de France , veuve de Sa Ma- )esté Charles 1*', le jour de son couronnement.
C'est uo dépôt que m^a laissé cette grande princesse en partant pour rAngleterre , le mois der* nier. Je veux te voir avec ce manteau et cette couronne.
— Mon oncle « quelle folie !
— Fais ce que je te dis, Crêpa, il n^y a point de folie là-dedans. Apporte-moi la couronne, je veux la poser moi-même sur ton front , entendstu bien, enfant? Donne-moi ce manteau, que je le place convenablement sur les épaules. Bien , ma fille, bien. Maintenant regarde-moi. Oh!
Crêpa, Crêpa, que ce manteau et celte couronne le vont bien I ei quelle belle reine tu ferais ? >
En parlant ainsi, le cardinal se souleva de son fauleuil, baisa Hortense au front, puis il s'inclina respectueusement devant elle.
c Que faites-vous , mon oncle ? balbutia Hortense ébahie.
— Ma fille, je salue comme il convient la reine d'Angleterre et d'Ecosse.
— Que voulez-vous dire î
— Oh I de grandes choses. Crêpa , de grandes choses. Aussi bien je n'y tiens plus , ce secret m'étoufie; il faut que mon cœur s'épanche. J'ai tort , sans doute ; mais enfin c'est plus forl que moi. Sache donc , enfant , que tout est disposé
— Ul —
ponr qae ce manteau et cette couronne ne soient plus 8ur tes épaules et sur ta tête de vains simulacres, et qu'ils t'appartienent bien légitimement. La reine mère , madame Henriette de France , est dans nos intérêts ; le roi Charles II ne rêve ^ m*a-t-on dit , que de toi ; ses favoris , milord Montalban et milord Montaign , m'ont tout promis. Que te dirai-je de plus? Aujourd'hui j'attends le courrier qui doit m*apponer la demande définitive de ta main au nom du roi Charles II. Ah ! Hortense, Hortense, mon afiéciionnée nièce , ma toute belle reine , comme ils vont enrager, ces maudits frondeurs , quand ils m'entendront dire : Mon neveu le roi d'Angleterre I Que do fêtes , enfant l quelle joie ! Après cela , vienne la tiare, et Mazariu n'a plus rien à désirer. »
Gomme le cardinal laissait ainsi percer dans son transport d'allégresse toutes ses ambitieuses espérances, il s'aperçut tout à coup que sa nièce avait caché son visage entre ses mains et pleurait à chaudes larmes.
c Eh bien ! s'écria-t-il , qu'est-ce que cela veut dire? Cela te fait pleurer, loi? C'est donc de joie ?»
Hortense s'agenouilla devant lui.
< Mon oncle , dit-elle , mon bon oncle , je voas demande humblement pardon, si, moi aussi.
je vous ai caché un secfeU Ce secret , je vais vous le dévoiler. J'aime ! Je sens que je ne puis être à celui à qui j'ai donné mon cœur; mais du moins je ne serai à nul autre tant qu'il vivra : je Fai juré devant Dieu , et ce n'est pas vous qui m'engagerez à violer un serment ausiH sacré. >
La jeune fille s'attendait à une explosion de colère, de reproches et de menaces. Mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsque Mazarin lui tendit la main pour la relever y et dit tranquillement :
« Je m'en doutais, Crêpa, je m'en doutais ! et, à te parler franc , il m'est pénible de voir mes soupçons changés en réalités. Ce n'est point moi, ministre du Très-Haut, qui t'exhorterai jamais à un parjure, et je neveux pas même savoir le nom de celui que tu aimes, car enfin tu peux avoir tes raisons pour le cacher. Je ne sais ce que va penser le roi Charles. Heureusement tu as encore deux sœurs à marier, et je chercherai à renouer les négociations de ce côté. Mais j'eusse préféré de beaucoup que ce fût toi qui devinsses reine, car tu sais mon faible pour toi. Allons, il n'en faut plus parler. Seulement tu me promets d'être discrète à cet endroit ?
— Âh ! mon oncle, murmura Hortense, que vous êtes bon et généreux, et combien je me
repens de ne pas vous avoir confessé plus lot la vérité! >
A ce moment. Ton frappa à la porte.
4 Qu'est-ce ? s'écria le cardinal.
— Monseigneur , répondit une voix à travers le trou de la serrure» c'est une lettre pressée de monseigneur le gouverneur de Guyenne, que M. Golbert envoie à.Votre Éminence. >
Le cardinal se leva de son fauteuil, ce qui lui arrivait fort rarement, et s'en alla lui-même tirer le verrou de la porte qu'il ouvrit ; puis il prit la lettre, la décacheta et , l'ayant parcourue d'une (àçon en apparence assez négligente, il la replia en disant :
< Je vois ce que c'est. Il s'agit d'Âlonzo ; je verrai cela plus tard.
— Plus tard ! > ne put s'empêcher de répéter Hortense, dont une vive rougeur colora soudain les joues.
Et en même temps , tremblante, elle attacha sur le fatal papier un regard plein d'angoisses. Puis , levant au ciel ses beaux yeux noirs, encore humides de larmes :
( Cette lettre! cette lettre! murmura-t-elle bien bas, ô mon Dieu ! prenez la moitié de ma vie et faites que je connaisse le contenu de cette lettre ! >
Sqit qae le cardinal, impassible témoin dû trouble de sa nièce, en eût joai suffisamment , soit qu'il eût réellement pitié de la sitnation où il ta voyait, il sembla se raviser, et , dépliant de nouveau la lettre :
c Au fait ! s'écria-t-il , puisque notre conversation est terminée, rien ne m'empêche de lire maintenant ce message. »
Il serait difficile de rendre Texpression fébrile empreinte sur le charmant visage d'Hortense, pendant les quelques secondes que dura cette lecture* On entendait son cœur battre dans sa poitrine comme s'il allait s'en élancer; lorsque le cardinal eut terminé, il poussa un soupir, et, tendant le papier à Hortense interdite :
c Voilà , dit-il , une fâcheuse nouvelle que m'apprend le gouYcmeur de la Guyenne. Ce pauvre Alonzo !...
— Eh bien ! mon oncle? balbutia Hortense en saisissant le papier d'une main défaillante.
— Eh bien ! répondit froidement le cardinal en attachant sur sa nièce un regard qui pénétra dans le cœur de la jeune fille comme un fer brûlant; le gouverneur me mande que ce jeune homme, tombé malade dans one auberge des Pyrénées, yasuccombé, il y a aujourd'hui huit jours.
Mazarm n*eut pas le temps d*en ajouter d^vaii' lâge : HorteiMe était tombée évânonie « et , dâit« sa ehate, la couronne de madame Henriette de France, reine d'Angleterre, quelle portait encore sur sa fête, 8*en étatt détachée et était ve^e rouler , à moitié brisée, aux pieds du cardinal.
Le soir, au sortir du souper, le cardinal, en traversant la grande galène de son palais, la trouva remplie (fane foule encore plus considérable que de coutume de gentilshommes appartenant aux premières maisons du royaume. Grâce à quelques indiscrétions, comme cela arrive toujours en pareil cas, on avait appris la conckrsion prochaine des négociations ouvertes avec la cour d* Angleterre, au sujet du mariage d'Hortense de Mancim avec le roi Charles II ; tm savait que le courrier qui devait en porter la nouvelle était attendu ce jour même; et, comme nul ne doutait d*un résultat que tant de considérations réuniesf rendaient désirable, dans rintérèt même du nouveau roi d* Angleterre, tons les courtisans s'écatent montrés plus empressés que jamais k venir rendre leurs devoirs au premier ministre, chacun espérant que dans cette solennelle occasion son "zèle sérail remarqué par Son Éminence, et qu'il Nii
ALKX. PB lAVMGIII. — T. I. 13
60 serait 4enu compte. Le cardinal 8*avança dans la galerie, appuyé 8ur le bras de M. le comte de Soissons.On remarqua qu'il marchait avec peine, s'arrêtant par intervalles pour se reposer et poor donner un libre cours à une petite toux sèche qui le fatiguait beaucoup. Sa toilette était encore plus recherchée que d'habitude ; il était revêtu d'une splendide simarre couleur de feu ; sa barbe pointue et ses moustaches relevées en croc de chaque côté de la bouche étaient plus désespérément frisées et cirées que jamais; mais Tépaisse couche de rouge qui couvrait ses joues ne dissimulait point eniièrement sa pâleur, et, en voyant passer à la lueur des girandoles chargées de bougies ce moribond devant lequel tous se rangeaient avec respect, on eût cru apercevoir un cadavre ranimé pour quelques instants par un art magique.
Tout à coup le bruit du galop d'un cheval mêlé aux claquements de fouet du postillon retentit dans les cours du palais. Mazarin tressaillit, et, quittant le bras du comte de Soissons, il se redressa de toute sa hauteur.
€ C'est le courrier d'Angleterre, » dit une voîx« Il se fit aussitôt dans la galerie un grand silence ; un officier des gardes du cardinal se dé-
laeha et rentra bieniôi, tenant une lettre scellée do grand sceau d^Ângleterre, qu*îï remit à Ma-^ zarin. Celui-ci Touvrit d*nne main ferme, au moins en apparence, et, Tayant ouverte, il la lut, sans que sa physionomie décelât aucune émotion, . puis il la replia et la remit dans sa ceinture.
Tous les courtisans, les yeux fixés sur lui, la bouche béante, attendaient une parole, un geste et un signe quelconques pour faire retentir les lambris de leurs acclamations ; mais leur attente fut trompée, et le cardinal reprit silencieusement sa marche dans la galerie. En ce moment Colbert parut, et comme chacun avait déjà appris à connatire en lui Tbomme de conGance du cardinal, on s*écarta pour lui faire place. Tous deux se dirigèrent vers une embrasure de fenêtre.
f Eh bien ! monseigneur , dit Colbert à voix basse, quelles nouvelles t
— De fort bonnes, répondit Mazarin en élevant la voix et avec le sourire sur les lèvres ; mon vœu le plus cher se trouve rempli : Hortense restera Française, i
Un frémissement difficile à décrire accueillit ees paroles, et le bruit des conversations particulières qui s'engagèrent de toutes parts dans rassemblée éloufia le dialogue suivant :
< El am aiiKM, monseigncar, reprit Colbert, j'ai une bonne nouveUe à vons apprendre.
— Laquelle?
-^ M. de Saint-Évremoml ne se contente pas de parler et d*agir contre les intérêts de Votre Éminence ; il écrit aussi.
— Et vous en avez la preuve entre les mains ?
— Monseigneur, cette preuve^ je L'aurai demain même.
-^ Et cela ressemble-t-il quelque peu à une conspiration?
— Oui, monseigneur.
— C'est bon , Saint-Évremond payera pour tous» >
Lià-dessus, le cardinal quitta Tembrasure de la fenêtre , et s'écria en riant :
« Messieurs, tenez bien vos pistoles, je me sens en veine de gain ce soir» Qu'on prépare le pharaon. »
Puis, faisant signe à l'un de ses officiers d^ap-* procber, il loi dit à voix basse :
i Allez sur-le-champ chez M. le maréchal de La MeiUeraye. Yoos lui direz que j'ai besoin de m*entreteDir avez lui, ce soir même , pour une affaire importante, i
Dans la matinée du H février 4661, deux gentilshommes se rencontrèrent, au sortir du grand lever, dans la cour du Louvre. C'étaient Saint-Évremond et le jeune marquis de La Meilleraye. Ce dernier, du plus loin qu'il aperçut le maréchal de camp, se précipita au-devant de lui, et Tembrassa avec effusion.
c Pardieu ! mon cher marquis, s'écna Saint* Évremond, je suis on ne peut plus aise de vous voir, car vous avez été, m'a-t-on dit, fort dangereusement malade, et je vous trouve môme, s'il faut vous le dire, bien changé.
— Ne parlons plus de cela, reprit le jeune
homme avec impétuosité ; aujoard'hui, mon cher M. de Saint-Évremond, je suis guéri, bien guéri, et je ne me suis même jamais mieux porté de ma vie. Parlons plutôt d'un événement que je me félicite d'être le premier à vous annoncer, parce que je ne doute pas que vous n'y preniez une vive part. Mon cher M. de Saint-Évremond , vous voyez devant vous le plus heureux des hommes. Tout est convenu, tout est arrangé, je vous le dia en confidence : j'épouse mademoiselle Hortense de Mancini. >
Le tonnerre serait tombé entre les deux gentilshommes que Saint-Évremond n'aurait pas été plus ébahi qu'il le fut en recevant une pareille nouvelle ; aussi ce fut d'une vorx à peine distincte qu'il murmura :
c Ah! vous épousez mademoiselle Hortense de Mancini 1... Ët..^ elle consent?...
, — Mais je le pense, répondit* La Meilleraye, puisque telle est la volonté de son oncle. Auriezvous quelque sujet d'en douter ?
— Moi ! en aucune façon. »
Et Sainl-Évremond ajouta, à part lui :
c Au fait, le page est mort, à ce qu'on dit.
C'est égal , elle l'a oublié bien vite. Oh ! les femmes ! les femmes !
— iM —
— Qtt*avez-vou8 donc? reprit La Meilierayé , TOUS semblez préoccupé.
— Moi! Ce n'est rien. Mon cher marquis, recevez mon compliment.
— Je ne suis plus marquis , H. de Saint- Évremond ; je suis duc, duc de Mazarin, entendez-vous? je prends le nom et les armes de monsienr le cardinal. Son Éminence le veut ainsi. Monsieur le maréchal me cède, dès à présent, sa charge de grand maître de Tartillerie. J'ai le consentement du roi dans ma poche, et avant un mois, je Tespère, Sa Majesté voudra bien signer mon contrat de mariage. Tout cela s'est fait si rapidement, que je me demande encore si ce n'est pas un rêve. C'est, en tout cas, le plus charmant que j'aie fait de ma vie. Mais l'heure se passe ; on m'attend à Vincennes, où est à présent monsieur le cardinal. Il faut que j^aille présenter mes devoirs à mademoiselle Hortense , vous comprenez; excusez-moi de vous quitter si vite , mon cher M. de Saint-Évremond , et promettez-moi de ne point manquer à ma noce.
— Monsieur le duc... certainement...
— Allons, c'est chose convenue; embrassonsnom encore. >
Au moment de cette embrassade, une dame
vint à pas^r quprèg des deux gentitebomine&» le visage couvert d'un masque , et , s'étant approchée pour les contempler Tun et l>iutre, elle s'arrêta et leur fit une profonde révérence. Gomoie Armand de La MeiUeraye la regardait d'un. air assejs effaré, cette dame ôta son masque, ^ U>iis deux reconnurent la Voisin,
c ISb bien! monsieur le duc, s'écria-t-^Ue en se tournant du cOté d'Armand , et ap^ès avoir rajusté son masque sur son visage, pensez-vous que votre visite chez la devineresse vous ait porté malheur?
-T- Silence, reprit vivement le jeuoe homme en tirant de sa poche une bouïse bien garnie, qu'il remit entre les mains de la Voisin, c'est un gros péché que j'ai commis ; mais j'espère du moins que vous ne scandaliserez âme qui vive en le racontant. »
La devineresse pesa la bourse ; puis , la rendant à La MeiUeraye :
« Monseigneur, répondit-elle asseas froidement, j'ai l'habitude de me faire payer pour parler, mais jamais pour me taire. »
Et comme Armand, tout ébahi de cette réponse et de la restitution dont elle avait, été accompagnée, demeurait la bouche béante et sans voîx :
€ Si rnoosieur le duc est tant êoîi peu cvrîeox, ajouta-t'dle, de savoir la fio de tout ceci, mon-» aieuT le duc sait où demeure sa très-humble ser* vante.
— Que le ciel m'en préserve ! > articula enfin Là lieilleraye , qui , se signant par deut fois « s'échappa avec non moins de hâte que s'il avait eu affaire au diable en personne.
Témoin de ce brusque dénoûment, SainU Ëvremond ne put réprimer un violent éclat de rire. Lorsqu'il se fut un peu calmé, la Voisin reprit :
c Et vous, M« de Saint-Évreniond , ne vous reverra-t-oo pas un de ces jours chez la devineresse?
— Pourquoi faire ? repartit négligemment le maréchal de camp ; je ne suis pas amoureux , moi.
— En étes-vous bien sûr? Tenez, dans ce moment même, vous avez beau faire pour vous étourdir , une pensée vous obsède , une pensée que vous cherchez k vous dissimuler à vousmême. Ce mariage de M. de La Meilleraye, je gisge que vous donneriez beaucoup pour qu'il ne se fit pas.
— Pourquoi donc ? Autant lui qu'un autre.
— Pourquoi ! pourquoi i Parée que, sentant bien que vous ne pouvez aspirer à la main de eeile qu'il épouse, vous voudriez du moins qu'elle no fût à personne.
— Où diantre voyez-vous tout eela?
— Dans vos yeux , sur voire front , partout.
Au surplus, consolez--vous, le duc n'est pas aimé ; et si M. de Fréjus, Tàme damnée de M. le cardinal, ne s'était mêlé de ce mariage, moyennant cinquante mille écus qu'on lui a promis par billet , Taffaire ne se serait jamais faite. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ne vous ai-je pas dit qu'un malheur vous menaçait?
— Et c^est pour cela que vous attendez de moi une nouvelle visite ?
— Peut-être. Écoutez, dit la Voisin en baissant la voix , ne vous souvient-il plus de certaine lettre que vous avez écrite à M. le marquis de Créqui , à l'occasion de la paix des Pyrénées et du mariage du roi ? Cette lettre était fort spi- . rituelle.
— Grand merci de votre suffrage, madame...
Montvoisin.
— Mais le roi, la reine mère, et monseigneur le cardinal surtout, ne seraient pas probablement de mon avis, s'ils avaieiU connaissance de votre
ietire; car, dans ce mewage^ toas trois, si je suis bien informée, sont cruellement traités, el il y a même des gens qui pensent que, si jamaia ceite lettre tombait entre leurs mains, Tauteur pourrait bien être recherché pour crime de lèsemajesté.
— C*e8t possible ; mais Créqui est mon ami, Créqui n'est pas homme à garder une pareille lettre, et depuis longtemps sans doute il Ta brûlée.
— Vous Yous trompez, M. de Sainl^Évremond ; il ne Ta pas brâlée, il Fa perdue.
— Grand Dieu 1 s'écria Saint-Évremond, qui devint pâle.
— Quelque temps avant son mariage avec ma* demoiselle du PlessisBellièvre, M. de Créqui a fait comme tout le monde , il est venu me consulter.
— Eh bien?
— Eh bien! comme pour plus de sûreté il portait toujours votre lettre sur lui, il est avenu, je ne sais comment, qu'elle est tombée de sa poche; il est avenu aussi qu'elle a été trouvée par une fille suivante que vous avez pu remarquer dans mon logis. Cette fille, qui est aussi fourbe et méchante qu'elle est jolie, et qui aime d'ail-
kurs beaatoiip Pargent « s'en est allée ivonver M. Colbert, et loi a propo^ de lui vendre votre lettre poar monseigneur le cardinal.
— Ah! balbutia Saint-Ëvremond , je sois perdu!
— Rassurez-vous, reprit vivement la Voisin.
J'étais là pour vous prot^er , car je ne sais si c^est parce qu'ainsi que moi, vous aimez le plakir et la bonne chère ; mais , vrai , je me sens un faible pour vous. Aussi, à force d'instances, ai-je obtenu de ma suivante qu'elle rendrait votre lettre à M. de Créqui, si ce dernier lui en offrait le même prix que H. Colbert. Malhenreosement, M. de Créqui était absent, il se trouvait avec la BOtt\'ette marquise dans les terres de madame du Plessîs*Bdlièvre, sa belle-mère; il a fallu hii envoyer un négociateur, un prêtre que j'emploie en pareille occurrence et qu'on nomme Tabbé Lesage, un de ces dignes ecclésiastiques qui dtnent tous les malins a^ec le bon Dieu et qui soupent tous les soirs avec le diable. Cet abbé est de retour depuis hier, et il a parfaitement rempli sa mission. Je ne doute pas, pour ma part, qu'avec tout son talent il ne devienne un beau jour ambassadeur, à moins qu'il ne soit pendu.
— Ouf! s'écria Saint-Évremond; grâce à vous,
j*eii échappe encore cetie fois , et d'une belle ! Ah ! ma chère madame Voisin ou Monlvoisin , car jem''y perds dans tos noms, si nous n'élions •dans la cour du Louvre, je vous embrasserais d& bien bon cœur sur les deux joues.
— Je vous en dispense pour le moment; mais, «i voos m^en croyez , M. de Saint-Lvremond , soyez prvdent. Les espions de M. le cardinal ont Tœil sar vous , et la moindre démarche un peu hasardée pourrait vous coûter cher. Faites en sorte surtout que M. de Créqui brûle votre lettre, car il a refusé de le faire en présence de Tabbé Lesage, prétendant qu'un écrit de vous lui était trop précieux pour qu'il se résolût à en faire des cendres. 11 n'y a pas un instante perdre, entendezvous? et si j'étais à votre place, je sais bien, moi, que j'enfourcherais incontinent un bon cheval de poste, pour m'en aller trouver M. de Créqui, et que je n'aurais pas de cesse que je n'eusse vu de mes propres yeux la lettre se consumer entre mes doigts.
— Le conseil est bon, madame Montvoisin , il est fort bon , et j'en vais profiter sur l'heure. Tudieu ! s'il me faut servir de gibier aux limiers de M. le cardinal, au moins je prétends bien les faire courir longtemps. Adieu donc, et comptez
TOBB I. 14
que , si quelque gentilhomme malavisé venait à «^exprimer à votre endroit autrement qu'il ne convient, ce serait à moi d'abord qu'il aurait affaire, i
Là-dessus, Saint-Évremond et la Voisin se séparèreAt. Celle-ci entra dans l'intérieur du palais , où elle avait , comme en tous lieux , de secrètes et nombreuses affinités , et le maréchal de camp se mit en devoir d'en sortir pour aller quérir un bon cheval de course chez quelqu'un de ses amis.
Tout plein de cette pensée , il venait de franchir les portes du Louvre, lorsqu'il vit venir à lui, le long du bord de l'eau , un cavalier courant de toute la vitesse de son cheval,
t Hum ! s'écria*t-il, voilà un bon bidet, si je ne me trompe , et qui ferait fort bien mon affaire ! >
Il n'avait pas achevé ce bref soliloque que déjà le cavalier avait passé devant lui et qu'il avait reconnu M. d'Artagnan , capitaine de la compagnie des mousquetaires du cardinal. Ce gentilhomme, haletant, couvert dépoussière, se jeta à bas de son cheval dès qu'il eut touché le seuil du palais ; puis , ayant confié sa monture aux soins des gardes de la porte , il entra précipitamment dans le Louvre.
f Qu'est-ce que cela veut dire ? > murmura SaÎDt-Évremond d'un air inquiet.
Ainsi que tous les gens en proie à une vive préoccupation personnelle, le maréchal de camp s'imagina en effet un instant que le capitaine des mousquetaires avait voulu venir en personne pour le chercher et Tappréhender au corps , afin de faire sa cour au cardinal. Peu soucieux de l'honneur d'être arrêté par M, d'Ârtagnan , Saint- Évremond s'empressa de s'esquiver, et, comme le temps était fort beau, il s'en alla à pied le long du quai, non sans se retourner plusieurs fois pour voir si l'on n'était pas déjà à sa poursuite. Il n'avait pas fait trois cents pas qu'il aperçut un second cavalier galopant également à toute bride.
c Pardieu ! dit-il , voici encore un bidet qui m'irait à merveille. > Cette fois il reconnut M. de Guillcragues, l'un des gentilshommes delà maison du cardinal , qui était fort de ses amis.
c Holà ! eh ! Guilleragues , lui cria-t-il du plus loin qu'il Taperçut, est-ce que vous avez fait une gageure avec M. d'Artagnan à qui arriverait le premier au Louvre ? Vous avez perdu , mon cher, vous avez perdu.
— Il s'agit bien de gageure aujourd'hui , répondit Guilleragues, qui, en reconnaissant Saint*
Ëvremond « avait ralenti Tallore de son cheval.
— Où courez-Yons donc ainsi , alors ?
— Je vais quérir M. le curé de Saint-Nîcolasdes-Champs.
— Pourquoi cela?
— Pour qu'il apporte le saint sacrement.
— Ou donc?
— A Vincennes. M. le cardinal se meurt. »
En même temps , et sans ajouter une parole ,
Guilleragues piqua des deux.
i Bonié divine! s'écria Saint-Ëvremond en se découvrant , je n'ai plus besoin de bidet maintenant. >
Puis, se remémorant. aussitôt la confidence qu'il avait reçue d'Armand de La Meilleraye :
« Or çà , dit-il , voilà des funérailles qui pourraient bien faire manquer certain mariage, et alors Hortense serait libre , et alors... Quel dommage que je ne sois pas duc et pair avec quelques châteaux de plus et quelques années de moins ! >
Et le maréchal de camp rentra chez lui en rêvassant.
La nouvelle donnée par Guilleragues était vraie. Le cardinal touchait à ses derniers moments. La goutte était remontée des jambes à
restomac , ce qui lai causait des étonffements oontînaels , et les médecins avaient déclaré qu'il mourrait infailliblement dans Tane des crises que lui occasionnait ce pénible état. Sans doute , il est permis de penser que le naufrage de toutes ses espérances , relativement au mariage de la plus affectionnée de ses nièces , n*avait pas été sans influence sur les rapides progrès du mal qui devait l'emporter. Mazarin était de ces fourbes hardis qui , comme Tenfant de Sparte , savent grimacer-un sourire, pendant que la béie fauve cachée sous leur tunique leur dévore tes entrailles. Malgré Thypocrite tranquillité avec laquelle il avait appris Tissue de cette négociation , il est évident qu'il en fut d'autant plus affecté qu'il prévoyait moins un semblable dénûment.
Ce n'est point ici le lieu de s'appesantir sur les considérations qui déterminèrent le roi Charles II à rejeter une alliance qu'il avait paru jusqu'alors ambitionner si ardemment. Cette détermination s'explique suffisamment d'un côté par la prévision delà fin prochaine du cardinal, qui devait changer toute la poliiique de l'Europe , et de l'autre par Tenivrement bien naturel du jeune monarque au milieu des faciles triomphes que sa jeunesse , sa bonne mine , et avant tout peut-être son titre de
roi lui assuraient dans une cour ardente à secouer le joug des mœurs puritaines. li est beaucoup moins facile de se rendre compte des motifs sons rinfluence desquels le cardinal de Mazarin se résolut à donner pour mari à sa nièce un simple gentilhomme, après avoir déclaré en quelque sorte publiquement qu^il ne voulait pour elle que des rois. Faut-il croire que , dans celte circonstance, ce grand politique attacha sa gloire à unir sa nièce au petit-neveu de son illustre prédécesseur, et à greffer ainsi son arbre généalogique sur celui qui avait produit le cardinal de Richelieu? ou bien vaut-il mieux admettre avec madame de Motteville que, sentant la mort le prendre à la gorgeM premier ministre, Omodei aidant, choisit Armand de La Meilleraye comme un fis aller ?
Le doute est d'autant plus légitime à cet égard , qu'on sait que, même après le refus de Charles II, indépendamment d*un bon nombre de prétendants , tous de maison souveraine, le duc régnant de Savoie se trouvait encore sur les rangs.
Quoi qu'il en soit, tout était déjà conclu secrè* tement pour le mariage d'Horténse avec Armand de La Meilleraye , lorsque , dans la matinée du 11 février 1661, la maladie du cardinal prit tout
à eoup le caractère le plus alarmant. On envoya aossiidt prévenir le roi et la reine mère , et en même temps on alla quérir Tabbé Joly , curé de Saint-Nicolas-des-Champs , en qui Mazarin avait pleine confiance. Anne d'Autricbe et Louis XIV arrivèrent les premiers et furent introduits dans la chambre du moribond.
Ce fut sans doute une solennelle entrevue que celle qui réunit ces trois personnages , dont la destinée avait été liée par tant d'événements divers , au moment où celui des trois qui avait servi de guide et de mentor aux deux autres allait rendre compte de ses actes au souverain juge. Cest alors que Louis XIV prit réellement possession de son royaume, car jusque-là il n'avait guère été roi que de nom ; c'est alors que Mazarfn, après avoir rappelé tous les bienfaits dont le roi s'était plu à le combler ainsi que sa famille , finit en disant : c Sire, je n'ai qu'un seul moyen de m'acquitter envers vous, et je le fais en vous donnant Golbert. > C'est alors enfin qu'Anne d'Autriche, témoin des terreurs de ce grand politique dont le génie l'avait jusqu'alors subjuguée, de ce ministre tout-puissant qui dictait des lois à l'Europe entière et qui lui refusait à elle , fille d'empereur , veuve et mère de rois de Fraîice , quelques misérables
pièces d'or , s'écria avec une naïve surprise : f Combien monsieur le cardinal est petit devant Dieu I > .
A la fin de Tentrevue , le cardinal , auquel la fièvre qui le minait prêtait une force factice , manda devant lui sa nièce Hortense , et là , en présence du roi et de la reine , il lui annonça ce qu'elle ignorait encore : qu'il avait fait choix pour* son mari d'Armand de La Meilleraye , qui pren* drait le noïn et les armes de duc de Mazarin , et qu'en considération de ce mariage , il lui léguait son immense fortune; car, ne pouvant la faire reine , il avait voulu du moins qu'elle fût la plus riche héritière de toute l'Europe.
£n toute autre circonstance , peut-être Hortense de Mancini aurait-elle allégué son extrême jeunesse (elle n'avait pas encore accompli sa quinzième année) ; mais , devant ce lit de mort , en présence du roi et de la reine mère, elle n'eut pas la force de répondre une parole , et , se rappelant d'ailleurs que le seul homme auquel il lui eût été doux d'associer sa destinée avait cessé de vivre , elle s'agenouilla en pleurant au pied du lit du cardinal. Celui-ci toucha de ses mains tremblantes cette jeune et charmante tête sur laquelle il avait depuis peu concentré toutes ses pensées^
tontes 868 espérances; puis, se tournant vers le roi :
€ Sire , dit-il d une voix sensiblement afTaiblie , rattachement que vous daigniez porter à votre ministre, permettez-moi de le réclamer pour cette enfant qui aura plus d'une fois dans sa vie , sâiis doute, besoin de votre appui.
— Monsieur le cardinal, répondit le jeune monarque avec sa grâce accoutumée , votre famille sera la mienne ; mais, si le bon Dieu exauce mes prières et celle de tout le royaume, que mon intention est d'y associer, elle ne sera pas privée de longtemps encore , non plus que moi , de son protecteur naturel. Nous avons tous besoin de vous , monsieur le cardinal , et vous n'êtes point si malade qu'il n'y ait encore espoir de conserver vos précieux jours. Nous attendrons , s'il vous plait, votre rétablissement pour commander les violons de la noce. »
Ayant ainsi parlé , il se leva , et la reine mère suivit son exemple , mais le cardinal hocha tristement la tête.
c Hélas ! reprit-il , tout est fini , je le sais bien , et je n'espère plus qu'en la miséricorde divine ; mais ce sera une consolation pour moi de laisser, en partant, la plus chérie de mes
nièces établie selon le vœu de mon cœur. Je désire que ce mariage se fasse avant que j'aie fermé les yeux, et puisqu'il a votre approbation , sire , je vous prie de vouloir bien permettre qu'il ait lieu en votre présence, comme celui de madame de Soissons. >
Le roi s'inclina en signe d'assentiment et se retira avec sa mère. Hortense en fit autant.. La curé de Saint-Nicolas-des-Ghamps entra alors*, dans la chambre de son pénitent.
Cependant le terme des jours du cardinal, bien que fort proche, n'était point encore arrivé , et , le 28 de ce même mois de février, les cloches de la chapelle du château de Vincennes , dont le glas funèbre retentissait incessamment depuis le 1 1 , pour inviter les fidèles à joindre leurs prières à celles de Mazarin agonisant , échangèrent soudain leur tintement mélancolique contre les joyeuses volées d'un carillon nujptiàl. Armand de La Meilleraye , ou pluiôt le duc de Mazarin , puisque tel devait être son nom, était enfin parvenu au comble de ses vœux. L'Église bénissait son union avec Hortense de Mancini, union consacrée par la présence de la famille royale et de tout ce qu'il y avait de plus distingué à la cour. Quels tendres regards l'époux jetait sur sa belle
fiancée! Comme , en dépit de ses efforts, la joie dont son cœur débordait se trahissait sur sa physionomie et dans tous ses mouvements ! Comme il s'enivrait avec délices de ce murmure confus de voix qui venait bruire à son oreille, et lui apporter les suffrages de tous les assistants sur la merveilleuse beauté d'Hortense! Pourtant, en dépit de cette beauté même , en dépit de tout l'appareil de fête qu'on avait déployé dans cette circonstance, il y avait quelque chose de funèbre dans cet hyménée qui s'accomplissait en quelque sorte à Tombre d'un voile de deuil , dans ces serments réciproques échangés devant un cercueil entr'ouvert ; et pendant que Torgue épanchait dans la nef ses plus joyeuses harmonies , pendant que Tencens fumait devant l'autel , on eût pu apercevoir aux vitres d'une fenêtre du château la pâle figure du cardinal, déjà couverte des ombres de la mort.
Comme la cérémonie venait de se terminer, M. de Saint-Évremond entra dans la chapelle.
Il était hors d'haleine, et ses traits étaient légèrement altérés , ce qu'on attribua à la circonstance de son retard. Cependant il demanda , comme tous les autres , à présenter ses compliments à la nouvelle duchesse. On put remarquer
qu'en lui baisant la main, il avait prononcé quelques paroles à voix l)as8e , et qu*elle avait para troublée.
' Le soir étant venu , on conduisit la mariée dans sa chambre avec tout le cérémonial usité en pareil cas. L^époux , tremblant , éperdu , attendait dans la sienne qu'on vint le prévenir qu'ail pouvait se présenter. Enfin , ne voyant venir personne et las d'attendre, il se détermina à se rendre lui-même dans Fappartement de la duchesse, ei, ayant pénétré jusqu'à la porte de la chambre d'Hortense, il frappa timidement. La porte s'entr'ouvrit à petit bruit , et une charmante camériste, glissant sa tête entre les deux battants, murmura tout bas :
' c Que veut monseigneur?
— Pardieu ! répondit le duc, je veux savoir si la toilette de madame la duchesse est terminée, et si elle peut me recevoir. »
La camériste posa vivement son doigt sur ses lèvres, et répondit encore plus bas :
c Madame la duchesse ne peut recevoir monseigneur ; elle est en prières pour que le bon Dieu rende la santé à Son Émincnce , et elle a résolu de passer ainsi toute la nuit. Monseigneur ne voudra pas la déranger, sans doute, i
Le tlflc n'o«d pas insister et se retira en rainât une assez laide grimace.
Le lendemain y les prières d'Hortense n'ayant eu aucun effet sur la santé de son oncle, le duc espéra qu'elle y renoncerait au moins pour la nuit. Mais, cette fois, luadume la duchesse était dans les larmes, car les médecins venaient de déclarer que M. le cardinal avait tout au plus huit jours h vivre T et la porte 'de son appartement demeura impitoyablement fermée. Le lendemain, comine M. le cardinal reçut le saint viatique, le doc se donna bien de garde de se présenter chez madame la duchesse , non plus que les jours suivants.
Enfin , M. le cardinal expira , comme chacun sail^ le 9 mars, entre deux et trois heures de la nuit, après avoir Êiit dire à messieurs du clergé et du parlement qu'il mourait leur tt^ès-humble serviteur. Bien qu'il fût animé des plus vifs sen** timents de reconnaissance envers le défunt , qui avait (ait de lui le plus heureux des hommes en lui donnant Hortense, le duc de Mazarin ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment iniime de joie , à la nouvelle d'un trépas qui allait permettre enfin à sa belle duchesse d'être entièrement à lui , sentiment coupable sans doute , et
TONS I. lii
dont il se promit hien de seconfesser à la première occasion. Néanmoins, dès que les pompeuses funérailles du premier ministre furent termioées, l'héritier de son nom et de sa fortane se présenta de nouveau, un beau soir, à la porte de la chambre de madame la duchesse de Mazarin ; cette fois, ce fut madame la duchesse elle-même qui vint le recevoir, après avoir congédié ses femmes. Jamais il ne Tavait vue si séduisante. Un vif incarnat colorait ses joues, et sous ses paupière» demi-closes , ombragées de longs cils noirs , on entrevoyait deux grands yeux, pleins d^unehumide langueur, qu'elle tenait pudiquement baissés. E^le invita, d'un geste gracieux, le duc à s'asseoir auprès d'elle ; ému , tremblant , transporté d*admiralion , celui-ci ne put prononcer une parole , et se rontenta de saisir une main sur laquelle il déposa le plus tendre et le plus respectueux baiser.
< Monsieur le duc, s'écria enfin la jeune femme avec cette voix dont la douce mélodie rappelait, ainsi que sa beauté , la poétique contrée où elle avait reçu le jour; monsieur le duc, pardonnez-moi si , jusqu'à ce jour, j'ai méconnu l'un des devoirs que m'impose envers vous le titre d'épouse. Peut-être avez-vous pensé que le cha-
grîn que f éprouyais de voir mourir le bienfaiteur que nous avons perdu m'avait dicté cette conduite ; moi-même , je le confesse k ma honte , j'ai cherché à vous inspirer cette croyance. Mais aujourd'hui , monsieur le duc, je veux être bien franche avec vous, pour avoir droit, sinon à votre estime, du moins à yotre pardon. Non, monsieur le duc , ce ne fut point là le motif de ma détermination.
— Elxpliquez-vous , balbutia le duc avec une anxiété difficile à décrire.
— Hélas ! reprit Hortense confuse et la tète baissée, c'est un aveu pénible que j'ai à vous f^ire. Monsieur le duc, lorsque vous avez demandé ma main, mon cœur ne m'appartenait déjà plus. »
A cette cruelle révélation, Armand de La Meilleraye poussa un cri et se cacha le visage entre ses mains.
c Ahl continua vivement Hortense, je fus coupable sans doute de consentir à devenir votre épouse, le cœur tout plein du souvenir d'un autre ; et pour cela , vous devez me maudire ; mais , monsieur le duc , je ne suis point sans excuse. M. le cardinal était au lit de la mort y et mon refus eût empoisonné ses derniers instants ; puis , il faut tout tous dire : on avait à
râvaoee pris s^n de me trooiper moi-même ; on m'avait assuré que celui à qui j*ai voué moD amour avait cessé de vivre...
— Ëh biea ? s'écria le duc eo proie à une an« goisse fiévreuse.
— Eh bien ! il existe encore. Tenez, monsieur, ajouta la jeune femme en tirant un papier de son sein , voici le billet qu'il m*a adressé et que j'ai reçu au moment même où notre union était in* dissoluble. Ce billet, je vous le donne, déchirezle , anéantissez-le , car il me brûle. Je vous fais là le plus grand sacrifice qu une femme puisse faire , monsieur le duc : c'était tout ce qui me restait de lui. Prouvez-moi que vous êtes digne de ce sacrifice ; monsieur le duc , je vous le de* mande à deux genoux, si vous m'estimez encore, respectez-moi^ et peut-être... un jour... vaincue par votre générosité , par votre délicatesse , je pourrai vous aimer à mon tour, car je suis si jeune !.,. Monsieur le due, je me mets à votre merci, et je vous implore... Oh ! n'est^-ee pas que vous aurez piiié de moi ?»
En parlant ainsi , Horteuse s'était en effet laissée tomber aux pieds du duc les mains jointes et pleurait. Ses l£u*mes, son attitude suppliante, le désordre <le sa toilette, tout en elle ajoutait
encore de nouveaux charmes à sa beauté.
Le duc de Mazarin , qui jasqu^alors était demeuré pâle , immobile , les yeux macbinalement fixés sur le billet fatal qu'Hortense venait de remettre entre ses mains, ne put, k cet Instant, s'empêcber d'arrêter sur sa jeune femme un regard où se peignaient à la fois Tamour, le désespoir et , il faut bien le dire aussi , la plus vive irrésolution. Il voulut parler, mais la parole expira sur le bord de ses lèvres ; tout à coup,, s^étant levé de son siège par un effort presque convulsif , il s'approcha de la cheminée y jeta le billet au milieu du foyer ardent, et lorsqu'il Tout vu dévoré en un clin d'œil par la fiamme > il s'élança brusquement hors de la chambre.
E^l-il besoin d'apprendre au lecteur que le billet d'Àlonzo , adressé à Saint-Évremond par une voie sûre, mais trop tard, avait été remis par ce dernier entre les mains de la duchesse, au sortir de la cérémonie nuptiale?
Le lendemain de l'entrevue que nous avons racontée , la sœur bien-aimée d'Hortense , celle qui jusqu'alors l'avait aidée et soutenue de ses consolations , de ses conseils peut-être , la célèbre et infortunée Marie de Mancini , quitta Vincennes. Elle partit pour l'Italie, où, elle aussi,
allait, le cœur rempli d*un antre amour, épouser le connétable Golonna. Avant de 8e séparer, les deux sœurs se tinrent longtemps embrassées et confondirent ensemble leurs sanglots et leur douleur.
c Adieu, ma pauvre Crêpa! s^écria enfin Blarie en se dégageant des bras de sa sœur ; je te plains , car je vois bien que tu seras encore plus malheureuse que moi ! >
Rentré chez lui après son entrevue avec sa jeune femme, le duc de Mazarin passa trois grands jours renfermé dans son appartement , sans boire ni manger, et en proie à la plus cruelle perplexité. Que faire , que décider dans une pareille occurrence ? Recourir à une séparation t mais quel scandale suivrait un tel éclat ? C*était appeler sur sa tète toutes les risées de la cour et de la ville, risées qui ne manqueraient pas d'éveiller cent mille échos dans tout le royaume. C'était couvrir de honte une charmante créature, 'qui avait pu être légère et inconséquente , mais
que 8on extrême jeunesse excusait jusqu'à un certain point et dont la franchise d'ailleurs méritait bien quelques ménagements. Enfin , et c'était là peut-être la meilleure de toutes les raisons , il fallait alors renoncer à tout jamais à la possession d'un trésor d'autant plus précieux qu'il avait été plus difficile à obtenir et que la conquête en était encore disputée. D'un autre côté, pourtant, être l'époux de la plus jolie femme de la cour et ne l'être que de nom , cela était bien dur ! Si du moins il avait pu prendre conseil de son père, de ses amis ! Mais le vieux maréchal de La Meilleraye était parti pour ses terres de Bretagne peu à près le mariage. Ensuite, la belle confidence à alkr Caire à un tiers que celle-ci : < Vous me croyez le plus heureux des hommes ! Et) bieo I vous êtes dans une erreur profonde* Mon'-seuiement je ne suis pas aimé , «laîe ma^ dame h duchesse de Mazarin esi toujours f ouf moi mademoiselle Hortense de Manoini. t Celait è se briser la tèle contre la muraille.
Lorsque le nuâheureux àuc se délermina à sneitre le pied dehors, ce fut bien pis ^core. Il ne pouvait faire un pas sans recevoir quelque féjicitâlton plus ou moins saugrenue , sans avoir à réf)ondre à (fiiek|iie question plus ou moin#
iodtfcrèiâ. Monsieur le prince lai disaîl même <pi'il «tonnerait tous ses lauriers de Nortlingue et de Rocroy pour être à sa place. A tous ces dis* cours, le duc devenait rouge , et , bien que d'un tempérament assez lymphatique, il lui prenait de violentes déniaugeaisons de battre quelqu^un $ il eût embrassé de bon cœur sur les deux joues celui qui serait venu lui proposer un duel.
Quelquefois il se prenait à penser qu*après tout il était bien le maître d'agir comme bon lui semblerait , qu'en devenant sa femme , Hortense avait promis obéissance et soumission absolue à ses volontés ; mais il réfléchissait bientôt qu'en prenant le rôle de maître et de tyran , il risquait de s'aliéner à tout jamais le cœur d'Hortense ; qu'il y aurait d'autant moins de délicatesse d«^ns une telle façon d'agir, qu'elle s'était en quelque sorte abandonnée à ^a discrétion. Et puis, la duchesse se montrait si reconnaissante ; elle livi témoignait tant d'amitié et presque de tendresse dans les entrevues- qu'elle avait forcément avee lui ! 11 est vrai qu'il était bien rare qu'il n'y eût pas quelque témoin de ees entrevues. Tant de gens assiégeaient le palais Masarin , du vivant du cardinal, que bon- nombre avaient continué de venir faire leur cour à sa nièce par habitude.
Stf inr aventure, les deux époox te (roaTsient en lèle à tète , et qu'un gros soupir échappé de b poitrine du duc annonçât quelque tentative de sa part d'épancher son cœur» vite la duchesse se faisait apporter sa guitare , instrument fort à la mode depuis qu'une infante d'Espagne était venue partager le trône de Louis XI V , et alors c'était toujours quelque nouvel air de musique dont Hortense voulait régaler les oreilles de M. le duc, ou quelque vieille romance ilatienne dont on avait bercé son enfance et qu'elle avait à cœur de lui chanter. Ému et charmé par les accents de cette voix si fraîche et si pure, qui l'euivrait, le due tombait dans une rêverie extatique , et il se croyait par avance aux portes du paradis, en compagnie de son ange gardien.
Comme il était d'une (excessive dévotion , il crut devoir confesser à son directeur la position dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de la duchesse , et lui demanda conseil sur le parti qu'il convenait de prendre. Celui-ci était un révérend frère de la compagnie de Jésus, rusé cafard sî'il en fut , qui ne manqua pas d'exhorter son pénitent à la résignation. Le digne confesseur avait ses raisons pour parler ainsi, car il pensait gne
les grands biens du duc de Mazarin ne manqa»raîeni pas de. revenir à son ordre, après qu*il serati mon , et an fait cela ne pouvait beaucoup tarder, à voir la langueur et la aouffrance imprimées sur la physionomie d*Armand. Le duc sortait dn confessionnal à moitié convaincu ; mais lorsque, de relour en son palais, il retrouvait Hortense plus charmante que jamais , il sentait s*évanouir toutes ses belles résolutions , il maudissait le page Âlonzo , dont le souvenir vivait si longtemps au cœur de la duchesse, et il était tenié maintes fois de donner au diable son confesseur lui-même.
Cependant, tant que la duchesse avait porté le deuil du cardinal de Mazarin , elle avait dû se tenir confinée dans son palais; mais ce deuil touchait à son terme. On était au milieu de Tété de i66.i. Il n'élail bruit en tous lieux que de la fêle magnifique qui devait être donnée au roi par le surintendant des finances Fouquel dans son château de Vaux. Saint-Évremond, Fun des amis particuliers du surintendant, fut chargé par lui de faire tous ses efforts pour déterminer le duc et la duchesse à se rendre à cette fête. D'abord le duc refusa ; mais le roi lui-même ay^t daigné lui dire, au petit lever , qu'il serait
bien aw de ralrouver Horienia chez le eurinien- 4aDi % et que la cour avait é(é privée asaez iougt^mps d'un de ses plus beaux ornemenla « peur qu'un tel trésor ne restât pas enfoui davantàige loin de tout regard , il fallut bien se rendre à un v<)iîtt qui, éinané d'une boucbe si auguste, empruntait , en quelque sorte , le caractère d'un ordre«
Le 16 août i66i , le duc et la duchesse de Mazarin piartirent pour le château de Vaux, où ils étaient attendus à souper. Ils étaient dans un beau carrosse doré , presque entièrement garni de glaces et attelé de six chevaux richement caparaçonnés. A la portière de droite se tenait à ebeval M. de Polastroa , capitaine des gardes de M. le duc ; car , en sa double qualité de gouverneur de province et de grand maître de l'artillerie de France , Armand avait pour son service personnel une compagnie des gardes. Un gros de gentilshommes , appartenant à divers litres aux nouveaux époux , avait voulu leur servir d'escorte pendant une partie de la route , et caraeohnt gaiement autour du carrosse* A la vue de eet appareil presque royal , chacun s'arrétaii et se découvrait avec reapect, non sans jeter un regard curieux dans rintérieur de la voiture, où la lête
ebarmante d'Hortense se détachait pleine de giâee et de fraicheor sous ses beaox eheveux iMÛrs. Pais, en apercevant à côté de la jeune femme ce seigneur au visage mélancolique et prasif , fous se demandaient avec surprise ce qui pouvait manquer à son bonheur.
Le jour était sur son déclin lorsqu'on arriva au château de Vaux , un vrai château de fée qui, dit-on , n'avait point son pareil alors dans toute la France, et où le surintendant venait de dépenser dix-huit millions , somme énorme pour Vépoque. Fouquet descendit en personne dans la cour d'honneur pour recevoir la duchesse de Mazarin, qui attira dès lors tous les regards de ses hètes ; car le roi n'était pas encore arrivé. Sa Bfajesté ^ qui se trouvait à Fontainebleau , n'était attendue que pour le lendemain matin , et jusque-là on pouvait offrir, sans se compromettre, à lai>eauté un tribut d'hommages que la royauté devait ensuite revendiquer exclusivement.
Le surintendant avait fait préparer des loge> ments dans son château pour les personnes les plus considérables conviées par lui à la fôte qu'il offrait à son souverain ; mais quelque vaste que fôt cette résidence' seigneuriale , dont les restes imposants ne sauraient donner aujourd'hui qu'une
ALEX. DB LAYIIfilfE.— ^T. I. 16
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faible idée , il est aisé de concevoir que font ee beau monde envers qui Fouqnet avait voulu exercer dans toute leur plénitude les devoirs de rhospitalité se trouvât logé un peu à Télroit. C'est ainsi que M. le duc et madame la duchesse de Mazarin avaient été Fun et Tautre , en leur qualité de nouveaux époux , placés dans une fort belle chambre à coucher qui ne contenait qu'un seul lit. En faisant cette découverte , la jeune duchesse se montra fort épouvantée , et , ayant fait signe au duc qu'elle désirait lui parler :
f Monsieur, lui dit-elle tout bas , savez- vous ce qui se passe?
— Quoi donc, madame? répondit Armand tout interdit.
— Eh bien ! monsieur , il paraît que nous n'avons qu'une chambre à coucher.
— -En vérité ? reprit Armand.
— Vous comprenez, monsieur le duc, repartit vivement Hortense , que cela ne peut être , et j'espère que vous allez faire en sorte d'avoir une 'Chambre séparée de la mienne.
— Mais, balbutia le duc avec le plus vif emïbarras, je ne sais en vérité... »
Hortense , sentant toute Timminencé du péril qui la menaçait , saisit la main de son mari , et
de M voix la plus tendre , avec le regard le plus irrésistible :
c Armand , lui dit-elle , je vous en supplie. >
Leduc attacha à son tour sur sa jeune femme un regard plein d'amour et de désespoir , puis il laissa tomber ces mots :
c Madame. ..Hortense... vous allez étreobéie. »
11 y avait dans TatUtude' du jeune homme, dans le ton avec lequel il venait de s'exprimer, une douleur et une résignation en même temps si vraie et si profonde , que la duchesse se sentit involontairement émue de pitié, et, en le regardant s'éloigner, il lui arriva de murmurer tout bas :
c Pauvre Armand ! i
Au bout de. quelques instants, le duc revint.
c Madame, dit-il à la duchesse, j'ai vu l'intendant de M. Fouquei; j'ai déclaré que vous étiez un peu souffrante et qu'on m'obligerait de me faire donner une chambre séparée, n'importe laquelle. Mattieureusemenl, il n'y a pas le moindre coin disponible dans tout le château, à cause de la troupe de Molière, qu'on a été obligé de loger par surcroît. Si la soirée était moins avancée , je pourrais prétexter une affaire et me rendre à Fontainebleau ou ailleurs; maisce n'est guère possible à cette heure.
— mon Dieu ! murmura la docbetse éperdue, que faire?
— Rawurez-T0U8 reprit Armand, tout n*est pas encore désespéré : on m'a dit que M. de Saint- Évremond, qui était attendu , ne viendrait plus sans doute maintenant, et dans ce cas la chambre qui lui étail destinée seraà ma disposition. Vous voyez, madame, que je me suis conformé à vos intentions, et que vous pouvez être tranquille.
— Monsieur le duc , dit Honense sans lever les yeux cette fois, je vois que vous êtes le plus généreux des hommes. >
A ce moment onze heures sonnèrent à Thor^ loge du château, et comme le roi devait arriver le lendemain de fort bonne heure, et qu*il importait que chacun fût matinal, afin de se trouver prêt quand le monarque ferait son entrée, le sur* intendant crut devoir mettre ses hôtes en demeure de se retirer dans leurs appartements respectifs. Déjà Hortense avait pris possession de celui qui lui était destiné, et où Fattendaient deux de ses femmes pour procéder à sa toilette de nuit ; déjà Armand prenait congé d'elle, et déposait respectueusement sur cette main , qu'un moment il avait cru sienne , le baiser d'adieu , lorsque le bruit des roues d'une chaise roulante qui entra
avec fracas dans la cour d'honneur fit retentir le château jusque dans ses fondements, et en même lemps des voix confuses s'écrièrent :
c Voici M.deSainl-Évreraond. i
Hortense, tremblante, se laissa tomber sur un fauteuil. Quant au duc, il demeura comme pétrifié de cette faveur inespérée de la fortune , se demandant s'il n'était point le jouet de quelque rêve. Il y eut un silence, silence non moins embarrassant pour le duc que pour la duchesse. Tout à coup on frappa discrètement à la porte de la chambre.
c Qu'est-ce? > s'écria le duc, ainsi qu'un homme qui vient d'être réveillé en sursaut.
Une voix dans laquelle il n'eut pas de peine à reconnaître celle de son valet de chambre , répondit :
c C'est M. de Saint-Évremond , qui désirerait dire deux mots à monsieur le duc. i
A ce nom seul de Saint-Évremond , Hortense tressaillit, car un souvenir venait de traverser son esprit, un souvenir rapide et brûlant comme réclair, et elle se cacha le yisage entre ses mains, comme si elle se fût sentie coupable.
c Que veut M. de Saint-Évremond? balbutia le duc avec un dépit mal déguisé. Dites-lui que... i
Mais déjà SaiiU-ÉvremoDd lai-même venait de prendre la parole à iravers la porte.
c Mon cher duc, s'écriait-il de toute la force de ses poumons , je viens d'apprendre qu'on a disposé de ma chambre en votre faveur , et je viens vous dire qu'il ne faut point que ma venue vous dérange en aucune façon, car je ne me coucherai point cette nuit. J'ai à travailler avec M. Pélisson et .Molière pour le divertissement qu'on prépare à Sa Majesté dans la comédie des Fâcheux. Nous passons la nuit tous les trois à versifier. Ainsi, mon cher duc, ma chambre est à votre disposition, entendez-vous?
c Parfaitement, i répondit Armand la tète baissée comme un condamné auquel on vient de prononcer son arrêt.
Et il ne put s'empêcher de murmurer tout bas ::
f Que la peste étouffe les Fâcheux.
— Oh ! d'abord, reprit Saint-Évremond, je ne bougerai pas d'ici que je ne vous aie vu sortir. Je sais que madame la duchesse est indisposée , et que vous seriez forcé de dormir dans un fauteuil; je ne le souffrirai certainement pas, et j'airoerais mieux passer la nuit moi«même à cette porte. Point de cérémonie entre nous , je vous prie. > ' ,
Le duc leva les yeux au plafond avec désespoir, puis il les reporta sur Horlenae. Celle-ci, mueite et comme recueillie eu elle-même , sem-« blait n^avoir pas entendu un seul mot de ce singulier débat. Armand lui prit la main qu'il baisa de nouveau, puis il sortit de la chambre en poussant un profond soupir.
Dès Taube de la mémorable journée du il août 1661 , tout s'agite, tout s'ébranle au château de Vaux pour recevoir Louis XIV. C'est un bruit incessant de carrosses qui roulent, de chevaux qui piaffent , de pages et de valets qui s'appellent;, et quels carrosses, quels chevaux, quelles éclatantes livrées ! Que de faste et de magnifîcence ! Les arts , la beauté, la naissance, le génie, tout cela s'est rendu à l'appel du surintendant, pour que Louis XIV pût d'un seul coup d'oeil embrasser toutes les richesses de son beau royaume de France.
Il y a peu d'événements dans l'hisloire, pourtant si bien remplie , du règne de ce monarque , qui aient eu un plus grand retentissement que la fêle de Vaux, cette fête à laquelle s'attachent deux souvenirs impérissables : la première représentation d'une comédie de Molière, et le prclude^ joyeux d'une des catastrophes les plus mystéi-
rteutès et iet plus imprévues qui soient venues réveiller en sursaut une cour endormie au sein 4es plaisirs. Il y a aussi peu d^événements dont les détails soient plus connus. C'est pourquoi laissons toute .cette foule brillante prendre gaiement ses ébats sous les frais ombrages de Vaux, an murmure des fontaines jaillissantes, auquel se ma-^ rient tour à tour les sons harmonieux des musiques et la belle poésie de Molière ; laissons Técorce des arbres s*entr'ouvrir et donner passage aux nymphes et aux naïades , qui viennent célébrer par leurs danses la gloire et les vertus du plus grand roi du monde. Suivons plutôt , loin , bien loin de toutes ces merveilles , ce seigneur qni s'en va, seul , taciturne et pensif au milieu de Fallégresse générale, promener ses rêveries dans Tallée la plus sombre et la plus isolée du parc. Le jour baisse. Â travers les éclaircies des massifs , on aperçoit dans un lointain immense les premiers reflets de Tillumination générale qui se prépare. C'est Tinslant où l'aspect de la fête va changer, où de nouveaux plaisirs attendent les hôtes du château de Vaux. Par quel motif ce seigneur vient-il de s'arracher à toutes ces délices ? Mais qu'est-il besoin de le dire, et n'a*t-on pas déjà reconnu le duc de Mazarin ?
Pauvre duc ! îi espérait avoir trouvé enfin un coin écarté où nul ne Rendrait lui demander compte de sa tristesse ; mais à peine il s'est assis sur un banc de gazon , le dos tourné au château et regardant d'un œil mélancolique, à travers les branchages des arbres, la lune qui se lève à rhorizon opposé , que déjà un étranger , un fâcheux, est à ses côtés.
c Eh bien, mon cher duc, quVcz-vous donc ?
Est-ce que la fête ne vous semble pas magnifique? Que dites-vous de la comédie? Molière s'est surpassé , n^est-ce pas ? Une pièce composée , apprise , répétée et représentée en quinze jours ! La postérité n'y voudra pas croire. Et le prologue de M. Pélisson , qu'en pensez-vous ?
— Je pense , M. de Saint-Évremond , que Molière a oublié dans sa comédie plus d'une espèce de fâcheux.
— Eh ! eh ! monsieur le duc, il me semble que ceci est à mon adresse.
— Comme il vous plaira, iflon sieur.
— ÂllonsI je m'aperçois que j'ai mal fait, cette nuit, décéder mon lit à monsieur le duc; monsieur le duc aura mal dormi, et j'en suis au désespoir.
— Tant mieux , monsieur! vous serez peutêtre moins officieux une autre fois.
— G'e8l bien mon intention.
— Et , par la sambleu ! vou8 ferez sagement de la suivre , celte inlenlion.
— Oui-da ! monsieur le duc, si vous continuez sur ce ton, vous allez me faire croire que vous voulez me chercher querelle.
— Pourquoi pas ?
— Oh ! c'est différent , et je suis tout à votre service.
— Â la bonne heure , voilà qui est parler.
Sus ! dégainons !
— Peste ! comme vous y allez ! attendons au moins la fin de la fête. Je grille d'envie de voir le feu d'artifice , qui sera , dit*on , superbe.
' — Que m'imporie?
— Cela m'imporle beaucoup à moi. D'ailleurs, madame la duchesse de Mazarin a bien voulu me permettre de figurer avec elle dans le premier quadrille , et vous comprenez. . .
— Dégainons , vous dis>je ! dégainons !
— Ah çà! je désirerais au moins savoir auparavant en quoi je vous ai offensé ; car , enfin , si vous voulez à toute force que nous nous coupions la gorge sur Theure , encore faut-il une raison.
— Une raison ! monsieur , vous voulez une
raison ; et si je iie veux pas vous en donner , moi!
— Alors, monsieur le duc, vous me permettrez de refuser votre cartel. Je n'ai point coutume de me battre sans motif. Peste ! j'ai fait mes preuves. Dites-moi que mon pourpoint est de mauvais goût, que mes canons sont de la petite faiseuse, vous me trouverez tout à vos ordres; mais, enfin, dites-moi quelque chose.
— Vous voulez une raison , M. de Saint- Évremond ! Eh bien , soit , vous m'avez forcé d'accepter votre chambre.
— Âh ! diable , M.^ le duc , voilà, une raisoq qui n'en est pas une ; car, enfin, que vous n'ayez pas de reconnaissance pour moi de ce que je vous ai cédé mon lit, je le veui bien ; mais que vous trouviez là une offense , permettez-moi de vous dire que cela ne peut être , que nul n'y voudra croire.
— Qu'est-ce que cela me fait à moi? Je vous dis qu'en me cédant vôtre lit , vous m'avez fait tort, et que j'en veux satisfaction sur-le-champ.
— Tout beau ! monsieur le duc. Si la chose se fût passée la première nuit de vos noces, je comprendrais votre colère, i
 ces mots , la fureur du duc ne connut plus
de bornes , car il s'imagina que le maréclial de camp voulait le railler.
c Ah ! s'écria-t-il , je vois maintenant que TOUS savez tout ; mais, parla morbleu! avant que vous puissiez aller en faire des gorges chaudes dans les ruelles, il faudra d'abord que vous m'ayez tué, entendez vous ? et c'est ce que nous allons voir«
— Mais je ne sais rien, je vous jure.
— Vous né savez rien ! dites-vous , vous ne savez rienl FJl fi! M.' de Saint-Évremond ; ce n'est pas d'un gentilhomme de mentir.
— Monsieur le duc , ce mot-là veut du sang.
— Â la bonne heure! voilà que vousr^voaf échauffez, à votre tour! Eh bien! oui, H. de Saint-Évremond, vous avez bien deviné. Cette nuit que vous m'avez traîtreusement enlevée, cette nuit était la première qu'il m'était donné de passer avec madame la duchesse depuis mon mariage. Pour cette nuit-là , j'aurais donné tout mon sang. En garde donc, en garde, M. de Saint-Évremond ! >
En parlant ainsi , le duc avait mis l'épée à la main , et s'avançait sur le maréchal de camp , lorsque celui-ci s'écria tout à coup :
f ciel f est'il possible? Que m'apprenez-
vous là monsieur le dac, recevez toutes mes excuses. Voulez-vous que je me melte à genoux devant vous ? Voulez-vous qu*en présence du roi et de toute la cour, je confesse que j'ai eu des torts envers vous ? Je suis prêt à .tout. Qu'exigez-vous de moi ? Ah ! monsieur le duc, combien je suis coupable envers vous et envers madame la duchesse ! Souffrez que je vous embrasse. »
Saint-Évremond allait en effet se jeter dans les bras de son adversaire ébahi, lorsque, aux rayons de la lune , on vit s'approcher assez précipitamment un nouveau peraonnage : c'était M. Colbert. Le maréchal de camp , qui à tous les titres, et coq^me gentilhomme , et comme bel-esprit , et comme ami particulier du surintendant , détestait cordialement l'ex-intendanl du cardinal Mazarin , échangea avec lui le plus froid salut, et s'empressa de s'esquiver.
c Qu'ailiez-vous faire monsieur le duc ? s'écria vivement Colbert; rengainez bien vite votre épée, car voici le roi qui s'approche. Ne voyez-vous pas déjà briller les flambeaux à travers les arbres?
Armand, encore tout surpris de l'étrange dénoûment dç son algarade, vis-à-vis d'un homme d'ordinaire si chatouilleux sur le point d'honneur que Tétait le maréchal de camp, ren-
TUMB I. 17
gaina sa rapière sans prononcer une parole, pendant que Colbert , se penchant à son oreille , ajoutait tout bas :
c Si M. de Saint-Évremond vous a offensé/ croyez-moi , monsieur le duc , laissez venir la justice du roi.
— Que voulez- vous dire, balbutia le duc.
' — D'ici à peu de jours il se passera de grandes choses, et tel qui est aujourd'hui sur le' faite... Mais chut, voici le roi. i
C'était en effet Louis XIV en personne qui , escorté de toute sa cour et ayant le surintendant à sa droite, venait de s'avancer dans Fallée, et Ton pouvait déjà entendre Fouquet s'écrier , au milieu des marques d'admiration avec lesquelles les hôtes qu'il traînait à sa suite et lui-même saluaient toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans cette fastueuse demeure :
€ Ah ! sire , le souvenir de cette visite que Votre Majesté a daigné faire à son très-humble sujet demeurera éternellement gravé dans mon cœur; et à ceux qui trouveraient trop orgueilleuse la devise de mon blason, je pourrai répondre maintenant que je l'ai justifiée , puisque je suis monté assez haut pour recevoir dans mon cb&teau le plus grand roi du monde. >
Le roi sôuril agréablement, el, promenant ses regards autour de lui , il dit négligemment :
c Où donc est M. Colbert ?
— Sire , me voici , > répondit Tex-intendant do cardinal en venant d*un air plus gauche encore que modeste se placer auprès du roi, qui lui donna quelques ordres à voix basse.
Pendant ce temps-là, Saint-Évremond , qui était venu rejoindre le cortège royal, disait h mi-voix à quelques courtisans ses voisins :
f Le roi n'aurait eu qu'à se baisser, messieurs ; il aurait vu la couleuvre au pied de Tarbre dont Técureuil a gravi la cime. >
Un murmure d'approbation accueillit celte boutade toute héraldique du maréchal de camp, boutade qui serait fort peu comprise aujourd'hui que la science du blason est une science à peu près morte, mais qui avait alors une grande signification pour toute Tassistance. Nul li'ignorait, en effet, quclfes étaient les armoiries de Fouquet, et de Colbert (i).
(1) Ce» urmoiries étaient , pour Fouqucl, un écureuil avec celte devise latine : Çuo non aseendam? Ob ne montcrai-jc pas? cl, iM>ur Colbert, une couleuvre. De plus , cl par une biiarre analogie, dans les armes do surintendant, récureuil était représenté poursuivi par une couleuvre.
Cei incident n'eut pas d'autre suite pour le moment; mais, une heure après, pendant le feu d'artifice, un valet inconnu remit entre les mains de M. de Saint-Ëvremond un billet ainsi conçu :
c L'ami de TÉcureuil est invité à se méfier de la Couleuvre. »
Le billet dont il s'agit ne portait aucune signature. Le maréchal de camp, après avoir vainement cherché à en connaître l'écriture , se promenait tout rêveur dans la grande galerie du château , lorsqu'il se sentit toucher légèrement le bras. En même temps , la voix la plus douce et la plus mélodieuse murmura ces mots à son oreille :
c £h bien! monsieur, à quoi songez-vous donc ? Vous m'avez demandé à figurer avec moi dans le premier quadrille, et voici les violons qui viennent de donner le signal, i
Saint-Évremond tressaillit, car cette voix était celle de la charmante duchesse de Mazarin.
Un mois environ après la fêle célèbre donnée par le surintendanl en son château de Vaux , Hortense se trouvait seule au palais Mazarin, le duc ayant été appelé à TÂrsenal par les devoirs de sa charge de grand maître de Tartillerie. Le jour était sur son déclin. Assise auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin , la jeune duchesse laissait errer nonchalamment ses doigts sur sa guitare, mais sans pouvoir parvenir à moduler un air jusqu'à la fin. Ses yeux distraits, qui semblaient vouloir se perdre dans les nuages, s'en détachaient par intervalles pour regarder
tomber les feuilles jaunies des arbres , que le venl du soir commençait à a{>iter, et tout en elle annonçait qu'elle était en proie à une profonde rêverie. Sans doute, en cherebant a reproduire sur son instrument comme un écho atifaibli des fraicbes mélodies avec lesquelles on avait bercé son enfance sous le beau ciel d'Italie, elle évoquait dans son àme le souvenir des insoucieuses années qu'elle avait passées dans la ville éternelle, alors qu'elle n'avait pas encore échangé l'existence obscure et modeste du toit paternel contre toutes les pompes du luxe et de l'ambition. Mais ce n'était pas tout, et il est permis de croire qu'à ces nuages chassés vers elle par un vent de sud-est, Horlense ne demandait pas seulement s'ils avaient vu la campagne de Rome. Ces nuages n'avaient-ils pas aussi , par aventure , salué son beau page, Âlonzo de Lara ?
. Lorsque le crépuscule eut fait place à la nuit et qu'il fut devenu impossible de suivre le cours des nuages et la chute des feuilles , lorsque l'on fut venu allumer les bougies dans l'appartement, Hortense se leva , déposa sa guilarp , et , ayant fermé en dedans la porte de la chambre dsm$ laquelle elle se trouvait, elle s'en alla à pas furtifs jusqu'auprès d'une grande armoire en marque-
lerie, qui élail dans le fond de cette chambre, et où le cordinal avait jadis Thabilude de serrer les pisloles et quadruples d'or neufs qu'il gagnait au jeu. Elle ouvrit rarmoire avec précaulion, et dans le fond d'un tiroir elle prit une lettre qui était cachée sous un monceau de paires de gants. Cette lettre, fort longue, était de la connétable Colonna, sa sœur* La duchesse la relut en entier, mais un passage parut surtout la troubler. Ce passage était ainsi conçu :
< Puisque cette lettre, chère sœur, te sera remise par une main sûre (le duc deNevers, leur frère, qui avait été conduire Marie de Mancini eu Italie et qui était de retour depuis peu de ce voyage : celui-là même que le cardinal 'avait chassé de la cour pour avoir été faire une partie de débauche à Roissy, pendant la semaine sainte, avec MM. de Vivonne, de Manicamp et consorts), il faut que je t'apprenne une grande nouvelle. Ces jours derniers, monsieur le connétable m'a dit que Sa Majesté le roi d'ËspagAe venait de lui faire écrire par son premier ministre, pour lui recommander un jeune homme qui avait été page. de notre oncle et qui était passé à Naples avec le grade d'enseigne dans un corps de cavalerie es*
pagDole. Tu juges de ma surprise, lorsque monsieur le connétable a ajouté que ce jeune homme avait nom don Alonzo de Lara, et qu^il avait cru devoir lui conférer une Heutenance dans son régiment. Le lendemain même ce jeune homme est venu au palais Golonna pour remercier monsieur le connétable , et il a demandé à m'étre présenté , comme ayant appartenu jadis à Son Éminence le cardinal Mazarin. Je ne pouvais re* fuser d'obtempérer à sa demande, mais, comme tu dois le penser, je Tai reçu assez froidement, afin d'écarter de son esprit toute idée que je pusse être instruite de son ^amour pour toi. Le pauvre garçon en était tout décontenancé, et il m'a fait vraiment de la peine. Tu ne saurais croire avec quelle expression de surprise et presque de reproche il a attaché sur moi ses grands yeux bleus, comme, si, en retrouvant dans mes traits un souvenir de ceux d'Hortense, il eût en peine à se rendre compte de Taccueil qui lui était fait* Il a osé cependant me demander de tes nouvelles, mais comme sa voix* tremblait ! Je ne sais s'il avait déjà appris ton mariage, mais je serais tentée de croire le contraire ; car M. de Nevers , notre frère , qui était présent à l'entrevue avec monsieur le connétable, ayant répondu que tu
étais mariée et fort heureuse, il est devenu soudain pâle comme un mort, et j^ai vu le moment où il allait tomber à la renverse. Heureusement la chambre où nous nous tenions était assez sombre ; d'ailleurs, monsieur le connétable et M. de Nevers causaient ensemble, et ils ne se sont aperçus de rien. Ah ! Hortense, Hortense, combien j^envie ton sort, d'être aimée ainsi ! et pourquoi faut-il que moi-même... Avec quelle indifférence on m'a laissée partir! On n'aurait pas agi autrement avec une étrangère. Pourtant je l'aime toujours, moi, et il semble même que l'éloignément où je vis de lui donne encore une nouvelle force à mon amour. Toi, ma sœur, qui es à même de le voir, de lui parler, dis-moi s'il m'a tout à fait oubliée. Sois franche avec moi, ne me cache rien. Songe combien les moindres détails auront pour moi de prix, et moi, en revanche, ma toute belle et bien-aimée Hortense , je te promets de servir tct tes intérêts de tout mon pouvoir et de me conformer exactement à toutes les intentions que tu voudras bien m'exprimer à ce sujet... »
Après avoir relu deux fois ce passage de la lettre de Marie de Mancini et y avoir laissé tom-
bcr quelques larmes , Hortense se mit a une table, et voici ce qu'elle écrivit :
c Ma chère Marie,
< Depuis six mois que je suis devenue la femme de M. le duc de Mazarin, j'ai eu le teipps de faire bien des réflexions , et ta lettre m'en a inspiré encore de nouvelles. J'aime toujours du meilleur de mon âme la personne dont tu me parles ; mais je pense que je deviendrais coupable envers Dieu comme envers monsieur le duc en entretenant une passion qu'il est de mon devoir de combattre. Les bontés de mon mari, sa conduite délicate et respectueuse à mon égard, la peine que lui cause l'aveu que j'ai cru devoir lui faire de mon amour pour cette personne, tout cela, chère sœur, m'a déterminée à prendre une grande résolution.
Pour l'accomplir, cette résolution, j'ai besoin de toute ion assislance, et j'ose y compter. Au reçu -de ma lettre, je te prie de mander devant toi la personne dont il s'agit. Tu lui diras que tu sais tout, et, pour preuve, tu lui montreras cette lettre; puis tu diras en mon nom à ce jeune homme que je lui demande une bonne action dont Dieu le récompensera, j'en suis sûre : c'est de me rendre le serment que je lui ai fait.
moyennant quoi je suis prête à lui rendre également le sien. Tu f)ourras ajouter que jamais je ne Foublierai ; mais que, du moins alors , il me sera permis de songer à lui sans crime. C'est un noble et généreux jeune homme , et je Testime trop pour ne pas être persuadée qui! comprendra un tel langage. J'espère en toi, d'ailleurs, chère Marie, pour le persuader. Sans doute, je ne veux pas te le dissimuler, c'est un sacrifice cruel que je fais, et je sens que mon pauvre cœur en saignera toute ma vie ; mais qu'importe que le cœur souffre, quand la conscience est tranquille? >
La duchesse en éiait là de son message, lorsqu'on heurta légèrement à la porte, et en même temps on Tavertit que M. de Saint-Évremond venait d'entrer et demandait à la voir. Saint- Évremond ! Â ce nom seul , Hortense tressaillit et devint pâle comme si elle venait d'être frappée au cœur. Saint-Évremond ! par une bizarre fatalité, dans les circonstances les plus solennelles et les plus décisives de son existence , Hortense retrouvait toujours auprès d'elle ce gentilhomme aux yeux spirituels et pénétrants, au sourire malicieux et railleur, comme la personnification vivante d'un souvenir qu'elle eût voulu, dans ce
moment sorlout, étouffer à tout jamais de sa mémoire. Il semblait que ce fût Satan lui-même sous les apparences d*un homme de cour , d'un des rois du bel air et de la galanterie , avec un justaucorps de velours , galonné d'or fin ; des rubans, des dentelles, une rhingrave et un feutre empanaché , qui prit un malin plaisir à venir la troubler au milieu de ses meilleures résolutions. Aussi la jeune femme, après un montent d'hésitation, répondit-elle d'une voix altérée :
€ Excusez-moi auprès de M. de Saint-ÉvrC' mond ; dites-lui que je ne puis le recevoir maintenant... que je suis occupée... malade.. • tout ce qu'on voudra, t
Et elle se remit à écrire ; mais , au bout de quelques instants, on heurta de nouveau à la porte. M. de Saint-Évremond insistait pour être reçu. Il avait à parler à madame la duchesse d'une affaire importante. Hortense sentit bien qu'elle n'avait pas le droit d'être invisible pour un hojame qui était maître de son secret, et elle donna l'ordre de l'introduire en sa présence. Saint-Évremond entra. Il semblait fort troublé.
< Eh bien, monsieur, dit Hortense, dont l'accueil fut loin d'être ce qu'il était d'curdinaire, que se passe-t-il donc ?
— Pardon, madame lar' duchesse, 8*écria te marécbal de camp, pardon si j'ai eu Tindiscrétion d^'nsister pour vous voir. Une circonstance impérieuse me servira d'excuse à vos yeux. Je viens d^apprendre une nouvelle bien terrible, une nouvelle doni vous ne sauriez manquer d'être aussi surprise qu'affligée : le surintendant a été arrêté à Nantes comme coupable du crime de haute tra^ bison. » En même temps, Saint-Évremond raconta à Hortense stupéfaite tous les détails de cette nnystérieuse catastrophe, qui venait de frapper la cour et la ville d'une terreur profonde. 11 lui apprit comment, au sortir du conseil, où il avait passé deux heures avec le roi, Fouquet s^était vu appréhendé, an corps par M. d'Ârtagnan, l'ancien capitaine des mousquetaires du cardinal, et conduit au château d'Angers. Ainsi qu'il arrive toujours en pareille circonstance, les bruits les plus divers circulaient déjà sur le sort du surintendant. Selon les uns, il allait être mis en jugement, et sa mort était résolue ; selon les autres , les preuvres manquaient, et le roi ne pourrait s'empêcher de lui faire grâce ; mais les courtisans, qui sentaient bien qu'en tout état de cause la faveur de Fouquet était passée, paraissaient peu disposés à prendre sa défense auprès du souve-
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raîn, el plusieurs même murmuraient déjà faau tement contre des prodigalités dont ils avaient recueilli tous les fruits.
c Je. les connais, madame, continua Saint- Évremond ; aujourd'hui le surinlendanl n'a plus parmi eux un seul ami, et demain tous seront ses ennemis ; demain le roi revient de son voyage ; il est attendu au Louvre dans la matinée. Il y trouvera les Golbert , les Séguier, les Pnssort , bourgeois parvenus ou robins encroûtés, qui, étrangers toute leur vie à Fesprit et aux belles manières, ont juré la perte du surintendant, parce que le surintendant les écrasait tous, à ce double titre comme à tant d'autres.
. — Cela est triste, M. de Saint*Évremond, dît Hortense ; mais qu'y puis-je ?
— Beaucoup, madame, beaucoup , répondit impétueusement le maréchal de camp. Le roi ^ deraffeclion pour vous. L'attachement qu'il por* tait à M. le cardinal, il lui a promis, à son lit de mort, de le reporter sur vous. Consentez à vous rendre au J^ouvre demain matin. Que votre bouche charmante daigne prononcer quelques paroles en faveur d'un infortuné que son orgueil a pu égarer, mais qui ne fui point coupable, j'en jure par vos beaux yeux, el qui n'a jamais cessé d'être
dévoué au roi. Si M. le cardinal vivait encore, H. Fouquel, j'en suis sûr, n'aurait pas besoin d'avocat auprès de Sa Majesté ; car M. le cardinal Faimait et Testîniait ; il me Ta dit souvent, il a dû vous le dire à vous-même. Eh bien , madame, c'est à vous sa nièce bien-aimée , à vous à qui il a voulu léguer son nom avec ses trésors, de remplir sa tâche; à vous de prendre la défense de mon malheureux ami. Il est perdu si vous ne venez à son secours ; car la cabale de M. Colbert est toute -puissante, et ce n'est ni madame de Sévîgné, ni mademoiselle de Scudery, ni moi, madame, qui le sauverons avec notre plume. M. Colbert veut du sang et non de Tencre. Oh! par ^âce, par pitié, ne me refusez point votre aide! i
Hortense, pendant cette allocution, était restée pensive ; lorsque Saint*Évremond eut cessé de parler, elle reprit avec quelque froideur :
f Dieu m'est témoin qu'il me serait doux d'alléger une grande infortune ; mais, en supposant même que les paroles d'une personne de mon âge eussent sur l'esprit du roi le pouvoir que vous leur supposez , vous n'avez point réfléchi sans doute, M. de Saint-Évremond , que cette personne doit compte de toutes ses actions à
M. le duc de M<azariii ; qu'elle ne pourrait faire sans son consentement la démarche que vous loi demandez, et qu'à ce titre il eûi été plus naturel peut-être de s'adresser à lui pour obtenir d'abord ce consentement >
Saint-Évremond considéra k jeune femme avec surprise ; puis, se rapprochant d'elle et baissani en même temps la voix , il laissa tomber ces paroles :
< Dans la position toute particulière où je me trouve vis-à-vis de vous , madame la duchesse , j'avais pensé tout le contraire... i
Et, comme Hortense était devemie fort roage> il s'empressa d'ajouter :
f Pardon si j'ose évoquer un souvenir qui voua offense, et croyez bien que pour moi peut-être il est encore plus pénible que pour vous.
— Je ne vous comprends pas , balbutia 'la duchesse.
— Hélas! madame, reprit le maréchal de camp^ je tremble d'en trop dire et d'exciter votre courroux ; mais nous sommes seuls ; c'est une occasion qui ne se représentera saqs doute pas de longtemps. Souffrez que j'en profite pour vous ouvrir mon âme. Aussi i)ien ce secret m'étouffe , et je ne saurais le contenir davantage. Ecoutez : voua
soavienl-il d*un soir où, passant près de moi sous le yestibule de ce palais , avec madame la comtesse de Soissons et madame la connétable, vous eAtes pour moi une si douce parole et un regard plus doux encore? Oh ! plaignez-moi ! Je suis un insensé ; car ce regard, cette parole, je sais bien qa*eB me les adressant, vous pensiez à un autre. * . à un autre cent fois plus heureux que moi dans son exil ; et pourtant, de ce jour-là, madame, j*ai senti que mon cœur ne m'appartenait plus... Ah ! rassurez-vous, je sais qu'à aucun titre, je ne puis prétendre à obtenir une place dans le vôtre , si petite et si humble qu'elle soit ; mais laissez-moi vous dire au moins que nul ne voiis est plus dévoué que moi, et que, tant qu'il me restera un souffle de vie, à toute heure, en tout lieu, vous pouvez compter sur moi ; laissez-moi ^ laissez-moi vous aimer comme on aime la Vierge Marie, avec une ferveur respectueuse qui ne se démentira jamais. Vous êtes jeune , vous êtes belle , oh ! si bells que nulle femme de la cour n'oserait se comparer à vous, et moi, moi auprès de vous, je suis presque un vieillard : cela doit vous inspirer quelque pitié pour moi. De la pitié, c'est bien peu de chose, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce que je vous demande. . . >
Ici , Horten8e crut devoir interrompre la passionné maréchal de camp.
< Excusez-moi , dit-elle en souriant , mais il me semble que toul à Theure vous me demandiez autre chose. Revenons , s'il vous plaît , à M. Fouquet. Puisque vous le désirez, j'irai trouver le roi, je lui parlerai en faveur du surintendant, et puisse ma faible voii conjurer la colère de Sa Majesté !
— Oh ! madame la duchesse , vous êtes aussi bonne que belle, et c'est à deux genoux... >
Saint-Ëvremond allait en effet se précipiter aux pieds d'Hortense , lorsque la porte s'ouvrit avec fracas, et le duc de Mazarin entra.
En trouvant le maréchal de camp en conversation animée avec la duchesse, il ne put se défendre d'un soupçon jaloux. Déjà, depuis le dénoû^ ment inattendu de sa querelle avec lui, à la fête de Vaux, il s'était laissé aller à des conjectures plus ou moins invraisemblables à l'endroit de Saint-Évremond ; néanmoins, sentant bien que le moment était mal choisi pour les éclaircir, il fit bonne contenance. Saint-Évremond se hâta d'ailleurs d'expliquer le motif de sa visite ; mais le duc lui coupa assez péremptoirement la parole, en déclarant qu'il était informé de tout et que.
qoani à lui, sans croire le suriniendanl coupable de haute trahison , il n^en pensait pas moins quil devait être traité avec la dernière rigueur, comme ayant dilapidé les finances du royaume.
Le duc , en s'esprimant ainsi , oubliait sans doute que, si ces dilapidations n'avaient pas été conseillées et encouragées en quelque sorte par le cardinal Mazarin , sa nièce ne lui eût pas apporté en dot la plus grosse fortune de tout le royaume ; et Saint*Évremond, blessé au vif dans la personne d'un de ses amis particuliers, se disposait à le lui rappeler, lorsqu'un regard d'Hortense Tarréla.
Quelques instants après, il crut devoir prendre congé et, s'inclinant devant la jeune femme :
c Quelle que puisse être, dit-il, Topinion de M. le duc de Mazarin sur M. Fouquet, puis-je espérer que madame la duchesse daignera se souvenir de sa promesse?
— Ce serait, répondit Hortense en lui tendant la main, la première fois qu'il me serait arrivé d oublier un ami , et vous êtes le nôtre, M. de Saînt-Évremond. >
Le maréchal de camp baisa respectueusement cette main qu'on lui tendait avec tant de bonne grùce et sortit.
Armaod et Hort^Me se trouvèrent seuls. Le due fit quelques pas dans la chambre ftvec un peu d'agitation ; puis, apercevant «ur une table la let^ tre qu'Hortense avait comaieocée, et que, dans le trouble inspiré par les divers incidents qu'on vient de détailler, elle avait négligé de soustnire à ses regards :
c Vous écriviez? dit-il à la duchesse; pus^je savoir à qui?
— A ma so&ur, répondit Horiense, à madame la connétable, i
Et en même temps, prenant le papier qui était resté sur la table, elle le plia et le mît dans le corsage de sa robe.
Le duc continua sa promenade en silence; puis, au bout de quelques instants^ il reprit :
c Ne pourriex-vous me montrer cette lettre?
— Oh ! repartit Horiense interdite , c'est un secret entre ma sœur et moi.
— Ce secret pique ma curiosité.
— Je ne puis vous le dire.
— Pourtant j'ai des droits, comme votre mari, à connaître le contenu de vos messages.
— Tenez, monsieur le duc, cette lettre, voulezvous que je prie ma sœur de me la renvoyer ? Je
poorrai vous la montrer un jour, mais aujourd'hui e^est impossible.
— Sera-ce bien la même lettre ?
— Oh ! monsieur le duc, un tel soupçon est indigne de tous et de moi, et vous mériteriez que je brûlasse cette lettre. Vous qui avez été si bon pour moi, si généreux pendant six mois, nesau* rîes-vous Tétre jusqu'au bout?
— Ainsi, vous ne voulez pas me donner cette lettre?
— Monsieur le dnc, je ne le puis... Armand, je vous en prie, ne m'en veuillez pas pour cela. Ayez confiaace en moi* Je jure devant Dieu que je ne veux pas vous tromper. Que vous faut?il de plus? Voulez-vous que je me mette à genoux devant vous et que je répète ce serment ?
— Je veux que vous me montriez cette lettre, entendez-vous ? Innocente au coupable , il me la ùint! >
En même temps, le duc, dans le paroxysme de sa jalousie, osa approcher sa main du corsage de la jeune femme. Celles-ci devint fort pâle, et, le regardant fixement, mais sans même Tarréler du geste :
c Monsieur le duc, s'écria-t-elle, vous êtes un homme, et je ne suis qu'une femme ; je suis faible.
et vous avez la force ; vous pouvez m 'arracher cette lettre ; mais, si vous le faites, je sortirai à i*instant môme du palais, et, devant le ciel qui m'entend, j'engage ma foi de n'y rentrer jamais. »
Armand tressaillit, et attacha à son tour sur sa jeune femme un regard plein d'une naïve surprise; puis il se mit à foudre en larmes, et, sortant précipitamment de la chambre, il courut s'enfermer au fond de son appartement. Là , il s'agenouilla devant son prie-Dieu, et se cacha le visage entre ses mains. Il voulut se mettre- en prières ; mais les mille serpents de la jalousie venaient d'éclore dans sou sein, et toutes les oraisons se résumaient pour lui dans ce doute terrible : Si Hortense ne trahissait pas ses devoirs, auraitelle refusé de me livrer cette lettre ?
Tant qu'il n'avait eu à lutter que contre un souvenir, le malheureui duc s'était flatté de l'espoir qu'à force de générosité , il parviendrait à triompher d'un sentiment qui, en raison de l'éloignement de celui qui en était l'objet et de l'extrême jeunesse d 'Hortense, semblait ne pouvoir être de longue durée. Mais , s'il fallait maintenant que tant d'abnégaiion et de sacrifices n'eussent eu d'autre résultat que de laisser le champ libre à un autre; si le présent était pour lui comme le
pa^sé, ruiné , perdu , flétri, oh ! alors il n'avait plus qu'à mourir.
Comment éclaircir un pareil mystère, et à quel litre Saint-Évremond s'y trouvait-il mêlé ? Pour avoir la clef de cette énjgme, le duc eût de grand cœur jdonné sa charge de grand maître de Tartilierie, son gouvernement de Bretagne, quand hien même la connaissance de ce secret eût dû le na* vrer de honte et de .dptileur. Tout à coup, au milieu d'un dédale de. conjectures plus ou moins hasardées, plus ou moins fiévreuses, un souvenir vint le frapper. Cet^e devineresse que jadis il avait consultée , et qui lui avait fait voir dans un miroir magique les traits de celle qu'il aimait , cetté.devineresse ne pouvait-elle lui venir en aide (lans cette nouvelle occurrence? Sans doute, c'était un gros péché de s'adresser encore à une pareille femme ; mais , . puisque le ciel l'abandonnait^ il était bien obligé d'avoir recours à l'enfer.
L'esprit tout plein de ces idées, il se mit à une fenêtre. La nuit était sereine , mais très-noire ; pas la plus petite étoile ne brillait au ciel. Il alla lui-même dans sa garde-robe , décrocha un grand manteau de voyage, et, s'en étant couvert, il descendit dans le jardin du palais par un escalier
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dérobé, ouvrit une petite porte dont lui geulavaii la clef, et se trouva bientôt dans la ville. Ayant rencontré sur son chemin une vinaigrette qui s'en allait à vide, il y monta , et se fit conduire à la porte Saint-Antoine. Là , il mit pied à terre, et s'engagea seul à pied dans le fauboui^, rasant timidement les murs, comme si, en évitant d'être vu par àme qui vive, il eût espéré ainsi échapper à Tœil de Dieu. Pourtant^ lorsqu'il approcha de la maison de la devineresse, de cette maison qu'il eût reconnue entre mille, tant le souvenir en était profondément gravé dans sa mémoire, il sentit son cœur lui faillir, et il fut tenlé de reb/ousser chemin ; mais le double instinct de la jalousie et de la curiosité lui rendit courage, et, rassemblant ses forces, il se disposait déjà à frapper à l'htiis, lorsqu'il entendit le bruit de la serrure et des ver^ rous qu'on faisait jouer à l'intérieur. Pensant bien que c'était quelque visiteur nocturne qui allait sortir, et craignant d'être reconnu, il recula pré* cipitamment de quelques pas , et vint se blottir sous le porche d'une maison voisine. Alors il entendit, comme dan» un rêve, le dialogue suivant, et il n'eut pas de peine à reconnaître les voix.
c Eh quoi ! disait-on , je vous fais l'honneur de venir souper chez vous, après y avoir été convié
par vous, et tous me renvoyez ainsi à jeun ? U y a de rinhumanîté dans un tel procédé, ma chère madame Voisin.
— Imprudent , fut-il répondu ; pas un mot de plus , et suivez-moi. Ma maison même n'est pas sûre, et vous pourriez y être arrêté.
— Arrêté! moi ! Que voulez-vous dire?
— Vous avez méprisé mes avis , monsieur le maréchal de camp, et aujourd'hui tout est perdu. Apprenez que Toriginal de votre lettre sur la paix des Pyrénées a été retrouvé au fond d'une cassette dans le château de madame du Plessis-Bellièvre; que vous êtes accusé, ainsi que M. Fouquet, du crime de haute trahison, et qu'à cette heure votre maison est déjà envahie par les exempts.
— mon Dieu! que faire?
— Ce que vous conseillâtes jadis au jeune Alonzode Lara lorsqu'il fut surpris sous le balcon de mademoiselle Hortense de Mancini : fuir, fuir sur-le-champ, entendez-vous?
— Et le moyen?
— J*ai pourvu à tout. Voici un passe-port pour la Hollande sous un faux nom, et ici près il y a une bonne chaise roulante qui vous attend avec des chevaux de poste. C'est beaucoup qu'une nuit d'avance.
ALIX, n LAtBIGnB. — T. 1« 19
— Partir î partir ! ma chère madame Voisin !
quitter aio8i mon paya et tout ce qui m^esl cher !
— Préférea^-voua, par hasard» laisser ici votre tète} Allons, il n'y a pas un moment à perdre. Adieu, M. de Saint-Évremond. Oh ! je sais bien à qui vous pensez en ce moment» et je vous le disais bien, il y a six mois, que cet amour-là... Mais qu'importe ? madame la duchesse de Mazarin ne saurait-être à vous tant qu'elle aura en tête son beau petit page. Que cela vous console, et en route! Je suis bonuê femme, et j'aime à obliger les gens de qualité, mais seulement quand ils sont braves, gais et spirituels comme vous, oui-da ! Soyez donc encore tout cela jusqu'à la fin. »
Le duc n'en entendit pas davantage, car Saint- Ëvremond et la devineresse, après avoir passé tout près de lui et frôlé son manteau, venaient de disparaître à l'angle d'une ruelle. Il sortit aussitôt de sa cachette, et, comme on le pense bien , il se dispensa de la visite qu'il avait projetée. Moins d'une heure après, il était de retour au palais Mazarin, et se présentait chez la duchesse^. Gomme les femmes d'Hortense voulaient s'opposer à son passage :
c Eh bien ! leur dit-il rudement , ne me reconnaissez-YOus pas? Je suis le duc de Mazarin, et je viens voir madame la duchesse, i
FIN DU PREHIER VOLUHE.
LA
DUCHESSE DE lÂMRIN