‹ La Duchesse de MazarinChapitre 7 sur 14 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

connétable venait de faire capitaine dans son régiment des gardes , l'espoir d'un voyage plus ou moins prochain en Italie. Mais, quelque haut prix qa'Hortense dût attacher à ces dédommagements, fugitives clartés qui venaient par intervalles illuminer la nuit de son àme , dans toute union du genre de celle que nous retraçons, il vient toujours un moment inévitable où la chaîne trop tendue finit par se briser , où la coupe est tellement remplie qu'elle déborde. Ce moment était venu pour la duchesse de Mazarin.

c Que si le8 choses que j'ay à tous raconter vous semblent tenir beaucoup du roman , accusez-en ma mauvaise destinée plutost que mon in^ ciination. Je scay que la gloire d'une femme consiste à ne faire point parler d'elle, et ceux qui me connoissent sçavent assez que toutes les choses d'éclat ne me plaisent point ; mais on ne choisit pas toujours le genre de vie qu'on Toudroit mener , et il y a de la fatalité dans les choses mêmes qui semblent dépendre le plus de la conduite. »

Cette phrase , littéralement extraite du livre

que D0U8 avoDS déjà cité, poorrait, à juste titre, servir d'épigraphe an récit des aventures et des traverses qui , à partir du moment où nous sommes parvenus, marquèrent Texistence de la duchesse deMazarin. Et pourtant, si jamais sombre horizon s'éclaira tout à coup de plus charmantes lueurs et sembla présager le retour du beau temps, ce fut à coup sûr à Tépoque du retour d'Hortense à Paris, au commencement de Thiver de i667. Elle était alors dans sa vingt-deuxième année et dans tout Féclat de sa beauté. Après avoir passé huit mois de Tannée en Bretagne, sans cesse voyageant à la suite de son mari, par monts et par vaux, dans toute retendue de son gouvernement , tantôt logée dans les châteaux , tantôt dans les cabanes , un jour traînée en carrosse à six chevaux , avec une grande figure sèche , maigre et silencieuse caracolant gravement à h portière sous les apparences d'un capîtaine des gardes (M. de Polastron), le lendemain, obligée de chevaucher en compagnie de ce même et inévitable Polastron à travers les ajoncs et les bruyères, dans des landes encore aujourd'hui à peine praticables au cœur de Tété , il était enfin permis à la duchesse de revoir Paris , la grande ville.

^ ïl --

Avec quelle joie iiieffidi»le elle y rentra i Le proscrit rappelé dans sa patrie ne salae pas avec plus d'amour et de reconnaissance le toit natal « ^v*il n'e»pérail plus contempler. Au lieu des grèf es aolîtaires de la sauvage. Armorique, où le bmit monotone des vagues venait seul frapper son oreille , elle voyait se dresser joyeusemenl devant elle les myriades de maisons de la capitale^ d'où semblaient s'échapper avec la fumée des cheminées des murmures confus d'allégresse et eomme des hymnes de bienvenue. Toute cette population répandue dans les mes et sur lespla* ces avait pour elle un air de fête. Tous cesgens^ là parlaient français, au moins ; et puis les carrosses, les chaises à porteurs, les charrettes même qui s'entré-croisaient, tout ce mouvement, toute celte vie fiévreuse d'une grande ville, exerçaient sur elle une sorte de fascinatioD : elle se sentait vivifiée au contact de tant d'existences accoraulées sur un même point*

Au lieu de venir s'installer , comme par k passé , au palais de FArsenal , c'est au palais Mazarin que le duc et la duchesse descendirent. Armand avait consenti à ce cliangement de résidence , soit que , depuis la mort de son pèm , le maréchal de La Heilleraye , décédé à l' Arsenal»

il eût, dans quelqu'une des faattucinations que commençait à éprouver son esprit crédule el superstitieui, cru voir rôder le fantôme da vieux capitaine en quelque sombre corridor, avec sa cuirasse à rabat de dentelle et ses bottes à récuyère ; soit plutôt encore qu'il commençât à se réconcilier avec le voisinage du Louvre , depuis que le roi , tout entier à la création.du splendide palais de Versailles , annonçait hautement Tin* tention d'y transporter sa cour et le siège de son gouvernement. Hortense , ainsi , reprenait pos* session de ce palais où s'étaient écoulées les premières et insoucieuses années de sa jeunesse, de ce palais où , pour la première fois , Alonzo de Lara avait osé attacher sur elle un de ces regards qui brûlent , qui troublent et qui char* ment , de ce palais où , à chaque pas , à* chaque instant , elle retrouvait le souvenir de son beau page , et comme un parfum légèrement affaibli de tout ce qui enivre le cœur dans le premier amour.

Quelle différence de tous ces beaux lambris dorés où la peinture et la sculpture avaient à Tenvi multiplié leurs merveilles, de ces pavés de mosaïque , de ces tapis précieux , avec le palais del'Ârsenal, oùl'auslèreéconomiedeM. deRosny

semblait empreinte sur les dalles humides et sur les noirs (anneaux de boiserie ! Ces deux palais , en tous points si opposés , placés Tun et l'autre aux deux extrémités de Paris, résumaient si bien dans leurs moindres détails le caractère de l'époque qui les avait vos naître et de Thète qui y avait établi son séjour I Ton simple et sévère de «tyle et de formes , comme devait Tétre un pa* lais construit au temps où le calvinisme était encore tout-puissant et où régnaient un roi et un ministre économes des deniers du peuple ; Tautre tout rempli de la pompe extérieure du catholicisme romain , séjour de luxe et de sensualité , élevé , orné , meublé à grands frais avec Tor du peuple , qui avait pour cela tant chanté et tant payé d'impôts; le premier fait pour être habité par des hommes de la trempe de Sully, des hommes au visage renfrogné , aux vêtements incultes ou surannés, et, un jour à venir, pour servir de tribunal à la chambre ardente ; le second encore tout retentissant des musiques et des danses des baladins d'Italie que Mazarin y avait appelés, et où TAlbane, Corrége, Raphaël, le Guide et tant d'autres, personniâés dans leurs oeuvres les plus glorieuses et parfois les plus las*cives, invitaient à Famour et au plaisir. L'amour!

le plaiûr ! n'étaientr*ce pas là lès seules âéilés qu'eût dû adorer la belle Hortense de ManciDÎ? N'éudenl-*ce pomt alors d'ailleurs celles de toute la France ?

Louis XIY venait de conquérir la Flandre^ et cherchait à se reposer dans les fêtes de ce qu'on voulait bien appeler la fatigue de cette campagne. C'était le temps o&, tout entier à sa passion poof la duchesse de La Vallière , le jeune roi mukû* pliait pour elle les bals , les spectacles, les ear* rousels et les divertissements de toute espèce ; le temps où Molière , LuUi , Benserade , armée de la baguette magique, présidaient à renfantemenC de toutes ces féeries , dont ils étaient chargés de régler les détails ; le temps où Ton inaugurait les merveilles de Versailles. La cour était alors comme un pays enchanté, où Ton n'entendait que des chants et de gais éclats de voix, où Ton ne voyait que des danses et des sourires» Hortense y parut , et, {«ise d'une sorte de vertige , il lui sembla que tout son passé de courses vagabondes, d'ennuis et de tristesses s'envolait à tired'ailes. Elle entendait en effet bruire à son oreille toutes les voix des courtisans , qui la trouvaient encore embellie. Et quelle femme est jamais insensible à un pareil suffrage? Puis le roi y avec une

gràceobarmante» lui a? ait tendu la main, ei Sa Majesi^ avait daigné lui dire :

c Soyez fa bienveiiue|, dacbetae; il y a long-» temps que la cour est privée d'au de ses plus beaux oraerneuts ^ et je n'entends plus qu'il en aoilaîn^i. Nous aurons des fêtes , cet hiver, an Lonvre, à Saint-Germain, à Versailles. Vous n'y manquerez point, n'esl-ce pas^ Demain il y a ballet et gala Citez la reine, et je veux danser avec vous une courante. »

Et Hortenae avait levé sur son mari un regard à la fois timide et triomphant, car. le roi avait dit : Je v^ux 1 et le duc avait baissé la tète avec confusion. Seulement, Icnrsqu'il fut hors de la présence de Louis XIV, il* s'écria en levant les yeox au ciel :

c Quel dommage que le plus grand roi da monde donne à ses sujets un si fâcheux exemple que de convier toute sa noblesse à des fêtes dont une fille d'honneur est l'unique objet, et combien Dieu bénirait la personne qui serait assez heureuse pour inspirer à ce nouveau David des ^ées de pénitence I »

Est entendant son mari s'exprimer ainsi , Horf^nse le regarda, fixement, puis elle se prit à rire, ^t rendit :

• ( Voudriez-vou8 pas , par hasard , que j'allasse trouver Sa Majesté pour lui conseiller de renvoyer la duchesse de La Yalliére t

— Eh maïs ! pourquoi pas ? repartit Armand avec une naïve surprise ; ce serait fort bien fait , car un mari se doit tout à sa femme , comme une femme toute à son mari. »

Là-dessus il devint rêveur, et , en rentrant au palais Mazarin, il se retira au fond de son appartement , afin, dit-il , d'aller faire ses prières pour que le Très-Haut dessillât les yeux de Sa Majesté.

Il est fort douteux qu'Hortense fût en disposition de s'associer à cette œuvre pie. An surplus, comme si tout, dans ce jour solennel, avait dû contribuer à lui inspirer des idées de bonheur, elle ne fut pas plutôt rentrée chez elle , qu'on vint la prévenir qu'un des amis particuliers de son frère , le chevalier de Rohan, lui apportait de ses nouvelles et demandait à la voir. Le duc de Nevers arrivait d'Italie le lendemain même. Telle était la nouvelle que M. de Rohan apportait à la duchesse. Ainsi elle allait revoir son frère, son frère qu'elle aimait tendrement et dont elle avait été si longtemps séparée, son frère qui avait tant de choses à lui dire, tant de détails 4

loi donner sur la connétable Golonna et sur un autre aussi peut-être... C'était à en devenir folle de joie.

. Palpitante et radieuse sous Timpression de toutes les sensations qui venaient successivement de remplir son cœur, la jeune duchesse ne pou* vaît demeurer en place. Elle parcourait à grands pas les chambres , les galeries « se demandant si tout ce qui venait de se passer pour elle était bien vrai, et si elle n'était point égarée par un rêve; Tantôt elle s'arrélait devant les tableaux, devant les statues , et elle les saluait comme de vieux amis qu'on revoit avec bonheur ; tantôt elle prenait sa guitare , puis elle essayait d'en tirer des sons en chantant et en dansant à la fois , ainsi qu'elle avait vu faire à la Comédie , comme si elle eût voulu que tous ses organes exprimassent l'allégresse à l'unisson de son âme.

On vint la prévenir qiie le souper était servi, et elle se rendit à table; mais, au grand chagrin de son maître d'hôtel , qui avait cru devoir déployer ce jour-là toute sa science , elle ne put manger. Pourtant M. le duc de Blazarin était absent; il avait demandé son carrosse un quart d'heure avant le souper, et était parti sans dire ou il allait, emportant seulement son livre d'heures.

Âfnèt le «ouper , ks filles de chambre se pré* sentèrent pour déshabiller madane la duchesse ; mais leur dit elle :

c Oh i non pas; je ne me coucherai point si-*tôt aujourd'hui , car j*ai de la joie au cœur, el la joie tient éveillé; mais je ne veux pas être égoïste , et il faut que tout le monde ici partage cette joie, entendez-yous? v^

En même temps elle ouvrit une grande armoire oà elle serrait sont argent et ses bijouic , et, tirant de ses coffres des bagues, des pendants d'oreilles , des flacons d'essence de rose et d'eati de Grenade, elle exprima Tintention de distri* buer toos ces objets entre ses femmes.

I Seulement, ajouta -t-elle, comme je ne veux point qu'il y ait de jalouses , je vais faire ane loterie , et le hasard seul décidera de chaque lot. Laquelle de vous est assez savante pour écrire les numéros?

--- Ce sera moi , s*tl plaît à madame la duchesse, répondit au^itdl une petite camériste d'une charmante figure.

— A b bonne heure ! reprit la dudiesse ; th bien! c est toi, Nanon, qui seras mon secrétaire. Mets^toi à cette table , et écris les numéros que je vais te dicter. »

Et Nanon aussitôt de se mettre en devoir d'obéir à sa jeune et fotàtre maîtresse. Entre toutes les filles de chambre de madame la duchesse de Mazarin , cette Nanon était la dernière entrée à son service en mème^temps que la plus joKe. Son père, un des bas officiers de la maison , avait Toulu la marier contre son gré , et , comme elle ne manquait pas de résolution dans le caractère, elle avait déclaré qu'elle aimait mieux entrer dans un couvent que d'accepter le mari qu'on loi imposait. M. de MazariiJ, qui voyait cette fille passer des journées entières à Téglise et témoigner une grande piété , s'était intéressé à elle, et l'avait fait entrer au service de la duchesse , en lui recommandant de s'efforcer de capter les bonnes grâces d'Hortense ; car , jaloux comme il l'était, il cherchait autant que possible à placer auprès de sa femme des personnes dont il fût sûr, et qui -pussent lui rendre compte au besoin de ses moindres démarches. A ce double titre, il croyait pouvoir compter sur cette camériste, en raison de la reconnaissance qu'elle lui devait. Nanon avait beaucoup d'esprit naturel , un tant soit peu d'éducation, et la duchesse ne tarda pas à la prendre en amitié , bien que de divers côtés on l'eût engagée à se méfier de cette

ALKZ. Dl LAVERG?IE. — T. II.

fille. Si Nanon eût été vieille oo laide, peut-être Hortense eût-elle fait son profit de ces avertissements ; mais, avec sa légèreté et son étourderie habituelles, la duchesse ne pouvait se persuader qu'une jolie figure, à dix-sept ans (c'était Tâge de Nanon), pût servir de masque à la fourberie et à la trahison.

Jamais, au surplus, la faveur dont jouissait Nanon ne fut plus éclatante que ce soir là. Ce fut elle qui fut chargée non-seulement d'écrire les numéros, mais encore de les tirer et de les appeler. La duchesse ne s'était réservé en partage que le soin de distribuer les lots, et elle s'en acquittait avec cette grâce enchanteresse qui présidait à toutes ses actions, à ses moindres gestes, et qui subjuguait si bien tous les cœurs. Elle avait pour chacune de ses femmes de douces et bienveillantes paroles , plus précieuses encore que le présent même qu'elle leur faisait. Comme toutes s'extasiaient sur sa bonté inépuisable et sur sa générosité :

c mon Dieu l répondit-elle, ne m'en sachez par trop de gré au moins , car ce ne sont là que des bagatelles qui m'étaient inutiles. Que voulez-vous que je fasse de ces bagues, de ces pendants d'oreilles, moi qui ai, dit-on.

les plas beaux diamants de toute la France, i

Et se retournant en même temps vers sa favorite :

c Nanon, ajouta-t-elle, tu ne m'as pas encore vue avec toutes mes pierreries, toi. C'est ainsi que je suis belle. Veux-tu que je te les montre? Elles sont dans un coffret qui est renfermé dans cette armoire. Ce coffret-Ià, vois*tu, Nanon, ferait la dot d'une princesse. Lève-toi, et va le chercher. I

Pendant qu'Hortense s'exprimait ainsi, Nanon était devenue d'une pâleur mortelle ; et lorsque» obéissant à l'injonction de sa maîtresse , elle se leva, on eût dit qu'elle allait tomber à la renverse. La duchesse, qui s'en aperçut, ajouta :

c Eh mais ! qu'as-tu donc, petite ? Est-ce que ta as envie de dormir? Paresseuse, va! tu dormiras demain tout à ton aise, puisque je vais ches la reine, et tu me verras , avant de partir, avec toutes mes pierreries. Allons, rassieds-toi, ce sera ta punition d'attendre jusqu'à demain pour admirer les beaux dimants que m'a laissés monsieur le cardinal. »

Ici il y eut un moment de«ilence, et l'on entendit l'horloge du palais Mazartn qui sonnait onze heures.

< Déjà onze heures ! reprit Horleose ; comme le temps passe ! M. le duc n'est pas encore rentré ; c'est étrange, lui qui aime tant à se coucher de bonne heure. Que faire en l'attendant? Oh ! moi, d*abord, je prétends aujourd'hui ne pas me coucher avant minuit.

— Si madame la duchesse le désire, dit la petite Nanon, je vais continuer la lecture du dernier roman de M. de Scudéry , que nous avons commencé hier.

— Nenni , nenni , répondit la duchesse ; parce que tu as envie de dormir, ce n'est pas une raison pour nous communiquer ton mal. En fait de passe-temps, j'en veux un qui vous tienne toutes éveillées au contraire. Tepez, il me prend fimtaisie déjouer à colin-maillard. Puisque Nanon a déjà les yeux à moitié clos, elle ne risque rien de se les laisser cacher tout à fait. Voyons , petite dormeuse, approche ta tête, que je te mette moi*mème le bandeau. >

£n parlant ainsi , Hortense, avec une vivacité sans égale , avait plié son mouchoir en forme de bandeau, et déjà elle avait entouré le front de sa jeune camériste, et elle riait comme une folle.

Pendant ce temps-là , une tempête épouvan-»

table venait de se déclarer; on entendait au

dehors la plaie fouettée par le vent battre les vitres et la bise de décembre s'engouffrer dans les hautes cheminées du palais. Mais qu'importait à Hortense cette tourmente des éléments? Ho^iense était heureuse , et elle jouait à colinmaillard avec ses filles de chambre. Pourtant , toujours pleine de bonté jusque dans les transports de sa gaieté juvénile , elle s'interrompait parfois au milieu du plus franc éclat de rire, et murmurait tout bas :

< Bon Dieu ! bon Dieu ! ne faisons pas trop de bruit , de peur de réveiller ce pauvre M. de PolastroD qui aime tant à dormir. >

Tout à coup Manon s'écria :

< C'est madame la duchesse que je tiens.

— Allons , reprit Hortense , il parait que te voila décidément réveillée ! »

Et aussitôt, détachant le bandeau qui couvrait les yeux de sa camériste , elle en ceignit ellemême sa tête charmante avec la meilleure grâce dtt monde. Le désordre de sa toilette , l'animation de son teint , ses beaux cheveux noirs dont les boucles gracieuses retombaient éparses sur son col et sur ses épaules, tout contribuait alors à la rendre ravissante. *

A ce moment, l'horloge du palais Maiarin

sonna minuit ; la porte de la chambre glissa sur ses gonds , et toutes les jeunes filles s'enfuirent en poussant un cri comme si elles venaienl d'apercevoir un oiseau de mauvais augure. Hortense, les bras tendus en avant, fit quelques pas à tâtons par la chambre , et une voix, une seule, celle de iNanon, murmura en s'éloignant :

c Casse*cou !

— Qu'est-ce? dit la duchesse. >

Nul ne répondit. Dans cette chambre tout 4 l'heure animée par tant de joyeux éclats de voix régnait un morne silence. Hortense n'entendait que le bruit sourd de ses pas encore amorti par un épais tapis, et au dehors la pluie qui tombait toujours. Étonnée , elle continua de s'avancer à tâtons et prêta l'oreille. Une respiration oppressée bruissait vaguement auprès d'elle. Elle étendit son bras, et une main toucha la sienne.

c J'en tiens une , s'écria-t-eile victorieusement. I

Puis, se ravisant aussitôt :

f C'est une main d'homme , dit-elle ; je gage que c'est M. de Polastron que nous aurons réveillé. Ma foi, monsieur, j'en suis bien désolée pour vous , mais à vous le colin-ifiaillard. i

Et elle portait déjà sa main an bandeau pour

s'en débarrasser , lorsqu'un baiser Tint effleurer son front. Elle tressaillit, et arrachant vivement son bandeau :

c Ah!c'estvou8,mon8ieorle duc! s'écria-t-elle. Pourquoi ne pas parler ? Vous m'avez fait peur.

— £h quoi ! reprit Armand sans répondre à cette question , encore debout à une pareille heure ! à minuit passé I mais c'est offenser Dieu , mignonne, en même temps que c'est défier l'esprit de ténèbres , dont les embûches ne sont jamais si à craindre, vous le savez bien, que dans le sein de la nuit.

— Je vous attendais , repartit Hortense avec un merveilleux aplomb , et ne pensais point être réprimandée pour cela.

— A la bonne heure ! mais ne pouviez-voua prier Dieu en m'attendant ? Cela eût été plus convenable que de vons livrer à des divertissemenis à coup sûr désagréables à Notre Seigneur, la veille d'une fêle surtout ; car c'est demain dimanche , vous ne l'ignorez pas, et non-seulement-vous avez commis vous-même un péché, mais vous avez induit vos filles de chambre à s'y associer, ce qui est grave.

—Mais, monsieur, je ne pouvais jouer toute seule à colin-maillard*

— Âh! Hortense, Horleose» yoilà une vilaine réponse, et si vous m'aimiez , là , seulement un peu, vous ne me l'eussiez point faite.

— Monsieur le duc, je vous aime et vous respecte, ainsi qu'il appartient à une femme soumise.

— Vous m'aimez , dites-vous ? mais non pas d'amour, i

Et le duc poussa un profond soupir.

c Ce n'est pas ma faute , répondit la jeune femme, j*ai été bien franche avec vous, je ne vous ai rien caché : je n'ai aimé d'amour qu'une fois dans ma vie, et vous n'étiez pas encore mon mari.

— Ingrate ! maintenant que je le suis, et que je vous aime tant, moi, je gage qu'un autre...

— Monsieur, ce n'est point sans doute pour me dire cela que vous êtes entré dans mon appartement.

— Non , pas tout à fait, balbutia le duc avec un embarras visible.

— Pourquoi donc alors ? reprit Hortense.

— Je viens de voir le roi.

— Encore ! Vous avez donc été mandé ?

— Est-ce que Jeanne d'Arc avait été mandée , lorsqu'elle se présenta devant le roi et les chefs de l'armée , pour leur raconter sa vision?

— Une vision , monsieur ! vous avez eu une vision? t

Et la duchesse porta son mouchoir à sa bouche pour dissimuler la violente envie de rire dont elle se sentait possédée.

c Oui , madame , répondit gravement le duc ; ce soir, pendant que j'étais en prière , Dieu m'a envoyé un de ses anges qui m'a commandé , en son nom, d'aller trouver le roi, de me jeter à ses genoux , et de le supplier à mains jointes de renoncer à son amour coupable pour la duchesse de La Yaliière. J'ai fait ce que m'a commandé Dieu par l'organe de son ange.

— Et qu'a répondu le roi?

— Le roi est demeuré pensif quelques instants, puis il m'a fait signe de me relever, et m'a commandé de partir, dans les vingt-quatre heures , pour mon gouvernement d'Alsace. >

A ces mots, Hortense devint pâle, et, après avoir été sur le point d'éclater de rire, elle faillit fondre en larmes ; toutefois , elle eut assez de force encore pour se contenir , et balbutia d'une voix étoulTée :

( Quel est votre projet?

— Pouvez-vous me le demander, mignonne ?

reprit le duc, j'obéirai au roi; nous partirons de-

main après vêpres; les équipages sont déjà commandés, et vous pouvez faire préparer vos malles el vos bardes. >

Horlense demeura quelque temps silencieuse et comme foudroyée. De grosses larmes roulaient dans ses beaux yeux noirs , et venaient glisser , brillantes comme des perles, au bord de ses paapières abaissées. A la fin, attachant sur le duc on de ces regards avec lesquels elle fascinait jadis le cardinal lui-même, un de ces regards qai eussent suffi pour bouleverser un empire :

c Pardon, monsieur le duc, s'écria-t-elle de sa voix la plus douce , mais il me semble que Tordre du roi ne concerne que... vous.

—Il est vrai, répondit M. de Mazarin en baissant les yeux à son tour, comme pour se sons* traire à la puissance de ce regard qui portait le trouble et Tindécision jusqu'au fond de son cœur; mais le devoir d'une femme n'est-il point de suivre partout son mari ? i

La duchesse sentit bien que le moment était décisif, et, appelant à son aide toutes ses ressources, elle saisit ^avec une^gràce toute câline la main de son mari , puis , l'attirant doucement auprès d'elle comme si elle eût espéré le subjuguer par ce contact magnétique :

c Oui, dit-elle, c'est un devoir,uQ devoir auquel Dieu m'est témoin que je n'ai point manqué jusqu'à ce jour ; mais il est des circonstances où peutêtre, un mari, bon comme vous l'êtes , monsieur le duc , pourrait dispenser sa femme de i'accomplissementde ce devoir, ou du moins... l'ajourner quelque peu. Entendez-vous tomber la pluie et mugir le vent? Il fait bien froid sur les routes , maintenant. Ne craignez<vous point qu'un aussi long voyage que celui d'Alsace ne soit préjudiciable à ma santé, dans une pareille saison ? Songez-y donc : si j'allais tomber malade dans le chemin ?

— £h bien ! Hortense, personne autre que moi ne vous soignerait 1

— Je le sais, je le sais, Armand; mais si je venais à mourir , pour avoir entrepris ce voyage actuellement, vous vous le reprocheriez toute votre vie, j'en suis sûre.

— Non, non, car je ne vous survivrais pas.

— Je veux le croire , mais je ne vous ai pas tout dit. 11 faut que je vous apprenne une grande nouvelle; mon frère, M. le duc deNevers, est attendu demain soir; mon frère que je n'ai pas em« brassé depuis si longtemps. Je vous demande en grâce de me permettre de passer au moins quel-

— coques jours ici avec lui ; je vous promets d^aller T008 rejoindre ensuite aussitôt que vous Tordonnerez. Vous fixerez vous-même, si vous voulez, le nombre de jours que vous m'accorderez ; j*en profiterai d'ailleurs pour parler au roi , que votre démarche a peut-être offensé (ob ! bien à lort , je le reconnais), pour chercberà le calmer. Armand, il m'arrive bien rarement de vous adresser une prière ; par grâce, ne repoussez point celle-là, je vous en supplie, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle ! Que voulez-vous que je fasse pour vous prouver ma gratitude ? je suis prête à tout, vous n'avez qu'à parler. Vous piait-il que je vous promette de renoncer à tous ces passetemps qui vous déplaisent? je le ferai. Je me coucberai tous les jours à l'heure qu'il vous plaira , je ne mettrai plus de mouches, je me confesserai plus souvent, je ne jouerai plus même à colinmaillard. Que vous faut-il de plus? Voulez-vous me voir à genoux devant vous? m'y voici, Armand, m'y voici ; mais à votre tour, ne ferez-vous pas quelque chose pour votre Hortense ? >

Jamais la duchesse de Mazarin n'avait poussé si loin la soumission envers son mari, car la légèreté et l'étourderie n'excluaient point chez eHe la fierté qu'avaient dû lui inspirer presque fatalement

les hommages rendus à la nièce chérie du toutpuissant cardinal, à>ta plus charmanle femme de la cour de France ; jamais, non plus , peut-êlre, elle n'avait paru si helle et si séduisante à Armand que dans ce moment où les cheveux épars sur ses blanches épaules, Tceil à la fois humide et plein de feu, les vêtements en désordre , elle était prosternée devant lui comme une esclave. En proie au trouble le plus vif , incertain sur ce qu'il de» vait résoudre, mais toujours dominé, jusque dans son amour , par des idées de dévotion , le duc imprima, en tremblant et par quatre fois, ses lèvres sur le frais et gracieux visage d*Hortense , en commençant par le front et en finissant par les deux yeux, de manière à simuler le signe de la croix ; puis il tendit la main à la jeune femme pour Taider à se relever^ mais elle :

c Non, Armand, tant que vous n'aurez point ré* pondu à ma requête, ce doit être là mon attitude devant vous. >

Le duc poussa un profond soupir , puis il se mit à se promener par la chambre, les mains jointes, en marmottant tout bas quelque oraison. £t comme Hortense murmurait timidement:

4 Armand, j'attends votre réponse ; . — Mon Dieu ! s'écria-t-il en levant les yeux au

Toai II. S

plafond et comme 8*il eût été réellement ea col* loque avec quelque puissance surnaturelle , mon Dieu ! vous avez raison de ne point vouloir que je me sépare de cette créature adorée , car je sens que j'en mourrais, et c'est votre volonté doDi vous me transmettez Texpression par Torgane de votre ange.

c Hortense , ajouta-t-il en se tournant vers la duchesse, Tange a parlé, il faut partir , il faut mQ suivre en Alsace, i

A cet instant , et comme si les éléments eux* mêmes eussent voulu attacher à cette décision de M. de Mazarin pne éclatante réprobation, la pluie redoubla de fureur, et le vent , s'engouffrant avec violence dans la cheminée, fit entendre un lugubre mugissement.

Le duc, épouvanté , se signa et se disposa à sortir de la chambre pour rentrer dans son appartement; mais Hortense se précipita au-devant de lui , et d'une voix entrecoupée de larmes :

t Grâce! monsieur leduc, s'écria-t-^eUe, grâce! ne m'emmenez point avant d'avoir revu mon frère. Accordez-moi huit jours, huit jours seulement, c'est bien peu.

— Non, balbutia le duc, c'est impossible !

— Inexorable! reprit Hortense en eanglotant.

Hiezorable ! Montiear le duc, prenez garde, j'ai toujours été épouse docile et soumise , mais si TOUS me réduisez au désespoir. . .

— £h bien ! interrompit le duc avec une profonde stupéfaction, que ferez-vous?

— Je m'en irai, monsieur, je m'en irai.

— O ciel ! est-ce bien vous , Hortense , que j*entends ? mais où irez-vous donc ?

— Chez ma sœur , monsieur, chez madame la comtesse de Soissons.

*-- Madame Soissons est jalouse de vous, vous le savez bien, et elle ne voudra pas vous recevoir.

— C'est vrai , mon Dieu 1 c'est vrai. Eh bien ! alors j'irai si loin , si loin, que vous aurez bien de la peine à me rejoindre.

— Est-il possible? vous pourriez me quitter , vous, Hortense, mon âme, mon trésor, ma vie ? oh ! rétractez bien vite cette cruelle parole qui est un péché.

— Rétractez donc la vôtre, i

Ici le duc demeura quelques instants pensif, pois il reprit avec un sourire presque railleur:

c Mais il faut de l'argent pour vivre, et vous n^en avez pas. Vous êtes si prodigue !

— J'ai mes pierreries , répondit résolument la duchesse; je les vendrai.

< Oh ! 8ur ce point, dit le duc , je suis iraoquille. »

Et en même temps ses yeux se dirigèrent machinalement sur Tarmoire dans laquelle la duchesse enfermait ses bijoux. Horlense n^eut pas plutôt surpris ce regard qu'une lueur soudaine éclaira son esprit. Le trouble de sa camériste, lorsqu'elle avait parlé de ses pierreries, les soupçons qu'on lui avait fait concevoir relativement à cette fille, tout cela lui inspira une appréhension qu'elle voulut dissiper à l'instant même. Tremblante, elle courut à l'armoire et l'ouvrit. Le coffret renfermant tous ses diamants avait disparu. Elle se retourna vers son mari , et , abaissant à son tour sur lui un regard où le mépris l'emportait encore sur l'indignation :

— Ah ! monsieur le duc , dit-elle , je n'aurais pas cru cela de vous ! >

Une vive confusion se peignit sur le traits de M. de Mazarin. Toutefois, cette confusion fit bientôt place à la colère de se trouver ainsi presque pris en flagrant délit; il se dirigea brusquement vers la porte qu'il ouvrit , puis il s'écria d'un ton farouche :

< Maintenant, mignonne, vous pouvez vous enfuir, si boii vous semble; mais, en atten-

dant , préparez-YOUS à partir demain après vêpres pour mon gouvernement d'Alsace, i

Là-dessus il ferma la porte avec violence , et la duchesse entendit tourner deux fois la clef dans la serrure. Elle était prisonnière. Accablée de honte et de douleur , elle se laissa tomber dans un fauteuil en pleurant à chaudes larmes.

Tout à coup les rideaux abaissés devant Tune des croisées de la chambre s'agitèrent, et le plus piquant minois de camériste qu'il fût possible d'imaginer apparut entre les deux rideaux. La duchesse poussa un cri ; mais Nanon , car c'était elle , posa mystérieusemeni son doigt sur le bord de ses lèvres.

< Chût! dit-elle à voix basse, chût! madame la duchesse , et rassurez-vous, voici vos pierreries que je vous rends; monsieur le duc n'a entre ses mains que le coffret vide. >

Et en même temps elle vint poser spr les genoux d'Hortense stupéfaite la plus magnifique parure de diamants qui ait peut-être jamais existé en France. Rien n'y manquait, ni les doubles pendants d'oreille , ni la moindre bague.

« Gomment se fait-il... ? balbutia Hortensc.

— Laissez-moi d'abord , reprit Nanon , embrasser vos genoux , et je vais tout vous dire.

llsiadanie la dnchesde , il n'est que trop vrai que j^étaÎ8 entrée à votre service sous la condition de rendre compte à M. le duc de tontes vos actions, de toutes vos démarches. Oh ! pardonnez-le-moi, mais vous êtes si bonne et si belle , que je n^ai pas eu le cœur de continuer ce vilain métier-là. Aussi bien , aujourd'hui , j'ai expié ma faute. M. le duc m'ayant ordonné de m'emparer adroitement de vos pierreries, et de les lui remettre, de peur, disait-il, que, libérale et prodigue comme vous Têtes, vous n'en fissiez mauvais usage , j'ai feint de lui obéir , et ne lui ai remis que le coffret vide. Comme il est fermé à elef , et que je lui ai dit que la clef était entre vos mains, je suis sûre qu'il ne se doute de rien ; et maintenant, madame la duchesse, si vous ne m'en jugez pas indigne , me voici prête à vous servir dans tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.

— Bonne F^anon ! s'écria la duchesse en pressant avec effusion la main de sa fille de chambre, comment te prouver jamais ma raconnaissance?

— Âh ! répondit la jeune fille en baisant respec^ tueusement la main de sa maîtresse , maintenani je suis irop payée.

— Conseille-moi , Nanon , reprit Hortense :

que dois-je faire dans la cruelle conjoncture

où je me trouve placée? Oh! je suis si malheureuse, quHI me semble que je voudrais être morte. >

Ce que Nanon conseilla à la duchesse , on rîgnore ; mais le lendemain matin, un peu avant rheure de la messe , lorsque M. de Polastron , capitaine des gardes , se présenta , au nom de M. de Mazarin , afin de prendre les ordres de madame la duchesse pour le départ , duchesse et fille de chambre avaient disparu , sans que Dul dans le palais pût dire ce qu'elles étaient devenues.

En recevant cette funeste nouvelle, M. le duc de Mazarin poussa un grand cri , et tomba évanoui entre les bras de son fidèle capitaine des gardes»

Xl¥

Âftix lieues à Test de Paris, au milieu d'une verle ceinlure de vignobles et de prairies qui s'étendent en «iniphiihéâtre jusqu'au bord de la Marne, et non loin de la petite ville de Lagny, il existait, avant la révolution, une masse de bâtiments compris dans une enceinte murale d'une grande étendue , et rappelant , par leur architecture diverse, tous les styles et toutes les époques , depuis le plein-cintre roman jusqu'aux hautes et étroites croisées en meurtrières du temps de la ligue. Au milieu de cet assemblage confus de constructions qui tantôt affectaient la

forme d'une citadelle avec ses crénaux et ses mâchicoulis , tantôt celle d'un palais avec ses colonnades de marbre et ses jardins en perspective, tantôt enfin celle d'un cloître avec ses arceaux découpés en ogives , s'élevaient , comme deux sentinelles gigantesques en tout temps préposées à la garde de cette enceinte , un clocher dont l'aiguille semblait vouloir percer le ciel , et un colombier d^une dimension vraiment colossale , double symbole d'une suprématie à la fois religieuse et féodale longtemps incontestée. Tous ces bâtiments , d'un espect si bizarre et noircis par la poussière des siècles , faisaient partie de l'antique et célèbre abbaye de Ghelles , Chelles , longtemps la résidence de nos premiers rois, Ghelles , où tant de têtes royales sont venues » pleines encore de jeunesse et de fraîcheur, s'incliner sous le voile qui devait les dérober à tout jamais aux regards du monde , et chercher dans les austérités de la règle de saint Benoit l'oubli des joies terrestres , et peut-être l'expiation.

Il y avait à Chelles , dans la partie la plus ancienne du monastère , une grande salle qo'oD appelait la salle du conseil, et qui avait été sauvée presque miraculeusement des flammes dans le

terrible incendie de 1462, alon que la foudre « en tombant sur le couvent , le détruisit à peu près entièrement , comme pour punir les nonnes de leurs coupables infractions aux vœux les plus sacrés de leur ordre. Cette salle , qui recevait le jour par des fenêtres garnies de précieux vitraux, était ornée intérieurement des effigies de toutes les abbesses, depuis la reine Bathilde, veuve du roi Glovis II, jusqu'à Henriette de Bourbon , fille naturelle de Henri IV. On dit qu1l était difficile de rien voir qui présentât un caractère plus imposant que ce muet conciliabule de bustes féminins , qui , du fond de leurs cadres vermoulus et sous leurs sombres sca polaires, semblaient autant de spectres soulevant la pierre de leurs tombes pour présider aux délibérations du couvent. L'hiver surtout » lorsque les vitraux ne laissaient pénétrer que cette lueur grise et terne qu'apportent les jours brumeux de décembre , il y avait quelque chose de vraiment funèbre dans Taspect de cette salle , où Ton ne pouvait faire un pas, où Ton ne pouvait prononcer même à voix basse une parole , sans éveiller ù Tinstant quelque formidable écho.

C'est dans ce lieu consacré que, par une jour* née pluvieuse de 1667, les religieuses dignitaires

du couvent se trouvaient assemblées, sons la présidence de l'abbesse, haute et puissante dame de l^a Porte de La Meilleraye, sœur de feu M. le maréchal duc de La Meilieraye, et tante paternelle de M. le duc de Mazarin. On délibérait an sujet d'une novice qui s'était enfuie de Tabbaye au moment où elle allait prononcer ses vœax. On blêmissait hautement d'un tel scandale , et Ton discutait déjà par avance le châtiment qu'il conviendrait d'infliger à la fugitive, lorsque la sœnr tourière se présenta et annonça à l'abbesse qu'une jeune femme venait de descendre de carrosse à la grille du couvent, et demandait à parler surle-champ à madame l'abbesse. La sœur tourière ajouta qu'elle n'avait pas cru pouvoir se refàser k remplir la commission qui venait de lui être donnée ; car la personne dont il s'agissait semblait en proie au trouble le plus violent et dans un état réellement digne de compassion , bien qu'elle eût le visage couvert d'un masque ; au surplus, elle avait refusé de se faire connaître à personne autre qu'à madame l'abbesse.

En recueillant tous ces détails, madame de La Meilieraye ne put s'empêcher d'échanger un regard d'intelligence avec les autres religieuses , et , pensant bien que ce devait être la fugitive

sur le sort de laquelle on venait de délibérer et qui, poussée par son repentir, s'était résolue à rentrer au bercail, elle donna ordre de l'introduire dans la salle du conseil. Quelques instants après, rinconnue entrait en effet dans cette salle, tremblante , se soutenant à peine et enveloppée dans les plis d'une mante de soie de couleur sombre qui ne dissimulait point tout à fait une taille flexible et élancée. En apercevant, à tra» vers les étroites ouvertures de son masque, le lieu dans lequel elle venait de pénétrer, en contemplant ce double consistoire de nonnes au costume sombre et sévère, au visage morne et plein d'austérité,, et que la vie semblait avoir abandonnées-également, soit qu'elles se tinssent immobiles, aceroupies dans leurs chaises de chêne, comme des cariatides, soit que leurs traits flétris apparussent grimaçant dans les cadres appendus aux parois des murailles , la nouvelle venue ne put réprimer un tressaillement de terreur, et elle s'arrêta un moment an milieu de la salle, promenant ses regards autour d'elle, comme pour chercher une issue; mais bientôt , s'affermissant dans sa résolution , elle traversa rapidement l'espace qui la séparait encore de l'abbesse, et, sans prononcer une parole, elle vint s'agenonilier devant

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