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CHAPITRE ONZIEME

M. de Maillefort attendait seul dans un salon que Mme Dupont revînt le chercher pour l'introduire auprès de Mme de Beaumesnil.

La physionomie du bossu n'était plus railleuse comme d'habitude, on lisait sur ses traits une profonde tristesse mêlée d'angoisse et de surprise.

Debout, accoudé à la cheminée, sa tête appuyée sur sa main, le marquis semblait perdu dans ses réflexions, comme s'il eût cherché le mot d'une énigme introuvable; sortant soudain de sa rêverie, il regarda attentivement autour de lui avec mélancolie, et une larme brilla dans ses yeux noirs;., passant alors sa main sur son front, comme s'il eût voulu chasser de pénibles souvenirs, il marcha çà et là dans le salon d'un pas précipité.

Au bout de quelques instants, Mme Dupont revint dire à M. de Maillefort:

— Si monsieur le Marquis veut se donner la peine de me suivre, Mme la comtesse peut le recevoir...

Et précédant le marquis, Mme Dupont ouvrit la porte du salon qui donnait dans la chambre à coucher de Mme de Beaumesnil, et annonça:

— Monsieur le marquis de Mailiefort!

La comtesse avait fait, si cela se peut dire, une toilette de malade: ses bandeaux de cheveux blonds, naguère quelque peu dérangés dans les étreintes passionnées dont elle avait accablé sa fille, venaient d'être lissés de nouveau; un frais bonnet de valencieune entourait son pâle visage, que son coloris fébrile et factice abandonnait déjà; ses jeux, naguère brillants de tendresse maternelle, semblaient s'éteindre, et ses mains, toutà-l'heure si brûlantes, lorsqu'elles serraient les mains d'Herminie, déjà se refroidissaient.

A l'aspect de l'altération mortelle des traits de la comtesse, qu'il avait vue éblouissante de jeunesse, de beauté, M. de Mailiefort tressaillit, et malgré lui s'arrêta un instant.

Le visage du bossu trahit sa douloureuse surprise, car Mme de Beaumesnil, restée seule aveclui, tâcha de sourire, et lui dit:

— Vous me trouvez bien changée... n'est-ce pas?... Monsieur de Mailiefort.

Le bossu ne répondit rien, baissa la tète; mais lorsque, après un moment de silence, il releva le front, il était très-pâle.

Mme deBeaumesnil fit signe au marquis de s'asseoir dans un fauteuil près de son lit, et lui dit d'une voix affectueuse et grave :

— Je crains que les moments ne me soient comptés.. Monsieur de Mailiefort, je serai donc brève... dans cet entretien.

Le marquis prit silencieusement place auprès du lit de la comtesse, qui continua :

— Ma lettre... a dû vous étonner?

— Oui... Madame.

— Et toujours bon... toujours gén^cux, vous vous êtes empressé de vous rendre auprès de moi.

Le marquis s'inclina.

Mme de Beaumesnil reprit d'une voix profondément émue:

— Monsieur de Maillefort... vous m'avez beaucoup aimée...'

Le bossu bondit de surprise, et regarda la comtesse avec un mélange de confusion et de stupeur.

— Ne vous étonnez pas de me voir instruite d'un secret... que seule j'ai pénétré, — dit la comtesse, — car l'amour vrai... loyal... se trahit toujours auprès de la personne aimée...

— Ainsi, Madame... — balbutia le bossu, à peine remis de son trouble... — • vous saviez...

— Je savais tout, — reprit la comtesse, entendant à M. de Maillefort sa main déjà froide.

Le marquis serra la main de Mme de Beaumesnil avec un pieux respect, taudis que ses larmes, qu'il ne contenait plus, inondaient ses joues.

— J'ai tout deviné, — reprit la comtesse... — Votre dévouement sublime et caché, vos souffrances héroïquement souffertes...

— Vous saviez tout! — murmura M. de Maillefort avec hésitation, — vous saviez tout?., et dans les rares circonstances qui me rapprochaient de vous... votre accueil était toujours gracieux et bon... Vous saviez tout,... et jamais je n'ai surpris sur vos lèvres un sourire de mo-

querie; jamais dans vos yeu\ un regard de dédaigneuse pitié!...

— Monsieur de MailJefort, — répondit la comtesse avec une dignité touchante, — c'est au nom de l'amour que vous avez eu pour moi... c'est au nom de l'affectueuse estime que votre caractère m'a toujours inspirée... que je viens... à cette heure... peut-être... suprême... vous confier mes plus chers intérêts...

M. de Maillefort répondit avec une émotion croissante:

— Pardon... pardon... Madame... d'avoir un instant supposé qu'un cœur comme le vôtre pouvait railler, mépriser... un sentiment irrésistible, mais toujours respectueusement caché. Parlez, Madame, je me crois digne de la confiance que vous avez en moi.

— Monsieur de Maillefort... cette nuit, j'aurai cessé de vivre.

— Madame...

— Oh ! je ne m'abuse pas. C'est à force d'énergie, c'est à l'aide de moyens factices que je combats depuis quelques heures... les derniers envahissements du mal.. Écoutez-moi donc, car, je vous le dis, les moments me sont comptés...

Le bossu essuya ses larmes et écouta.

— Vous savez de quel affreux accident M. de Beaumesnil a été victime... Par sa mort... par la mienne... ma fille... ma fille Ernestine va rester orpheline... en pays étranger... confiée aux soins d'une gouvernante. Ce n'est pas tout... Ernestine est un ange de candeur et de bonté;., sa timidité est excessive. Tendrement élevée par son père et par moi... ne nous ayant jamais

quittés... elle ne sait donc du monde, de la vie, que ce que peut en savoir une enfant de seize ans qui, par goût, a toujours aimé la retraite et la simplicité... Sans doute... je devrais mourir tranquille sur son avenir... car elle sera la plus riche héritière de France... Cependant... je ne puis me défendre de quelques inquiétudes, en songeant aux personnes qui forcément me remplaceront auprès de ma fille... c'est à M. et Mme de La Ilochaigué, ses plus proches parents, qu'elle sera sans doute confiée... Depuis long-temps j'ai rompu avec celte famille, et vous la connaissez assez, pour concevoir mes appréhensions...

— Il serait en effet... à désirer, Madame, que votre fille citt des tuteurs mieux choisis; mais Mlle deBcaumesnil a seize ans, sa tutelle ne saurait être long-temps prolongée; d'ailleurs les personnes dont vous me parlez... ont plus de ridicules que de méchancetés... ils ne sauraient être réellement à craindre.

— Je le sais... néanmoins... la main d'Erncstine devra être l'ohjet de tant de convoitises... (et déjà même j'ai pu m'en assurer), — ajouta .Mme de Beaumesnil, c» se rappelant l'insistance de sou confesseur en faveur de M. de Macreuse, — cette chère enfant sera entourée de tant d'obsessions, que je serais complètement rassurée, si je lui savais un ami sincère... dévoué... d'un esprit supérieur et capable enfin d'éclairer son choix... Cet ami presque paternel... soyez-le pour Ernestine... je vous eu supplie. Monsieur de Maillcfort.. et je quitterai la vie, certaine (juc le sort de ma fille sera aussi heureux que brillant.

— Je tâcherai d'être cet ami pour votre fille... Madame... Tout ce qui dépendra de moi, je le ferai.

— Ah!... je respire... je ne crains plus rien pour Ernestine... Je sais ce que vaut une promesse de vous, Monsieur de Maillefort, — s'écria la comtesse, dont le visage, pendant un instant, rayonna d'espérance et de sérénité...

Mais bientôt le ressentiment de sa faiblesse croissante, jointe à de funestes SYinptômes, fit croire à Mme deBeaumesnil que sa fin approchait; ses traits, un moment épanouis par la sécurité que lui avait inspirée la promesse de M. de Maillefort au sujet d'Erncstine, exprimèrent de nouvelles angoisses, et elle reprit d'une voix précipitée, suppliante :

— Ce n'est pas tout, monsieur de Maillefort, j'ai un service plus grand encore peut-être à implorer... de votre générosité.

Le marquis regarda Mme de Beaumesnil avec surprise.

— 'Eclairée, soutenue par vos conseils, — reprit la comtesse, — ma fille Ernestine sera heureuse autant que riche... Il n'est pas maintenant d'avenir plus beau, plus assuré que le sien;... mais il n'en est pas ainsi de l'avenir d'une... pauvre... et noble créature... que... je... que je voudrais... vous...

Mme de Beaumesnil n'osa... ne put continuer.

Résolue d'avance de confier à M. de Maillefort le secret de la naissance d'Herminie, afin de lui gagner à jamais l'appui de cet homme généreux, la comtesse recula devant la honte d'un pareil aveu, qui eût aussi violé la sainteté du serment qu'elle avait juré.

La Duchesse, l. 9

Le marquis, voyant l'hésitation de Mme de Beaumesnil, lui dit:

— Qu'avez-vous, Madame?., veuillez de grâce m"apprendre quel autre service... je puis vous rendre. Ae savez-vous pas... que vous pouvez disposer de moi... comme du meilleur de vos amis...

— Je le sais... oh! je le sais, — répondit Madame de Beaumesnil avec une angoisse profonde; — cependant... je n'ose... je crains...

Elles mots expirèrent encore sur les lèvres de Madame de Beaumesnil.

Le marquis, Noulant lui venir en aide, touché de son trouble, reprit;

— Lorsque vous vous êtes interrompue. Madame, vous me parliez, je crois, de l'avenir d'une pauvre et noble créature... Qui est- elle?... comment pourrai-je lui être utile?...

Vaincue par la douleur et par une faiblesse croissante. Madame de Beaumesnil cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes... mais après un moment de silence, attachant sur le marquis ses yeu\ noyés de pleurs et tâchant de se montrer plus calme, elle lui dit d'une vois entrecoupée:

— Oui... vous pourriez être... d'un grand secours à une pauvre jeune fille... digne... à tous égards... de votre intérêt... car elle... est... voyez-vous .. . bien malheureuse... orpheline... sans appui... sans aucune fortune... mais pleine de cœur... et de fierté; il n'en est pas, je vous jure, de plus vaillante au bien et au travail... enfin, c'est un ange... — ajouta la comtesse avec une exaltation dont M. de Maillefort fui frappé.

— Oui, — reprit Mme de Beaumesni! en fondant eu larmes, — c'est uu ange... de courage, de vertu, et c'est pour cet ange que je vous demande, à mains jointes... votre paternel intérêt... comme je vous l'ai demandé pour ma fille Ernestine. Oh ! ^Monsieur de Maillefort... je vous en conjure... je vous en supplie... ce me refusez pas...

L'exaltation de Mme de Beaumesnil, en parlant de cette orpheline, son trouble, son visible embarras, cette recommandation suprême qu'elle adressait à M. de Maillefort, le suppliant de partager son affectation entre Ernestine et cette jeune iille inconnue, toutes ces circonstances excitèrent de plus en plus létounement du marquis.

Pendant un instant, il garda malgré lui le silence... puis soudain... il tressaillit; une pensée douloureuse lui traversa l'esprit, il se souvint des bruits calomnieux, infâmes (il les avait du moins jusqu'alors considérés comme tels) dont Mme de Beaumesnil avait autrefois été l'objet, et dont le malin même il avait voulu la venger en provoquant M. deMormand sous un prétexte futile.

Ces bruits étaient ils-fondés ? L'orpheline à qui Mme de Beaumesnil semblait porter un intérêt si profond, lui était-elle chère à un titre mystérieux? Était-elle le fruit d'une faute?

Mais bientôt le marquis, plein de confiance et de foi dans la vertu deMnle de Beaumesnil, repoussa ces fâcheux soupçons, se reprochant même de s'y être un moment laissé entraîner.

La comtesse, presque effrayée du silence du bossu, lui dit dune voix tremblante, altérée :

— Excusez moi, nioosieiir de Maillefoit, j'ai abusé... je le vois... de votre générosité;... il ne me suffisait pas d'avoir obteuu l'assurance de votre paternelle protection pour ma fille... Ernestine,... j'ai encore voulu vous intéresser... à une pauvre... étrangère... Veuillez, je vous en prie, me pardonner...

L'accent de Mme de Beaumesnil , en prononçant ces mots, avait quelque chose de si poignant, de si désespéré, que M. de Maillefort eut de nouveaux des doutes navrants pour son cœur,., il voyait s'évanouir l'une de ses plus nobles, de ses plus chères illusions, Mme de Beaumesnil n'était plus pour lui... cette créature idéale qu'il avait si long-temps adorée.

Mais, prenant en pitié cette malheureuse mère, et comprenant tout ce qu'elle devait souffrir, M. de Mailhfort sentit ses yeux se mouiller de larmes, et lui dit d'une voix émue:

— Rassurez-vous, Madame,... à mes promesses je ne faillirai pas.. L'orpheline que vous me recommandez, me sera... aussi chère que Mlle de Beaumesnil... j'aurai deux filles au lieu dune....

Et il tendit affectueusement sa main à la comtesse, comme pour consacrer sa promesse.

— Maintenant, je puis mourir en paix, — s'écria Mme de Beaumesnil.

Et avant que le marquis eût pu s'y opposer, elle pressa de ses lèvres déjà froides, \à main qu'il lui avait offerte.

A. cette expression de reconnaissance ineffable, M. de Maillefort ne douta plus que Mme de Beaumesnil n'eût une fille naturelle...

Tout-a-coup, soit que tant d'émotions eussent épuisé les forces de la comtesse, soit que les progrès de la maladie, un moment dissimulés sous un bien-être trompeur, eussent alors atteint toute leur intensité, Mme de Beaumesûil lit un brusque mouvement, et ne put retenir un cri de douleur.

— Grand Dieu! Madame, — dit vivement le marquis, effrayé de la subite altération des traits de la comtesse, — qu'avez-vous?

— Ce n'est rien, — répondit-elle héroïquement, — ce n'est rien... une légère... douleur, mais... tenez... prenez vite cette clé, je vous prie...

Et la comtesse remit àM.deMaillefort une clé qu'elle prit sous son oreiller.

— Ouvrez... ce... secrétaire...

Le marquis obéit.

— Dans le tiroir du milieu... prenez... un portefeuille... Le trouvez-vous?..

— Le voici.

— Gardez-le... je vous prie... il contient une somme... dont je puis disposer... ou plutôt dont je suis... dépositaire, — dit la comtesse en se reprenant, — cette somme mettra du moins pour toujours à l'abri du besoin, la jeune fille que je vous recommande... Seulement, — ajouta la pauvre mère d'une voix de plus eu plus affaiblie, — vous me promettez... de ne jamais., prononcer... mon nom... à cette orpheline... de ne jamais lui révéler... quelle est la personne... qui... vous a chargé... delui remettre cette... petite fortune... Mais dires bien... oh! dites bien à cette malheureuse enfant.

qu'elle a été... tendiement aimée... jusqu'à la fin... et

que... il a... fallu... j

Les derniers mots de la comtesse, dont les forces s'épuisaient, furent inintelligibles pour le marquis.

— Mais ce portefeuille... à qui le remettre... Madame?.. Cette jeune fille... où la trouverai-je, quel est j son nom?... — s'écria M. de Maillefort, alarmé de la ra- 1 pide décomposition des traits de Mme de Beaumesuil et i de l'oppression qui pesait sur sa respiration. j

Au lieu de répondre aux questions du marquis, Mme I

de Beaumesuil se renversa en arrière, jeta un cri dé- ;

chirant et croisa ses mains sur sa poitrine. !

— Madame... parlez-moi! — s'écria le marquis en j se penchant vers Mme de Beaumesnil, bouleversé de j douleur et d'effroi, — cette jeune fille... où la trouverai- ! je?... qui est-elle? '

— Oh! je me meurs... murmuraMme de Beaumesnil j en levant les yeux au ciel. |

Et, dans un dernier effort, elle balbutia ces mots : ]

— N'oubliez pas... le... serment... ma fille., l'or- i pheline... |

Au bout de quelques instants, la comtesse mourut. i

M. de Maillefort, en proie à un profond et amer ! chagrin, ne douta plus que l'orpheline dont il ignorait le nom, et qu'il ne savait où chercher... ne fût la fille

naturelle de la comtesse. '

Le convoi de Mme de Beaumesnil fut splendide.

M. le baron de La Rochaiguo, le plus proche parent |

de la famille, conduisait le deuil. \

M. de Maillefort, convié par billet défaire part, ainsi que les autres personnes de la société de Mme de Beaumesnil, s'était joint au funeste cortège.

Dans un coin obscur de l'église, agenouillée et comme écrasée sur la dalle par le poids de son désespoir, une jeune fille, inaperçue de tous, priait en étouffant ses sanglots.

C'était Herminie.

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