CHAPITRE NEUVIEME
Il est impossible de rendre l'expression de bonheur triomphant que trahirent les traits de Mme de Beaumesnil, lorsqu'elle vit sa femme de chambre s'éloigner.
La pauvre mère se savait sûre d'être au moins seule pendant une heure avec sa fille.
(iràce à cet espoir, une faible rougeur colora le pâle visage de Mme dcBeaumesnil; ses veux, naguère éteints, brillaient d'une ardeur fébrile ; une surexcitation factice, malheureusement passagère, succédait à la prostration de ses forces, car la comtesse faisait un effort presque surhumain pour sortir de son état de faiblesse ordinaire, afin de profiter de cette occasion, une des dernières peut-, être, de s'entretenir avec sa fille.
Lorsque sa femme de chambre fut sortie, Mme de Beaumcsnil dit àllerminie qui, baissant ses yeux pleins de larmes, n'osait pas la regarder :
— Mademoiselle, auriez-vous l'obligeance 'de me donner, dans une tasse, cinq ou six cuillerées de cette potion réconfortante, qui est là . . . sur la cheminée ....
— Mais, Madame, — dit Hcrminie avec inquiétude.
— \ous oubliez sans doute que le médecin a ordonné que TOUS ne prissiez cette polion que par très-petites cuillerées . . . Hier, du moins, il m'a semblé lentendre faire cette recommandation.
— Oui . . . mais je me sens beaucoup raieui, et cette potion me fera, je crois, un bien infini . . . me donnera de nouvelles forces . . .
— Mme la Comtesse se sent mieux, — dit Herminie, hésitant entre le désir de croire Mme de Beaumesnil et la crainte de, la voir s'abuser sur la gravité de sa situation.
— Vous doutez peut-être ... de ce mieux . . . que je ressens?
— Madame la Comtesse . . .
— Cette triste cérémonie. . . de tantôt vous a effrayée, n'est-ce pas. Mademoiselle? 31ais rassurez-vous, elle était toute de précaution, et la conscience d'avoir rempli mes devoirs religieux... et d'être prèle à paraître devai:t Dieu... me donne une si grande sérénité d'ame, que je lui attribue... le mieux que j'éprouve... Et, de plus, je suis sûre que ce cordial que je vous demande... et que vous me refusez... — ajouta Mme de Beaumesnil, en souriant, — me réconforterait tout-à-fait, et me permettrait d'entendre encore... un de vos chants, qui tant de fois ont distrait ou calmé... mes douleurs...
— Puisque madame la Comtesse l'exige, — dit Herminie, — je vais lui donner celte potion.
Et la jeune fille, réfléchissant qu'après tout une dose plus ou moins forte de cordial ne pouvait avoir un fâcheux effet, versa quatre cuillerées de ce réconfortant dans une tasse qu'elle offrit à Mme de Beaumesnil.
La comtesse, ciipreuant la lasse qu'Hcrniinie lui présentait, tâcha de lui touciier la maio, coinine par mégarde; puis, tout heureuse de sentir, pour la première fois, sa fille si près d'elle, car celle-ci, courbée au chevet de sa mère, tendait la soucoupe pour y recevoir la tasse, Mme de lioaumesnil fut long-temps... bien long-temps à boire le cordial à petites gorgées, après quoi elle fit un mouvement de gène et de fatigue si affecté, qu'elle obligea presque Herminie à lui dire :
— Mme la Comtesse est fatiguée?
Un peu... il me semble que si je restais (juclques instants sur mon séant, cela me ferait du bien; mais je suis si faible... que je n'aurai pas la force de me tenir...
— Si madame la Comtesse... voulait s'appuyer... sur moi... — dit la jeune fille avec hésitation, — cela pourrail... la délasser un peu...
— J'accepterais, si je ne craignais en vérité, Mademoiselle... d'abuser de votre obligeance... — répondit Mme de Beaumesnil en cachant sa joie de voir le succès de sa ruse maternelle.
Herminie avait le cœur trop gonflé de tendresse et de larmes pour pouvoir répondre; elle se pencha sur le lit de la malade, et celle-ci, pendant quelques instants, put appuyer sa tète sur le sein de sa lille...
A ce rapprochement qui, pour la première fois de leur vie, les mettait, pour ainsi dire, dans les bras l'une de l'autre, la mère et la fille tressaillirent... leur alltitudc les empêchait de se voir... sans cela, peut-être, Mme de Beaumesnil, malgré son serment sacré, n'aurait pas eu la force de taire plus long-temps son secret, peut-être
aussi elle aurait lu dans le regard d'Hermiuie que celleci était instruite du mystère de sa naissance.
Pendant le peude temps que dura cette scène muette et saisissante entre la mère et la fille :
— ,,Xon, non, pas de criminelle faiblesse, — pensa ,,Mme de Beaumesnil, en comprimant les élancements ,,de son cœur, — que celte malheureuse enfant ignore jjtoujours ce triste mystère... je l'ai juré... I\'est-ce pas ,,pour moi un bonheur inespéré que de jouir de ces soins ,, affectueux, dont elle m'ciitoure par bonté de cœur, par „instinct, peut-être!
— „0h ! plutôt mourir, — pensait à son tour Hermi- ,,nie, — plutôt mourir que de laisser soupçonner à ma „mère que je sais que je suis sa fille, puisqu'elle a cru „devoir me cacher ce secret jusqu'ici... Peut-être, d'ail- ,, leurs, l'ignore-t-eile elle-même?... peut-être est-ce le , , hasard, seulement le hasard qui, depuis peu de temps, ,,m'a rapproché de Mme de Beaumesnil... peut-être ne „suis-je à ses yeux qu'une étrangère."
A ces pensées simultanées, la mère et la fllle dévorèrent leurs larmes cachées, puisèrent un nouveau courage, l'une dans la religion du serment, l'autre dans une résignation mêlée de délicatesse et d'orgueil.
— Merci, Mademoiselle, — dit Mme de Beaumesnil, sans oser pourtant regarder encore Herminie, — je me trouve un peu délassée.
— Madame la Comtesse veut-elle permettre que j'arrange ses oreillers avant qu'elle se couche?
— Oui, Mademoiselle, puisque vous avez cette bonté, — répondit Mme deBeaumesnil... car cepetitservice re-
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tenait encore sa fille tout près d'elle pendant quelques secondes.
Mademoiselle... Madame la Comtesse. On ne saurait exprimer l'accent avec lequel cette mère et sa fille échangeaient entre elles ces froides et cérémonieuses appellations qui jamais ne leur avaient paru plus glaciales.
— Encore merci... Mademoiselle, — dit la comtesse en se recouchant, — je liie trou^e de mieux en mieux, grâce à vos bons soins d'abord... puis sans doute à ce cordial... je dirais presque... moi si faible tout-à-l'heure ... que maintenant je me sens forte... il me semble que j'aurai une bonne nuit...
Herminie jeta un triste regard sur son chapeau et sur son mantclet.
Elle craignait de se voir congédiée au retour de la femme de chambre, car peut-être il ne conviendrait pas à Mme de Beaumesnil d'entendre de musique ce soir-là.
Ne voulant cependant pas renoncer à un dernier espoir, la jeune tille dit timidement à sa mère:
— Madame la Comtesse... m'avait demandé hier d'apporter quelques morceaux à'Obéron... je ne sais... si elle voudra... les entendre... ce soir?
— Certainement, Mademoiselle, — dit vi>ementMme de Beaumesnil, — vous savez combien de foisvotrechant a apaisé mes souffrances. El ce soir je me trouve si bien, ... mais si bien, que vous entendre sera pour moi... non pas un calmant... mais un vrai plaisir...
Herminie regarda de nouveau Mme de Beaumesnil, et fut frappée du changement qu'elle remarqua dans sa physionomie naguère encore pâle, abattue, etalorscalme, souriante et légèrement colorée.
A. cette sorte de métamorphose, les faoestes pressentiments de la jeune fille se dissipèrent, l'espoir épanouit son cœur; elle crut sa mère sauvée, par un de ces revirements soudains si fréquents dans les maladies de langueur.
Herminie, tout heureuse, alla prendre son cahier de musique et se dirigea vers le piano.
Au-dessus de ce piano, on voyait le portrait d'une petite fille de cinq ou six ans, jouant avec un magnifique lévrier; elle n'était pas jolie, mais sa ligure enfantine avait un grand charme de douceur et de naïveté.
Ce portrait, fait depuis envirou dix ans, était celui é' Ernestine de Beaianesnil, fille légitime de la comtesse.
Herminie avait deviné, sans qu'elle eût jamais eu bcsoinde ledemander, quel était l'originaldece tableau ; aussi... que de fois, à la dérobée, elle avait jeté un timide et tendre regard sur cette petite sœur... qu'elle ne conuaissait pas, qu'elle ne devait peut-être jamais connaître !
Encore sous l'influence d'une émotion récente, Herminie, à la vue de ce portrait, ressentit une impression plus profonde que de coutume ; durant quelques instants elle ne put détacher ses yeux de ce tableau, tandis qu'elle ouvrait machinalement le piano.
Mme de Beaumesnil suivait d'un regard attendri tous les mouvements de la jeune fille qu'elle voyait avec bonheur contempler le portrait d'Erncstine.
,, — Pauvre Herminie, — pensait la comtesse, — „elle a une mère . . . une sœur ... et elle ne doit ja- ,,mais connaître la douceur de ces deux mots ma sœur, ,,... 7na mère.
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Puis essuyant unelarme furlive, Mme de Beaumesnil dit tout haut à Herminie toujours attentive devant le portrait :
— C'est... ma fille... quelle douce figure d'enfant! ... n'est-ce pas?
Herminie tressaillit, comme si elle eût été surprise en faute, rougit et répondit timidement •
— Pardon... Madame... mais... je..."
— Oh! regardez-la... — reprit vivement Mme de Beaumesnil, — regardez-la, quoiqu'elle soit maintenant jeune fille, et bien changée,... elle a conservé ce regard si doux, si ingénu ; sans doute, elle est loin d'être belle comme vous, — dit presque involontairement la pauvre mère avec un secret orgueil , et tout heureuse de pouvoir unir ainsi ses deux filles dans une même comparaison, — mais la physionomie d'Ernestine a, comme la vôtre, un charme infini.
Puis, craignant de se laisser entraîner trop loin par l'allrait de cette comparaison, Mme de Beaumesnil ajouta tristement:
— Pauvre enfant... puisse-t-elle être mieux portante à cette heure!
— Avez-vous donc des inquiétudes sérieuses sur sa sauté, madame la Comtesse?
— Hélas! à l'époquede sa croissance... sa santés'est profondément altérée... elle a grandi si vite... qu'elle nous a donné beaucoup de craintes... les médecins l'ont envoyée en Italie... où je n'ai pas pu l'accompagner... retenue ici sur ce lilde douleurs... Heureusement ses dernières lettres sont rassurantes... Pauvre chère enfant, elle m'écrit chaque jour une espèce de journal de sa vie
... Riea ùe plus tendre, de plus touchant que ces naïves confidences... il faudra que je vous fasse lire... quelques passages de ces lettres... Alors, vous aimerez Ernestinc comme si vous la connaissiez.
— Oh! je n'en doute, Madame, et je vous remercie mille fois de cette promesse... — dit Herniinie sans cacher sa joie, — et puisque les dernières nouvelles de Mlle votre fille sont si rassurantes... n'ayez donc aucune crainte pour elle... Madame, il y a tant de ressources dans la jeunesse! et que ne peut la jeunesse sous l'influence de ce beau soleil d'Italie, que l'on dit si vivifiant !
Une pensée araère traversa l'esprit de ?tlme de Beaumesnil.
En songeant au coûteux voyage, aux soins extrêmes, aux dépenses considérables nécessités par la faible santé d'Eruestine , la comtesse se demandait avec une sorte d'effroi, comment Herminie aurait pu faire, pauvre créature abandonnée qu'elle était, si elle se fût trouvée dans la position d'Ernestiue, et si, comme à celle-ci, il avait fallu à Herminie, sous peine de périr, ces soins excessifs, ces voyages dispendieux, seulementaccessibles aux grandes fortunes.
Alors Mme de Beaumesnil ressentit plus vivement que jamais le désir de savoir comment Herminie avait surmonté les difficultés, les hasards de sa position si précaire, si difficile, depuislemomentoùla comtesse n'en avait plus eu de nouvelles, jusqu'au jour récent où elle avait été rapprochée d'elle par une circonstance inespérée.
Mais comment, sans se trahir, Mme de Beaumesnil pouvait-elle provoquer et entendre de telles confidences?
A quelles angoisses elle allait peut-être s'exposer en écoutant le récit de sa fille !
Tels étaient les motifs qui, jusqu'alors, avaient empêché Mme de Ueauniesnil de demander à Herminic quelques révélations sur sa \ie passée.
3Iais ce jour-là, soit que la comtesse pressentit que le mieux passager qu'elle éprouvait et dont elle exagérait de beaucoup l'importance, afin de rassurer sa fille, annonçait peut-être ujie rechute funeste; soit qu'elle cédât à un sentiment de tendresse irrésistible, encore augmenté par les divers incidents de cette scène, Mme de Beaumcsnil prit la résolution d'interroger Herminie.