TOMI II. C
die en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa avec effusion. Celle-ci retira vivement cette main, et d'une voix déjà affaiblie par Tâge , mais à laquelle la sonorité de la salle donnait un timbre solennel ;
c Vous faîtes bien, dit-elle , de vous cacher, car vous êtes une grande pécheresse , et vous venez de donner au monde un horrible scandale en quittant le céleste époux qui avait daigné vous ouvrir ses bras. Il importe qu'un châtiment exem» plaire épouvante celles qui seraient tentées devons imiter. C'est pourquoi vous passerez un mois au cachot au pain et à Teau, dans la prière et dans la pénitence , et il sera ensuite prononcé définitivement sur votre sort. »
Puis, se tournant vers les religieuses qui l'a»* sistaient :
c Mes filles , ajouta-t-elle, que ma décîsioD soit exécutée à l'instant même, elle est irrévocable.»
Aussitôt toutes les nonnes se levèrent, et déjà elles entouraient l'inconnue, déjà de leurs maina glacées elles la dépouillaient de sa mante et de son masque, lorsque celle-ci, se relevant soudain, s'écria avec une grande énergie :
c A l'aide! Nanonl à l'aide ! Viens défend|re u maltresse ! i
En même temps, plurieore voix mormurèrent avec un vif seDliment de surprise :
c Sainte vierge Marie ! ce n*est point là la fugitive! Qui donc étes-vous?
— Bonté divine ! reprit Tabbesse en se levant à son tour, c'est madame la duchesse de Mazarin. •
 ce nom, auquel s'attachait déjà une double célébrité et qui avait franchi les grilles même de Tabbaye de Chelles, toutes les religieuses attachèrent sur la nouvelle venue un regard plein de cette curiosité naïve avec laquelle on raconte que les Indiens contemplaient jadis les Espagnols à Fépoque de la conquête de TÂmérique méridionale. Pour toutes ces femmes, en effet, Hortense était .en ce moment comme une révélation charmante et inattendue, comme la personnification vivante d'un monde de fêtes, de plaisirs, de parures , de séductions de toute espèce, que la plupart d'entre elles n'avaient jamais connu que par oui-dire, et que les autres avaient dès longtemps oublié dans les macérations du cloître. C'était l'ange des ténèbres peut-être, mais sous sa forme la plus ravissante et dans tout l'éclat de sa beauté. L'abbesse s'empressa d'inviter ses religieuses à se retirer. Celles-ci obéirent avec résignation, mais non sans regret, et la tante, et la nièce, puis-
qa'aussi bien tel était le lien de famille qui les unissait Tune à Taulre^ demeurèrent seules dans la salle du conseil.
c Maintenant, madame, dit Tabbesse, vous allez ra'expliquer sans doute par quel événement vous êtes venue ainsi me surprendre sans votre mari , vous jusqu'à ce jour si pleine d'aversion pour la vue même d'un cloître, que, depuis Totre mariage, si j'ai bonne mémoire, vous éie& venue me visiter une seule fois en compagnie de M. de Mazarin.
— £t ce fut un grand tort de ma part , ma bonne tante, répondit Hortense, car je voussup* plie de me permettre de vous donner ce titre , comme je vous supplie également de m'accorder celui de votre nièce, que je m'efforcerai dorénavant de mériter. Pour cela , d'abord , je vous demande humblemyent pardon. Maintenant, il faut que vous sachiez que ce n'est pas seulement une visite que je viens vous faire aujourd'hui , c'est un asile que je viens implorer de vous.
— Un asile à vous 1 reprit l'abbesse déjà sensiblement radoucie ; et contre qui donc ?
— Contre l'aveugle et tyrannique jalousie de votre neveu, de M. le duc de Mazarin. i
En même temps , Hortense se mit à raconter
avec leg plus grands détails la conduite dû duc à son égard , et le parii violent qu'elle s'était vue forcée de prendre , afin d'échapper à la nécessité de raecompagner en Alsace. Lorsqu'elle eut cessé de parler , madame de La Meilleraye poussa un profond soupir.
c Hélas I dit-elle , ma chère nièce y je veux, bien croire que mon neveu a poussé trop loin ses exigences envers vous ; mais à moi , qui suis la sœur de son père, moins qu'à toute autre , il appartient de prendre parii contre lui, et je me vois dans l'impossibilité de vous donner l'asile que vous réclamez de moî. Si même j'ai un conseil. à vous donner , c'est de retourner promptement auprès de votre époux, afin qu'il vous pardonne une coupable démarche.
— Plutôt mourir ! s'écria la jeune femme d'un Ion fort résolu. >
Puis elle reprit d'une voix plus douce et avec un accent qui eût attendri un rocher :
c Ainsi donc , il va me falloir courir le monde à mon âge , sans appui , sans soutien , en butte à tous les dangers, à toutes les calomnies I Ah 1 ma bonne tante ! moi qui pensais que vous auriez eu pitié de moi, combien je me suis trompée, et que je suis malheureuse ! >
ifadarae de La Meîlleraye était au fond pidne de bonté; Hortense possédait d*ailleurs au soprème degré le grand art de plaire et de persuader; il y aTait dans ses beaux yeux noirs et jusque dans le son de sa voix une éloquence et un entraînement qui fascinaient les femmes comme les hommes. La conférence durait à peine depuis TÎngt minutes, que déjà Tabbesse , involontairement émue et charmée , commençait à ne plus trouver d'autres objections à opposer à sa nièce que des arguments puisés dans le contraste qu'elle allait trouver entre le somptueux palais du cardinal Mazarin et le séjour d'un couvent sombre , iroid et humide , entre des repas somptueux et rordinalre plus que frugal prescrit par la règle de Giteaux, ordinaire dont il étaitdiffîcilede8*écarttf , même pour des étrangers.
c Voyez , disait Tabbesse , la salle ùt nous sommes : eh bien 1 elle peut vous donner une idée de notre monastère. Vous, jeune, belle, habituée à une existence toute mondaine, vous ne rencontrerez ici que des idées de mort et de destruction. Vous n'aurez d'autre promenade que celle da clottre , sous les dalles duquel reposent les ossements de nos devancières, en attendant que nous allions les rejoindre nous-mêmes; vous n^aurez
d*autre passe-temps que les saints ofBces ; pour tonte musique , vous entendrez perpétuellement les sept psaumes de la pénitence, i
A tout cela Hortense répondait qu'habituée comme elle Tétait à voyager continuellement dans des contrées encore étrangères à toute civilisation , elle ne craignait nullement le genre de vie dont sa tante loi parlait ; qu'au contraire elle serait heureuse de pouvoir enfin se reposer, et qu^au surplus , dût-elle jeûner et faire pénitence pendant tout le temps de son séjour à Tabbaye , €cla lui paraissait encore préférable à une existence de reine, partagée avec M. de Mazarin. Bref, la bonne abbesse, à bout de raisonnements, ne savait trop que résoudre dans cette conjoncture délî-* cate, lorsque tout à coup un grand tumulte extériear vint troubler le silence qui régnait en tout temps dans Fenceinte consacrée au Très-Haut.
Peu après , les portes de la salle du conseil s'ou-* ▼rirent avec fracas , et plusieurs religieuses , le visage décomposé par la plus vive frayeur, accou* rurent se ranger auprès de Tabbesse.
c Qu'est-ce donc? Que se passe-t-il? s'écria madame de La Meilleraye.
— Que Notre-Seîgneur Jésus-Christ et la bonne Vierge aient pitié de nous! répondirent les nonnes;
•notre sainte demeure est entourée de soldats qui menacent d'enfoncer les portes, si on ne leur livre à rinstant même la personne qui vient de s'j réfugier, t
A ces mots, Hortense se jeta dans les bras de Tabbesse , en s'écriant :
fl Sauvez-moi ! par grâce , par pitié , sauvezmoi ! Je suis prête à prendre le voile, s'il le faut, plutôt que de retourner avec M. de Mazarin. Pas de Mazarin ! pas de Mazarin ! i
£n même temps , la sœur tourière entrait en annonçant que M. le duc lui-même était à la grille du couvent, à la tété d'une forte troupe de cavalerie, et qu'il avait produit un permis écrit en toutes lettres de la main de monseigneur Tarchevêque de Paris , permis qui l'autorisait à entrer dans l'abbaye pour en retirer madame la duchesse de Mazarin, et à l'en arracher par la force s'il fallait en venir à cette extrémité.
< Que faire? Mon Dieu, que faire? balbutia madame de La Meilleraye , émue de compassion sur le sort de la malheureuse Hortense, mais convaincue de l'impossibilité de lui venir en aide, i
Il faut croire qu'il y a dans ta vie des circonstances solennelles où le caractère se modifie en quelque sorte instantanément. En voyant toutes
ces religieitseg qui fentouraient , tremblantes et consternées , Hortense se sentit soudain dégagée de loutes ses terreurs, et, pour la première fois de sa vie « montrant un sang-froid et une résolution dont on ne Taurait pas jugée susceptible :
c Cest moi , s^écria-t-elle , qui suis cause de tout ce qui se passe, c'est à moi de tout réparer; Ma tante, veuillez donner ordre t|u'on ferme surle-^hamp toutes les portes de Tabbaye et qu'on m'en remette les clefs, puis qu'on invite M. le duc de Mazarin à se rendre au parloir , et je réponds de tout. Non-seulement cette sainte demeure n'aura à subir aucune profanation , mais sa tranquillité même ne sera point troublée, i
Cédant à l'ascendant qu'exerce toujours dans les situations difficiles une volonté énergique , madame de La Meilleraye donna l'ordre que désirait sa nièce , et celle-ci, après l'avoir remerciée de sa confiance , se rendit à la grille du parloir , où le duc de Mazarin se trouvait déjà. Il était là, botté, éperonné, en habit de combat, comme s'il se fût agi d'emporter d'assaut une place forte, mais s'attendant toutefois à avoir à parlementer avec sa tante l'abbesse, qu'Hortense n'aurait point manqué de meltre dans ses intérêts. Quelle ne fut pas sa surprise , lorsque, le rideau étendu
devant la griUe ayant été tiré , il se trouva hee k face avec la duchesse ! A cette vue il sentit tout son sang refluer vers son coeur et fut sur le point de tomber à la renverse. Hortense prit aussitôt la parole.
< Monsieur le duc, dit-elle, si j'ai voulu venir en personne vous recevoir , c'est que d'abord je voulais m'excuser auprès de vous de vous avoir quitté, sans vous donner aucun avertissement de mon projet. J'ai craint de votre part une opposi* tion qu'il n'était pas en mon pouvoir de vaincre , et dès lors j'ai dû recourir à la ruse, pardonnez* le^moi ; aussi bien , à partir d'aujourd'hui , je veux agir envers vous avec pleine franchise , et c'est pour cela que je viens vous annoncer la résolution où je suis de poursuivre devant les tribunaux, par tous les moyens que mettent à ma disposition les lois du royaume , une séparation devenue indispensable. Je sens qu'il n'y a point de bonheur possible, pas plus pour vous que pour moi, dans une union formée, il vous en souvient sans doute, contre mon gré. C'est à vous de voir si, nonobstant cette déclaration, vous persistez i^ violer la re,traite que je me suis choisie. »
En entendant Hortense s'exprimer ainu, le doc demeura quelques insunts comme foudroyé. A la
fin, la cdèrft remporlanl dans son eœur sur le désespoir même , il s'écria :
I Vous n'êtes point Tabbesse , je veux voir Tabbesse, L'ordre de monseigneur de Paris porte que Tabbesse de Cbelles aura à me livrer la duchesse de Mazarin, ma femme, qui s'est enfuie de mon logis , au mépris de tous ses devoirs , et que je viens prendre , afin de l'emmener à l'instant même dans mon gouvernement d'Alsaee.
Ainsi , disposez-vous à me suivre , et me faites venir l'abbesse.
*- 11 n'y a en ce moment ici pour vous, répondit Hortense ^ d'autre abbesse que moi , et , pour preuve, voici toutes les clefs de l'abbaye qui m'ont été remises ; vous ne pouvez entrer ici que par ma faveur.
— Si vous avez les clefs , reprit le duc , hàtezvous donc de me faire ouvrir les portes , ou je donne l'ordre à mes gardes de les enfoncer.
— Monsieur, vous ne l'oseriez pas, car ce serait un sacrilège, et Dieu vous punirait. »
 ces derniers mots , le duc recula involoptairement , comme s'il eût vu flamboyer dans les yeux d'Hortense le glaive de l'ange gardien de l'abbaye. Toutefois il ajouta avec un accent presque sauvage :
-*- Madame, c'est ici le chemin de TAlsace. Je vais y faire camper ma troupe. La nuit porte conseil. Faites bien vos réflexions. Si demain , à la pointe du jour , vous n^étes point déterminée à me suivre de bonne grâce, j'userai de mon droit, et Dieu jugera ensuite entre nous. >
Ayant ainsi parlé, il sortit brusquement du parloir.
. Quelle que fût la force de résolution dont la duchesse de Mazarin venait de faire preuve dans cette circonstance , il est facile de concevoir les appréhensions qui durent s'emparer de son esprit, lorsque le duc lui eut laissé pour adieu une telle menace. Elle envoya quérir Nanon , sa fille de chambre, qui l'avait accompagnée dans sa fuite , et lui demanda conseil sur ce qu'elle devait faire. Heureusement, cette fille, qui avait pour le moins un aussi grand intérêt que la duchesse à échapper à la vengeance de M. de Mazarin , la rassura de son mieux, en lui disant que, dévot comme l'était le duc , il était plus que probable que jamais il n'oserait exécuter sa menace.
Sur ces entrefaites, comme la nuit était venue, un logement fut préparé pour Hortense dans la partie du couvent destinée aux personnes étran* gères, et la duchesse s'y installa, après avoir fait
dresser daos sa chambre même un lit à c6té du sieu pour sa jeune camériste. L'une et l'autre avaient grand besoin de repos, après avoir passé toute la nuit précédente à organiser les préparatifs de leur fuite ; mais elles étaient en proie à une trop cruelle perplexité pour goûter un sommeil tranquille. A chaque instant la duchesse s'éveillait et disait à sa tille de chambre :
c Nanon, n'as-tu pas entendu quelque bruit dans l'intérieur du couvent? i
Ex^ après avoir prêté l'oreille durant quelques instants, maltresse et servante se rendormaient , vaincues par la fatigue, pour se réveiller ensuite au bout d'un quart d'heure au plus.
Entre quatre et cinq heures , comme les religieuses se rendaient à matines, Nanon fut éveillée en sursaut ,' elle venait d'entendre distinctement on piétinement de chevaux sous les murs de l'abbaje. Aussitôt elle sauta à bas de son lit , oii elle avait eu soin de se coucher tout habillée, et, s'élançant au chevet de la duchesse :
I Madame , s'écria-t-elle , levez-vous ! levezvous vite ! car les voici ! Entendez-vous piaffer les chevaux ?
— G mon Dieu ! mon Dieu ! dit Hortense en se jetant elle-même à bas de son lit, où, à
ALKZ. Dl LAVCSCUR,-