CHAPITRE DIXIEME
Peudant que Mme de Beaumesnil éiail restée silencieuse, songeant aux moyens d'amener Herminie à quelques révélations sur sa vie, la jeune fille, debout et feuilletant son cahier de musique pour se donner une contenance, attendait que la comtesse l'invitât à se mettre au piano.
— ■ Vous allez me trouver bien fantasque, Mademoiselle, — lui dit la comtesse, — car si cela vous était indifférent... je préférerais vous entendre au piano... vers dix heures;... c'est ordinairement l'heure de ma crise... Peut-être... y échapperai-je aujourd'hui.... si ce mieux continue... Dans le cas contrairej je regretterais d'avoir usé trop tôt... d'une ressource qui tant de fois a calmé... mes souffrances... Ce n'est pas tout,... après m'avoir trouvée fantasque,... je crains que vous ne m'accusiez de curiosité, peut-être même d'indiscrétion.
— Pourquoi cela... Madame?
— Veuillez vous asseoir... là... près de moi, — reprit la comtesse du ton le plus affectueux, — et me dire
comment il se fait que... si jeune encore,. •• car vous ne devez pas avoir plus de dix-sept ou dix-huit ans?...
— Dix-sept ans et demi, madame la Comtesse.
— Eh bien, comment se fait il qu'à votre Age, vous soyez si cxcellenle musicienne?
— Madame la Comtesse méjuge trop favorablement, j'ai toujours eu beaucoup de goût pour la musique, et j'ai appris facilement le peu que je sais.
— Et quel a été votre professeur?... où avcz-vous été enseignée?
— J'ai été enseignée dans la pension où j'étais, madame la Comtesse...
— A Paris?
— Je n'ai pas été toujours en pension à Paris, Madame.
— Où étiez-vous donc, avant?
— ABeauvais; j'y suis restée jusqu'à l'âge de dix ans.
— Et de là?
— J'ai été mise en pension à Paris, Madame.
— Et vous y êtes restée... long-temps?
— Jusqu'à seize ans et demie.
— Et ensuite...
— Je suis sortie... de pension, et j'ai commencé à donner des leçons de chant et de piano...
— Ef vous avez...
Puis s'intcrrompant, Mme de iJeaumesnil ajouta avec embarras :
— Mais en vérité, j'ai honte de mon indiscrétion... si'quelquc chose pouvait l'excuser... Mademoiselle, ce serait l'intérêt que vous m'inspirez.
— Les questions que madame la Comtesse daigne m'adresser sont si bienveillantes, que je suis trop heureuse d'y répondre... avec sincérité.
— Eh bien donc!... à votre sortie de pension... chez qui... vous étes-vous retirée?
— Chez qui?... madame la Comtesse?
— Oui... auprès de quelles personnes?...
— Je ne connaissais personne... auprès de qui me retirer... Madame...
— Personne!!.. — dit Mme de Beaumesnii avec im courage et un calme héroïque.
— Mais, — reprit-elle, — vos parents?... votre... famille?...
— Je n'ai pas de parents... madame la Comtesse, — répondit Hcrminie, avec un courage égal à celui de sa mère, — je n'ai pas de famille...
Puis Herminie se dit à elle-même :
,, — Je ne puis plus en douter... elle ignore que je ,,suis sa fille... Sans cela, aurait-elle la force de m'a- ,, dresser une pareille question? "
— Alors, — reprit Mme de Beaumesnii, — auprès de qui vivez-vous donc?
— Je vis... seule... madame la Comtesse.
— Absolument seule?
— Oui, Madame...
— Et... pardonnez-moi encore cette question, car... à votre âge... une telle position me semble si exceptionnelle... si intéressante... avez-vous toujours suffisamment de leçons?
— Oh ! oui, madame la Comtesse, — répondit bravement la pauvre Herminie.
La Duchesse, I. 8
— Je n'en reviens pas... et vous vivez ainsi toute seule, si jeune!
— Que voulez-vous, Madunie, on ne choisit pas sa destinée... on l'accepte... puis le courage, le travail aidant, on tâche de se l'aire une vie, sinon brillante', du moins heureuse.
— Heureuse! — s'écria Mme de Beauniesnil avec un mouvement de joie irrésistible, — vous êtes heureuse...
En disant ces mots, l'expression de la figure de la comtesse, l'accent de sa voix, trahirent un bonheur si grand, que de nouveaux doutes revinrent à l'esprit d'Herminie, et elle se dit :
„ — Peut-être elle n'ignore pas que je suis sa fille; jjSans cela, comment tiendrait-elle à savoir, si je me ,, trouve heureuse ! Il n'importe; si elle sait que je suis ,,sa fille... je dois la rassurer, afin de lui épargner des ,,regrets, des remords peut-être.
„Si je suis pour elle une étrangère, je veux encore la ,, rassurer, car elle pourrait croire que je désire exciter ,,sa commisération, sa pitié... et mon orgueil se révolte ,,à cette pensée."
Madame de Beaumesnil, voulant entendre Ilerminic lui réitérer une assurance si précieuse pour son cœur maternel, reprit:
— Ainsi... vous êtes heureuse? vraiment bien heureuse?...
— Oui, Madame, — répondit Herminie, presque gaîment... — três-hcureuse...
En voyant le charmant visage de sa fille rayonner ainsi de beauté, de jeunesse et de joie innocente, la corn-
tesse fit un violent effort sur elle-même pour ne pas se trahir, et elle reprit, en tâchant d'imiter la gaîté d'Herminie:
— >"allez pas rire de ma question. ..Mademoiselle... mais pour nous autres, malheureusement habituées à toutes les superfluités de l'opulence... il est des choses incompréhensibles... Ainsi, parexemple... lorsque vous êtes sorti de pension... si modeste que fût votre petit ménage... comment y avez-vous pourvu?
— Oh!... madame la Comtesse... — dit Herminie en souriant, — j'étais riche... alors.
— Comment donc cela?
— Deux années après que j'avais été mise en pension à Paris... on cessa de payer pour moi celle pension... j'avais alors douze ans... noire maîtresse m'aimait beaucoup... „Mon enfant... — me dit-elle, — on a cessé de ,, me payer, mais il n'importe... vous resterez ici, je ne 5, vous abandonnerai pas...
— Excellente femme!
— Ah! la meilleure des femmes, madame la Comtesse ; malheureusement elle n'est plus, — dit tristement Herminie.
iMais ne voulant pas laisser la comtesse sous une impression pénible, elle reprit en souriant:
— Seulement, cette excellente femme avait compté... sans mon défaut... principal. Car puisque vous me demandez d'être sincère avec vous, Madame, il faut vous l'avouer... j'ai un bien grand, un bien vilain défaut...
— Quelle prétention!... Voyons ce défaut.
— Hélas! madame la Comtesse... c'est l'oRGLEii,.
— L'orgueil?
— Mon Dieu, oui... Ainsi, lorsque notre excellente maîtresse me proposa de me garder chez elle par charité ... mon orgueil de petite fille se révolta, et je signifiai à ma maîtresse que je n'accepterais son oH're qu'à la condition... de gagner par mon travail ce qu'elle voulait me donner pour rieu!
— A douze ans?... Voyez-vous la petite glorieuse? £t comment faisiez-vous pour désintéresser votre maîtresse de pension?
— En donnant des répétitions de piano aux autres enfants moins fortes que moi; car, pour mon âge... j'étais assez avancée... ayant toujours eu un goût passionné... pour la musique...
— Et la maîtresse de pension... a accepté votre proposition?
— Avec joie, madame la Comtesse... Ma résolution l'a touchée...
— Je le crois bien...
— De ce moment j'eus, grâce à elle, un assez bon nombre d'écolières... dont plusieurs étaient bien plus grandes que moi. (Toujours l'orgueil, madame la Comtesse....) Que vous dirai-je : ce qui avait d'abord clé pour ainsi dire... un jeu d'enfant, devint pour moi une vocation... et plus tard une précieuse ressource... A quatorze ans... j'étais seconde maîtresse de piano... aux appointements de douze cents francs... ainsi, madame la Comtesse, jugez des 507rt7rte5 que j'ai ainsi amassées justju'à l'àgc de seize ans et demie... car, en pension, je n'avais d'autre dépense que celle de mon entretien...
— Pauvre enfant... si jeune... si laborieuse... si
noblement fière, et... d^jà se suffisant à soi-mônie, — dit la comtesse sans pouvoir cacher ses larmes. Et elle reprit:
— Pourquoi avez-vous quitte votre pension?
— Ayant perdu notre excellente maîtresse,une autre lui succéda... mais, hélas! elle ne ressemblait en rien à ma bienfaitrice... Néanmoins, cette nouvelle venue me proposa de rester à la pension aux mêmes conditions... J'acceptai... mais, au bout de deux mois... mon vilain défaut... et ma mauvaise tète... me firent prendre une résolution désespérée.
— Et à propos de quoi?...
— Autant ma première maîtresse avait été pour moi affectueuse et bonne... autant celle qui lui succéda fut impérieuse et dure... Un jour...
Et le beau visage d'Herminie se colora d'une vive rougeur à ce souvenir.
— Un jour, — reprit-elle, — cette dame m'adressa un de ces reproches... qui blessent à jamais le cœur... elle me dit...
— Que vous dit-elle, cette méchante femme ? — demanda vivement ^Mrae de Beauraesnil, car Herminie s'était tout-à-coup interrompue, n'osant, de peur d'affliger cruellement la comtesse, répéter ces dures et humiliantes paroles qu'on lui avait adressées :
Voiis êtes bien oi'giieiUeuse... pour ime petite hâlarde élevée dans cette maison par charité.
— Que vous a-t-elle dit, cette femme? — reprit Mme de Beaumesnil.
— Permettez-moi, Madame, — répondit Herminie, — de ne pasvous répéter ces cruelles paroles... je les ai.
sinon oubliées, du moins pardonnées... Mais le lendemain j'avais quitté la pension avec mon petit trésor... fruit de mes leçons et de mes économies, — ajouta la jeune fille en souriant, — c'est grâce à ce trésor que j'ai pourvu aux irais de mon ménage, comme vous dites, madame la Comtesse, car dès lors j'ai vécu seule... chez moi. Herminie prononça ce mot chez moi d'un air si gentiment glorieux, important et satisfait, que Mme de Beaumesnil, les larmes aux yeux, le sourire aux lèvres et entraînée par le charme de ces confidences ingénues, prit la main delà jeune fille assise à son chevet, et lui dit:
— Je suis sûre... Mademoiselle l'orgueilleuse, qu'il est charmant votre chez-vous?
— Oh! pour cela. Madame... il n'y a rien de trop élégant pour moi...
— Vraiment, voyons... combien de pièces à votre appartement?
— Une seule... avec une entrée... mais au rez-dechaussée et cela donne sur un jardin; c'est tout petit, aussi j'ai pu me permettre un joli tapis, une tenture et des rideaux de perse, je n'ai qu'un fauteuil, mais il est en velours brodé, par moi bien entendu, enfin je possède peu de chose, mais ce peu... est, je crois, de bon goût... Ce n'est pas tout, j'avais une ambition et je la réaliserai bientôt...
— Et cette ambition?
— C'était d'avoir une petite bonne... une enfant de treize ou quatorze ans... que j'aurais retirée d'une position pénible, et qui se fût trouvée heureuse avec moi... Cela s'est rencontré à souhait. On m'a parlé d'une petite orpheline de douze ans... du meilleur cœur et du
meilleur caractère, m'a-t-on dit.. Aussi, madame la Comtesse, jugez combien je serai contente quand je pourrai la prendre à mon service... ce ne sera pas d'ailleurs une folle dépense. Ainsi du moins je ne sortirai plus seule pour aller donner mes leçons... et c'est cela qui me coûtait le plus, car vous concevez... Madame... une femme seule...
Herminie n'acheva pas, une larme de honte lui vint aux yeux en songeant à la grossière poursuite de M. de Ravil, pénible incident auquel la jeune fille avait été quelquefois exposée, malgré la modestie, la dignité de son maintien.
— Je vous comprends... mon enfant, et je vous approuve, — dit Mme de Beaumesnil de plus en plus attendrie. — Mais vos leçons... qui vous les procure?... et puisenflu, ne vous manquent-elles jamais?...
— Rarement, madame la Comtesse, et l'été, lorsque plusieurs de mes écolières ^ont à la campagne , j'ai recours à d'autres ressources: je brode au petit point, je grave de la musique, je compose quelques morceaux, et puis enfin j'ai conservé d'amicales relations avec plusieurs de mes amies de pension. C'est grâce à l'une d'elles que j'ai été adressé à la femme de votre médecin, madame la Comtesse... lorsqu'il cherchait... une jeune personne... assez bonne musicienne... pour être placée auprès de vous...
A cet instant, Herminie qui avait commencé son récit, assise sur un fauteuil auprès du chevet de la comtesse, se trouva assise sur le lit., et presque enlacée dans les bras de sa mère.
Toutes deux avaient imperceptiblement cédé, presque
sans en avoir conscience, à la toute-puissante attraction des sentiments filial et maternel, car Mme de Beaumesnil, après avoir fait placer Hermiuie auprès d'elle, avait osé, l'imprudente mère, conserver entre ses mains une des mains de sa fillle, pendant cette narration simple et touchautc.
Alors il était advenu ce qui arrive lorsqu'un téméraire, s'approchant de quelque formidable rouage en mouvement, lui donne la moindre prise sur soi: il est aussitôt entraîné par celte irrésistible attraction, ainsi,... à mesure qu'Herminie racontait à sa mère sa vie passée, elle avait senti la main de Mme de Beaumesnil serrer d'abord la sienne... puis l'attirer peu-à-pcu près d'elle, jusqu'à ce qu'enfin... assise sur le lit de sa mère, celle-ci lui eut jeté ses bras autour du cou...
Cédant alors à une sorte de frénésie maternelle, Mme de Beaumesnil, au lieu de continuer l'entretien et de répondre à sa fille, saisit la télé charmante d'Herminie entre ses deux mains, et, sans prononcer une parole, la couvrit de larmes et de baisers passionnés...
La mère et la fille restèrent ainsi embrassées dans une muette et con\ulsive étreinte.
Sans doute leur secret si difficilement contenu jusqu'alors, et qui une fois déjà leur était venu aux lèvres, leur eût échappé celte fois, si toutes deux n'eussent été soudain rappelées à elles-mêmes, eu entendant frapper à la porte de la chambre à coucher.
Mme de Beaumesnil, épouvantée du parjure qu'elle allait commettre, revint heureusement à la raison; et confuse, anéantie, ne sachant comment expliquer à sa fille cet emportement de folle tendresse, elle dit dune
\oix entrecoupée, en dégageant doucement Kcrminie de son étreinte :
— Pardon... pardon... mon enfant... Mais je suis mère... ma Glle est au loin, son absence me cause des regrets affreux... ma pauvre tête est bien affaiblie,... et, dans mon illusion... un instant... je ne sais comment cela... s'est fait... mais... c'est elle... ma fille... si cruellement regrettée... que j'ai cru serrer sur mon cœur... Soyez indulgente pour cet égarement maternel... il faut,... Yoyez-vous, avoir pitié... d'une pauvre mère qui se sent... mourir... sans pouvoir embrasser une dernière fois son enfant.
— Mourir! — s'écria la jeune fille en relevant son visage, inondé de pleurs et regardant sa mère avec épouvante.
Mais entendant heurter de nouveau, Herminie essuya précipitamment ses larmes et eut assez d'empire sur elle-même pour paraître presque calme, en disant à sa mère:
— Voici... la seconde fois que l'on frappe, madame la Comtesse...
— Faites entrer, — murmura Mme de Baumesnil, accablée par cette scène.
La femme de chambre de confiance de la comtesse parut, et lui dit:
— Selon les ordres de Madame, j'ai attendu M. le marquis de Maillefort.
— Eh bien! — demanda vivement Mme de Bcaumesnil, — viendra-t-il?
— M. le marquis attend au salon que madame la Comtesse puisse le recevoir.
— Ah!... Dieu soit béni, — murmura Mme de Beaumesnil eu regardant sa fille, — le ciel me récompense d'avoir eu la force de teuir mon serment...
S'adressant ensuite à sa femme de chambre :
— Vous allez introduire ici M. de IVIaillefort.
Herminie, brisée par tant d'émotions et sentant l'inopportunité de sa présence, prit son mantelet et son chapeau, alin de se retirer.
La comtesse ne la quittait pas du regard.
C'en était fait...
Elle voyait sa fille pour la dernière fois peut-être; car la malheureuse mère sentait à bout les forces qu'elle avait puisées dans une surexcitation factice.
Madame de Beaumesnil eut pourtant le courage de dire à Herminie, d'une voix presque assurée, afin de lui donner le change sur son état :
— A demain... notre morceau d'Oie/'ow, Mademoiselle,... vous aurez la bonté de venir de bonne heure... n'est-ce pas?
— Oui... madame la Comtesse, répondit Herminie.
— Madame Dupont, reconduisez .^ladcmoiselle, — dit la comtesse à sa femme de chambre, ^ — > ous introduirez ensuite M. de iMaillefort.
Suivant alors d'un regard déchirant sa fille qui se dirigeait vers la porte, Mme de Beaumesnil ne put s'empêcher de lui dire une dernière fois :
— Adieu... Mademoiselle...
— Adieu... inadamo la Comtesse... — répondit Herminie.
Et ce fut dans ces mots imposés par un froid cérémonial que ces deux pauvres créatures, brisées, déchirées.
exhalèrent leur désespoir à ce moment suprême où elles se voyaient pour la deraière fois.
Mme Dupont reconduisit Herminie sans la faire passer par le salon, où attendait M. de Maillefort.
La jeune fille sortait de l'appartement, lorsque Mme Dupont lui dit avec intérêt;
— Vous oubliez votre parapluie. Mademoiselle, et vous en aurez bien besoin, il fait un temps afifreux; il pleut à verse...
— Je vous remercie. Madame, — dit Herminie allant prendre son parapluie qu'elle oubliait auprès de la porte du salon d'attente, où elle l'avait déposé.
En effet, il pleuvait à torrents, mais c'est à peine si Herminie, abîmée dans sa douleur, s'aperçut que la nuit était pluvieuse et noire, lorsque, sortant de l'hôtel Beaumesnil, elle s'aventura seule, dans ce quartier désert, pour regagner sa demeure.